Ce 7 avril 2003 ramenait le bicentenaire de la mort du précurseur de l'indépendance nationale, Toussaint Louverture. Il allait étre lâchement arrêté par les autorités françaises et déporté de Saint-Domingue en France où il était incarcéré au Fort-de-Joux, dans les montagnes du Jura. C'est dans un cachot sinistre et froid, en ce lieu, qu'il rendit l'âme le 7 avril 1803 à l'âge de 60 ans. Symbole vivant de la liberté des nègres, François Dominique Louverture dit Toussaint, prononça sur le navire qui l'emmenait en captivité ces paroles célèbres: "En me renversant, on n'a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l'arbre de la liberté des Noirs; mais il repoussera car ses racines sont profondes et nombreuses." Des mots qui n'étaient pas vains, car en effet, peu de temps après, le 1er janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines à la tête des révolutionnaires de Saint-Domingue, après avoir vaincu les troupes coloniales de Napoléon Bonaparte, proclamait l'Indépendance sous le nom d'Haïti de la Première République noire.
Dans l'objectif d'honorer le Précurseur, les autorités haïtiennes ont pris toute une série de dispositions pour célébrer avec éclat son souvenir et son exemple. Le 2 avril, par arrêté présidentiel l'année 2003 est déclaré "Année Toussaint Louverture" et le 7 avril, Journée commémorative de la mort de Toussaint Louverture: "L'administration publique, les écoles, le commerce et l'industrie chômeront à l'occasion du 200ème anniversaire de la mort de Toussaint Louverture."
De son côté, le ministre des Haïtiens vivant à l'étranger, Leslie Voltaire a dédié la période, comprise entre le 7 mars et le 7 avril à la mémoire de Toussaint. Ce mois a été marqué notamment par un ensemble de conférences, colloques, expositions et concours. Du 16 au 28 mars a été également organisé un colloque international à l'Hôtel Ritz Kinam avec pour thème: "Toussaint Louverture au rendez-vous de l'Histoire". Intervenant au cours de cette activité, la Première dame de la République, Mildred Trouillot Aristide, a rappelé l'idéal poursuivi Toussaint Louverture à travers toutes les étapes de sa longue lutte pour briser les chaînes de l'esclavage. Elle a invité, par ailleurs, ses compatriotes à marcher sur cette même voie dignement tracée par ce grand homme, considéré à juste titre comme le "Premier des Noirs". "Aujourd'hui, nous, dignes fils et filles de Toussaint Louverture, notre objectif doit être le même: il nous faut ouvrir notre intelligence aux palpitations du monde pour en retirer force et sagesse afin de fortifier le changement de notre société si complexe et si difficile. Ainsi les générations futures rediront à leur tour, dans les siècles à venir, leur fierté et leur respect pour ce héros de l'histoire universelle qu'est Toussaint Louverture" a-t-elle dit.
Mais c'est au cours de la journée du 7 avril que la célébration allait évidemment prendre toute son ampleur. En effet, après avoir assisté à la grand-messe chantée à la mémoire du "Précurseur de l'indépendance d'Haïti", à la Basilique Notre-Dame de Port-au-Prince, le couple présidentiel et les officiels et invités se sont dirigés vers le musée du Panthéon national où plusieurs délégations d'écoliers étaient déjà sur place.
Intervenant à cette occasion en présence des diplomates étrangers, le chef de l'Etat a retracé la vie et la carrière de Toussaint Louverture: "Alphabétisé à 48 ans, instruit et intelligent, Toussaint se préparait à émerger sur la scène de Saint-Domingue. Comme une douce lumière tamisée d'un rideau de feuillage, son génie traversait les préparatifs du soulèvement des esclaves en août 1791. Soulèvement contre une première phase de la globalisation génocidaireÿ L'esclave de Bréda, bien qu'affranchi en 1776 par Bayon de Libertat, préférait évoquer en général son statut d'esclave en lutte pour la liberté. La liberté de tous: "Je saisis les armes pour la liberté de ma couleur". "La France n'a plus le droit de nous rendre esclave" déclare-t-il à l'arrivée de l'expédition de 1802ÿ Stratégie, il luttait victorieusement contre l'Espagne, l'Angleterre, la France et entra dans l'histoire comme le Spartacus noir annoncé par l'Abbé Raynaldÿ Grand homme d'Etat et humaniste, Toussaint a compris le besoin de lier les concepts de liberté et prospérité", a martelé Jean-Bertrand Aristide. Sur cette lancée, le président de la République, dans l'esprit de ce bicentenaire, en a profité pour rappeler et exiger à la France la restitution des fonds que, sous la pression d'un embargo contre la jeune République, elle avait extorqués du président haïtien Jean-Pierre Boyer en 1825 pour la reconnaissance de l'Indépendance. Réparations aussi pour tous les torts causés au peuple haïtien durant la période esclavagiste: "Et donc, restitution et réparations pour nous, victimes de l'esclavage! Oui il le faut! Parce que l'esclavage est un crime contre l'humanité, il nous faut: 1) Restitution; 2) Réparation ; 3) Célébration du Bicentenaire de notre indépendance. Parce qu'en 1825, sous le gouvernement de Boyer, nous avons dû payer 90 millions de francs or à la France, aujourd'hui, nous réclamons au moins la valeur capitalisée pour l'année 2003, soit 21.685.135.571,48 $US. Chers amis de Toussaint Louverture, que partout retentissent nos voix réclamant pacifiquement et dignement: 1) Restitution ; 2) Réparation."
Des activités commémorant la mort de Toussaint Louverture ont également été organisées en plusieurs endroits hors des frontières d'Haïti. Avec la participation du président de la Société haïtienne d'histoire et de géographie, l'historien Michel Hector, un grand débat s'est tenu à Paris le 5 avril, avec la présence d'une délégation haïtienne du comité Toussaint Louverture. Le 7 avril, une cérémonie officielle a été organisée au Panthéon à Paris où une gerbe de fleurs a été déposée devant une plaque consacrée à Toussaint Louverture. Au cours de la soirée, le théâtre de l'Epée de bois a présenté une pièce intitulée Toussaint Louverture, l'esclave devenu homme d'Etat. Une semaine a été dédiée à Toussaint Louverture dans la capitale française et l'Ambassade organisait une soirée patriotique le 6 avril.
A travers toutes ces manifestations organisées pour vénérer l'immense contribution de Toussaint Louverture à l'édification de notre nation, à la liberté, se profile implicitement une tendance visant à comparer voire confondre la situation actuelle à celle que connut Toussaint Louverture. On entendait même crier à l'occasion de la cérémonie à la Cathédrale ce 7 avril : "Aristide Toussaint, Jean-Bertrand Louverture". Toutefois, il est à remarquer que la diplomatie qui a toujours caractérisé la stratégie de Toussaint dans sa bataille contre l'esclavage ne saurait dans le contexte géopolitique actuel, faire recette. Donc, dans la situation difficile que connaît le pays où les ennemis du peuple haïtien se montrent de plus en plus déterminés à le maintenir dans son état de misère, il serait de loin plus salutaire que le chef de l'Etat associe la tactique de Toussaint à celle de Jean-Jacques Dessalines qui a su trancher le noeud gordien pour abolir définitivement l'esclavage sur la terre d'Haïti en nous léguant l'Indépendance.