19 Mars,  2002

March 19, 2002

19 Mas,   2002

Vol. 21 No. 01
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Double langage pour un projet de tutelle?

Après la correspondance adressée par l'ambassadeur canadien à Port-au-Prince, Kenneth Murray Cook, au gouvernement haïtien en date du 28 février dernier (Voir Haïti-Progrès vol 20 #52) pour tenter de prendre ses distances par rapport à l'article du journaliste Michel Vastel paru dans la revue L'Actualité du mois de mars informant d'une rencontre secrète organisée à Ottawa pour mettre Haïti sous la tutelle de l'ONU, c'est au tour du secrétaire d'Etat canadien pour l'Amérique latine, l'Afrique et la Francophonie, Denis Paradis, l'hôte de cette rencontre, de vouloir s'en laver les mains (Voir lettre ci-dessous). En effet, dans une lettre adressée au ministre haïtien des Affaires Etrangères, Joseph Philippe Antonio, Paradis a indiqué que son pays n'a pas l'intention de cautionner un quelconque changement de gouvernement en Haïti, tout en versant des larmes de crocodile sur la situation misérable du peuple haïtien. «... Je déplore que les titres de cet article aient contribué à créer une fausse impression de mes sentiments à l'égard d'Haïti, et suscité en Haïti des inquiétudes quant à un éventuel changement de notre politique à l'égard de votre pays. La position du gouvernement du Canada est claire, c'est-à-dire de travailler en appui au processus de l'Organisation des Etats américains (OEA) en Haïti. La conclusion de cette rencontre informelle, tenue à Ottawa, est que tous les participants ont réaffirmé leur engagement à soutenir les efforts déployés par l'OEA pour aider Haïti à sortir de la crise politique ˆ il ne fut pas question de mettre Haïti sous une quelconque tutelle ou d'imposer un changement de gouvernement.» lit-on dans cette correspondance, datée du 13 mars 2003, dont le contenu ne saurait en rien contester voire ignore les informations divulguées par le journaliste canadien Michel Vastel qui a même repris récemment ces propos sur les ondes de la Radio Solidarité, émettant à Port-au-Prince. N'y a-t-il donc pas anguille sous roche? Car, comment les officiels canadiens peuvent-ils vouloir se blanchir de la sorte en prétendant que cette rencontre secrète n'avait pour objectif que de soutenir les efforts de l'OEA pour résoudre la crise, alors que paradoxalement aucun représentant du gouvernement haïtien n'y était représenté ?

Parallèlement, dans cette même logique insidieuse, une rencontre a été organisée sur Haïti à Washington, le 13 mars écoulé à l'initiative du Dialogue interaméricain, où prenaient part notamment des représentants de l'«opposition», de la «société civile» et du gouvernement. Cette séance de travail a été, une fois de plus, l'occasion pour les représentants de la «Communauté internationale» d'avancer l'application de la Résolution 822 comme mode de résolution de la «crise» haïtienne. Intervenant, pour sa part, à ces débats, l'assistant secrétaire d'Etat des Etats-Unis pour l'hémisphère, Thomas Shannon, a prétendu que «si les élections doivent être organisées cette année comme le stipule la Résolution 822, il est vital que le gouvernement haïtien franchisse les étapes concrètes pour respecter la Résolution ». Pourtant, de son côté, l'ambassadeur d'Haïti à l'OEA, Raymond Valcin, a fait état de nombreuses avancées faites par le gouvernement Lavalas dans le sens de l'application de cette Résolution adoptée le 4 septembre dernier. Il a entre autre évoqué la signature de l'accord avec la mission de l'OEA sollicitant une assistance technique pour les élections, le processus de dédommagement des victimes du 17 décembre 2001 et les efforts consentis par le régime pour former le Conseil Electoral Provisoire (CEP).

D'autre part, face à ce contexte difficile où les acteurs internationaux semblent de plus en plus s'adonner à un double jeu dans la gestion de la « crise », que pouvons-nous attendre de bien concret de la visite, ce mercredi 19 mars, de la délégation internationale composée de représentants de l'OEA, des Etats-Unis en la personne de l'ultra réactionnaire Otto Reich, de l'Union européenne et d'organismes de financements internationaux, dans la capitale haïtienne, pour prétendument veiller à l'application de cette sempiternelle Résolution 822. Car en dépit du fait que le Canada ait décidé de déléguer Marc Lortie en lieu et place de Denis Paradis et malgré la tentative de rectification faite par ce dernier dans sa lettre au ministre Antonio, comment pourrait-on, naïf ou pas, prêter foi à la volonté voire l'entêtement affiché par ces pseudo-amis d'Haïti dans la résolution pacifique des problèmes du pays. Au cas où ils auraient effectivement l'intention de nous aider, pourquoi continuent-ils si obstinément à maintenir le blocage de l'aide internationale contre le pays?

Entre temps, la coalition macouto-bourgeoise continue à vitupérer en exigeant à cor et à cri le départ du pouvoir du chef de l'Etat, arguant que ce dernier est «incapable de créer les conditions de sécurité pour permettre la réalisation d'élections crédibles et honnêtes». Ils tentent de poursuivre en même temps leur plan de déstabilisation contre le pouvoir. En témoigne également leur «Caravane de l'espoir » visant présumement à élaborer un «nouveau contrat social » (Voir page couverture)

Tout compte fait, leur jeu ne saurait être plus explicite. En fait, ces individus regroupés au sein de la Convergence, des «184», etc., avec l'aide de leurs patrons de l'étranger, vont se livrer corps et âme à déstabiliser davantage le pays afin d'obtenir, conformément aux secrets de polichinelle livrés une fois de plus par le journaliste Michel Vastel (qui aura opportunément bénéficié de fuites contrôlées) - le départ du pouvoir du président Aristide avant le 1er janvier 2004 qui ramènera, faut-il bien le rappeler, le bicentenaire de l'Indépendance d'Haïti. En ce sens, le peuple haïtien devra mobiliser toutes ses ressources afin de contrer à nouveau ce plan de mise en tutelle empreint de relents racistes pour souiller la célébration du bicentenaire de cette Indépendance arrachée de haute lutte par les esclaves de Saint-Domingue.

* * *

S.E. Monsieur Joseph Philippe Antonio

Ministre des Affaires Etrangères

Boulevard Harry Truman, Cité de l'Exposition

Port-au-Prince, Haïti


Monsieur le Ministre,

Je tiens à vous faire part de mes commentaires au sujet d'un article paru récemment dans la revue canadienne «L'Actualité».

Laissez-moi vous dire d'abord que je déplore que les titres de cet article aient contribué à créer une fausse impression de mes sentiments à l'égard d'Haïti, et suscité en Haïti des inquiétudes quant à un éventuel changement de notre politique à l'égard de votre pays. La position du Gouvernement du Canada est claire, c'est-à-dire travailler en appui au processus de l'Organisation des Etats américains (OEA) en Haïti. La conclusion de cette rencontre informelle, tenue à Ottawa, est que tous les participants ont réaffirmé leur engagement à soutenir les efforts déployés par l'OEA ; pour aider Haïti à sortir de la crise politique ˆ il ne fut pas question de mettre Haïti sous une quelconque tutelle ou d'imposer un changement de gouvernement.

J'ai pris l'initiative de cette consultation informelle, suite à l'impasse dans laquelle l'OEA se trouve dans le suivi de la Résolution 822. A l'occasion d'une visite en Haïti en 2001, j'ai découvert un peuple accueillant pour qui j'ai gardé un réel sentiment d'admiration, d'affection et de compassion. Je ne puis me résigner à accepter qu'un pays frère, francophone, soit aujourd'hui le pays le plus pauvre des Amériques, en décroissance économique alarmante avec une population en détresse, et dans une impasse sur le plan politique qui perdure au détriment de tous les citoyens. La rencontre informelle tenue à Ottawa, s'inscrit dans la préoccupation d'échanger des idées sur les meilleures façons pour nous, amis préoccupés par la souffrance du peuple haïtien, et d'apporter notre contribution fraternelle à Haïti.

Il existe de longue date une complicité ˆ dans le meilleur sens du mot ˆ entre les Canadiens et les Haïtiens, née essentiellement des échanges entre personnes, du travail effectué depuis plus de 60 ans, en matière d'éducation et de santé, par des missionnaires canadiens, et née aussi de la contribution combien appréciée de dizaines de milliers d'Haïtiens au Canada. Ces derniers, professeurs, médecins, écrivains, artistes et intellectuels, ont fait une contribution extraordinaire à mon pays en participant à l'édification de la société canadienne moderne d'aujourd'hui.

J'ai bon espoir que ces liens qui se sont renforcés à travers les années, permettront la poursuite d'un dialogue et d'une coopération franche, sans complaisance, à la fois bilatérale et au sein des organismes où nous nous trouvons ensemble, et plus particulièrement au sein de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Comme vous le savez, l'OIF, suite à la Déclaration de Bamako, s'est donné comme objectif de faire la promotion de la démocratie, des droits de la personne et de la bonne gouvernance vis-à-vis des pays membres. C'est dans un esprit tout à fait positif et en appui à l'OEA que notre coopération vous est acquise.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute considération.

Denis Paradis