5 Mars,  2002

March 5, 2002

5 Mas,   2002

Vol. 20 No. 51
Il nous a été communiqué un article d'un certain Michel Vastel, qui doit paraître dans la revue «l'Actualité» à Montréal le 15 mars prochain, intitulé: Haïti mise en tutelle par l'ONU» (voir article page 6). Ce vaste complot a été dénoncé dans une lettre ouverte, adressée au premier ministre du Canada Jean Chrétien par Férère Koffy, que nous publions ci-après.

Premier ministre du Canada
Langevin Building
80, Wellington Street
Ottawa, Ontario K1A 0A2

Monsieur le Premier ministre,

C'est avec stupéfaction que nous avons pris connaissance dans la revue L'Actualité / 15 mars 2003, l'article intitulé : Haïti mise en tutelle par l'ONU? Il faut renverser Aristide. Et ce n'est pas l'opposition haïtienne qui le réclame, mais une coalition de pays rassemblée à l'initiative du Canada! Ce qui nous intrigue c'est que le Canada, un des meilleurs pays au monde, d'après l'Indice de développement humain des Nations unies, n'ayant aucun passé de colonisateur ni d'occupant, a même d'ailleurs été colonisé par la France et l'Angleterre, aujourd'hui, se fait le porte étendard, le porte bannière ou en un mot le promoteur d'une nouvelle occupation d'Haïti à la veille du bicentenaire de son indépendance. Nous refusons de croire que le Canada puisse faire une pareille chose.

Étant donné que le Canada ou plus explicitement le Gouvernement canadien n'a pas l'habitude de renverser des gouvernements établis dans d'autres pays, et ce n'est pas plus tard que le vendredi 28 février 2003 que, vous, Monsieur le Premier ministre, l'avez confirmé à Mexico. Alors, nous vous invitons à demander à votre secrétaire d'État pour l'Amérique latine, l'Afrique et la Francophonie, Monsieur Denis Paradis, de rectifier le tir en présentant des excuses au peuple haïtien pour avoir tenté de souiller la terre dont leurs ancêtres comme Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion et Henri Christophe, pour ne citer que ceux-là, lui ont laissé comme héritage.

En étant divisée par l'ambition du pouvoir, la société haïtienne a permis à l'extérieur de s'ingérer dans les affaires strictement internes de son pays, bien que nous reconnaissions qu'avec la mondialisation et les calamités de toutes sortes que font face les nations, elles sont devenues interdépendantes. Mais, malgré tout, il y a une chose qui unit les Haïtiens : ce sont les 27 797 km”. Actuellement, on voit manifester en Haïti des étudiants portant des t-shirts à l'effigie de Che Guevara. Pense-t-on que ces gens-là vont accepter l'occupation de leur pays? Ce n'est même pas la clientèle de Lavalas. Et la masse lavalassienne, que dira-t-elle? Le secrétaire d'État, Monsieur Paradis, ferait mieux d'apprendre à connaître le peuple haïtien plutôt d'entreprendre cette initiative honteuse qui entache la réputation du Canada. Le peuple haïtien croit à la Déclaration de coopération économique internationale que préconise le document élaboré par les Nations unies en 1990, mais, non au Conseil de tutelle qui n'a connu aucun résultat concluant ailleurs et qui est rendu un organe désuet de l'ONU d'où l'on tente de le réactiver pour empêcher la célébration de 2004. Le peuple haïtien ne l'acceptera jamais.

Regardons les motifs invoqués par le secrétaire d'État et voyons les causes à la base de cette situation malheureuse que vit le peuple haïtien.

En premier lieu, la comparaison d'Haïti à Rwanda est tendancieuse puisqu'il n'y a aucune similitude. En Haïti, la population dans son ensemble est constituée d'un seul et même peuple, tandis qu'au Rwanda, diverses ethnies forment la population. De plus, le secrétaire d'État ne dirige pas une mission en Haïti, il ne peut pas se prévaloir du rôle qu'a joué le général Dallaire au Rwanda.

En deuxième lieu, le secrétaire d'État rapporte : « si les Canadiens traitaient leurs animaux comme les autorités haïtiennes traitent leurs citoyens, on les mettrait en prison». Il a oublié de dire plutôt que le Président Aristide est victime de sa volonté à faire participer la grande majorité oubliée aux affaires de l'État. Les reproches adressés souvent au Président vont dans le sens suivant : il a amené les masses des bidonvilles au devant de la scène politique, il est en train de faire la «lumpenisation» de l'administration publique. Ce sont autant de mépris affichés par le secteur de l'opposition à l'égard de la grande majorité. Alors! Que le secrétaire d'État cherche ailleurs qui maltraite le peuple haïtien.

En troisième lieu, en ce qui concerne les élections, tout allait bien selon les observateurs internationaux. Mais, quand on a remarqué que c'est l'Organisation Fanmi Lavalas qui a gagné lesdites élections, le ton a changé. Et voilà où on en est aujourd'hui, pour avoir voté Lavalas, le peuple haïtien paie les frais de sa hardiesse.

En quatrième lieu, le problème de la drogue, comme on le sait, le Gouvernement haïtien a conclu un accord avec le Gouvernement américain permettant à ce dernier de patrouiller les eaux territoriales haïtiennes pour traquer les trafiquants de stupéfiant. Cela démontre la bonne volonté du Gouvernement haïtien de mettre fin ou du moins diminuer ce trafic. Si les autorités américaines n'agissent pas, on ne peut pas incomber la responsabilité aux autorités haïtiennes. D'ailleurs, le service américain concernant le contrôle des stupéfiants reconnaît que la quantité de drogue transitée par Haïti a diminué par rapport à ce qu'elle était.

Finalement, tout un plaidoyer sur le plan économique et social est fait par le secrétaire d'État. Ce qu'il faut savoir, Haïti est un pays à structure économique très faible dont son budget a toujours été financé par l'aide externe à un pourcentage variant entre 65 et 70%. Quand la communauté internationale a décidé d'appliquer des sanctions contre ce pays à la suite des élections du 21 mai 2000, elle savait fort bien qu'elle allait empirer la misère de ce peuple, annihiler une économie déjà fragile. Qui plus est, ces sanctions sont injustes, car aucune conditionnalité a lié les accords de prêts déjà négociés et signés avec les institutions financières internationales aux dites élections. Disons le tout net, le Gouvernement, non seulement se retrouve dans l'impossibilité d'appliquer son programme économique et social basé sur le décaissement des prêts de plus de 500 millions de dollars américains, mais fait face aussi à un manque à gagner de 70 cents pour chaque dollar dépensé dans son budget. C'est à ce montant que le secrétaire d'État fait référence. Par contre, il a omis de dire que cette somme est bloquée depuis le Gouvernement de Préval en raison du fait que le Parlement d'alors largement dominé par OPL n'avait pas voulu voter les lois relatives à son décaissement.

Maintenant, la présente législature a régularisé la situation, mais, la communauté internationale ne bouge pas sur sa position et continue à geler ces fonds dont Haïti a grandement besoin. Donc, la misère abjecte du peuple haïtien ne provient pas seulement des dirigeants haïtiens, ce qui revient à dire que la résultante est la somme de deux composantes et celles-ci sont les Haïtiens eux-mêmes et la communauté internationale.

Après avoir analysé les différents faits ci-dessus mentionnés, on peut se demander si la communauté internationale n'a pas oeuvré à créer de telles conditions pour prouver à l'opinion publique internationale que nous ne pouvons pas nous diriger nous-mêmes, il nous faut une mise sous tutelle? C'est sur cette note que nous terminons notre réflexion, Monsieur le Premier ministre, nous espérons que vous y accorderez toute votre attention et ne ferez pas le jeu d'une quelconque puissance internationale.

Férère COFFY

Pour le comité de Fanmi Lavalas Canada

Fait à Montréal, ce 3e jour de mars 2003

CC. secrétaire d'État pour l'Amérique latine, l'Afrique et la Francophonie

Honorable Denis PARADIS

Son Excellence, Monsieur Jean-Bertrand ARISTIDE

Président de la République d'Haïti

Son Excellence, Monsieur Yvon NEPTUNE

Premier ministre de la République d'Haïti