Une nouvelle opération de déguerpissement a été menée par les agents de la Mairie de Port-au-Prince, ces derniers jours, dans le but, selon les autorités municipales, d'assainir certaines grandes artères du centre-ville de la capitale, en vue, paraît-il, de la célébration du bicentenaire de l'Indépendance le 1er janvier 2004. Mais comme on ne s'y serait pas attendu, ces dits agents, malgré les protestations antérieures contre leurs méthodes, ne les ont pas changées pour autant. Ils ont même forcé la note encore plus, détruisant brutalement les étals et s'emparant même des marchandises. Certains marchands et marchandes affirment même avoir été molestés par ces agents municipaux vêtus d'habits noirs, lourdement armés, portant même des lunettes noires. Quant aux mécaniciens de la rue du Champ-de-Mars, ils ont été victimes d'un véritable saccage, car les sbires municipaux n'auraient pas hésité à briser les vitres de quelques voitures.
Pour exprimer leur colère et leurs frustrations face à ces abus, ces petits marchands, auxquels s'étaient joints les mécaniciens ont parcouru les rues de la capitale le jeudi 12 juin pour se rendre devant le Palais national, pour dénoncer les brutalités dont ils étaient l'objet et réclamer la restitution de leurs marchandises. Des pneus enflammés ont également été érigés à plusieurs endroits. «Nous avons vu des hommes descendre de leurs véhicules avec des armes lourdes et voler nos marchandises. Et lorsque nous nous sommes rendus à la mairie pour réclamer nos affaires, ils nous ont battus et ont tiré des coups de feu. Nous disons à bas ces messieurs de la mairie, à bas Rassoul Labuchin (le maire de son vrai nom Yves Médard) et vive Aristide! Car, ce n'est pas le président Aristide qui a délégué ces hommes. Ils complotent pour nous amener à crier 'à bas Aristide'» a exprimé une victime lors de cette manifestation. Et un mécanicien de dire: «Il faut que la mairie de Port-au-Prince aménage un espace pour que nous puissions fonctionner. Sinon nous resterons dans la rue.»
Face à cette situation, le ministre de l'Intérieur et des Collectivités territoriales, Jocelerme Privert s'est rendu en personne le lendemain 13 juin à la mairie de Port-au-Prince s'enquérir, selon ces déclarations, des conditions dans lesquelles a été réalisée la campagne de déguerpissement lancée par l'administration communale. Les discussions entre le ministre et le maire Yves Médard alias Rassoul Labuchin allaient tourner au vinaigre quant, selon ce dernier, Jocelerme Privert a affiché son intention de procéder à l'arrestation de certains employés, dont le directeur général de la mairie, fraîchement installé par le conseil, et le chef de la sécurité. Médard se serait même évanoui, mais heureusement il se rétablissait assez vite.
Le ministre Privert a pour sa part démenti avoir voulu procéder à l'arrestation de quiconque et il s'est expliqué en ces termes: «Ce n'est pas la première fois que je me rends à la mairie de Port-au-Prince ou à toute autre mairie. Les collectivités territoriales sont placées sous la tutelle du ministère de l'Intérieur qui a pour mission de veiller aux actes posés par celles-ci et s'ils sont conformes à la loi. Donc, ma présence à la mairie de Port-au-Prince participe de cette mission; ce n'est rien de nouveau». Il a toutefois signalé que les membres des collectivités ne jouissaient d'aucune immunité.
Sur l'entrefaite, toujours au courant de cette journée du 13 juin, une délégation de la Présidence, conduite par le chef de cabinet particulier du président Aristide, Jean-Claude Desgranges, a visité des étalagistes installés aux abords de la cathédrale de Port-au-Prince. Par ce geste, la délégation, composée également du ministre de l'Intérieur et du directeur général du ministère de la Justice, Privat Précil, a dit vouloir transmettre la sympathie et la solidarité du chef de l'Etat aux petits marchands qui ont subi la brutalité des agents municipaux. «Le message que j'apporte aujourd'hui est celui du dialogue pour que vous puissiez vous asseoir avec la mairie. Car, autant qu'on doit respecter vos droits, vous devez également respecter les droits des piétons et des automobilistes. Une enquête est ouverte pour découvrir les instigateurs de ces dégâts et pour que des mesures soient appliquées contre eux. Nous sommes contre les gens qui crient 'à bas Rassoul'; il est le maire de la ville. Nous devons respecter les institutions», a déclaré Desgranges aux marchands.
Mais le problème reste entier, car d'un côté faut-il bien ouvrir les rues car la région métropolitaine est en passe de devenir un véritable marché public géant où les rues sont pratiquement obstruées par les étalages. Et de l'autre faut-il bien que les petites gens trouvent des endroits achalandés pour vendre leurs marchandises et assurer leur survie. Mais avant tout, cette affaire de brutaliser les marchands est inacceptable, et d'autant plus de saisir sinon de se faire voler leurs effets par des agents municipaux. Cette question ne saurait être résolue en deux temps trois mouvements. Il y a des causes que plus personne ne saurait ignorer qui ont conduit à l'exode rural. Il faut chercher à comprendre les raisons qui portent les gens à fuir les campagnes et les villes de province pour s'entasser dans la capitale où, pour survivre, ils sont obligés d'entreprendre toutes sortes d'activités, dont le petit commerce est le principal. Il y a d'abord l'accaparement des terres par les grands dons aux dépens des paysans qui aboutissent eux en ville pour essayer de gagner leur vie. Si ce n'était que cela, peut-être que le problème, une fois localisé, la solution pourrait être trouvée. Mais à cela s'ajoute également les projets meurtriers des grandes puissances, dont les Etats-Unis, qui pressent les pays du tiers-monde à ouvrir leurs frontières et à faire disparaître les droits de douane aux produits étrangers, alors que ces petits pays, dont Haïti, sont incapables de maintenir la concurrence. La production nationale est ainsi sabotée, comme dans le cas du riz, et les petits producteurs n'ont d'autre choix que de venir s'entasser dans les bidonvilles de la capitale. Le plan néolibéral est donc une véritable entrave non seulement au développement du pays, mais aussi pour l'urbanisme, etc.
Appliquer le plan néolibéral dans le pays revient donc à un véritable suicide pour le pays à tous points de vue. De ce fait, les autorités Lavalas doivent faire un choix, car c'est évident, autrement cette situation se présentera à nouveau comme elle s'était déjà présentée en maintes fois auparavant. Pour l'instant cependant on ne peut négliger des mesures palliatives. Primo, il est inadmissible que des agents municipaux agissent comme les macoutes de Duvalier, ce qu'a bien exprimé le ministre Privert en se rendant en personne à l'Hôtel de Ville. Il y a aussi un dialogue qui devrait s'établir entre la mairie et les marchands, pour se concerter pour trouver des endroits de remplacement avant de déloger ces derniers. Et le gouvernement Lavalas aurait intérêt à se pencher sur cette question, car là encore ladite «opposition» est toujours aux aguets pour se réjouir et vouloir profiter politiquement des déboires de la population sans rien apporter de positif. En ce sens, comme nous l'avons vu plus haut, les marchandes l'ont très bien compris quand l'une d'elles a fait savoir qu'on ne les amènerait pas à crier «à bas Aristide» avec des manipulations. Au gouvernement Lavalas d'agir maintenant pour continuer à mériter cette confiance du peuple haïtien.