5 Mars,  2002

March 5, 2002

5 Mas,   2002

Vol. 20 No. 51
Que nous préparent les « pays amis d'Haïti»?

Après le déroulement des événements du 17 décembre 2001, et suite à l'incursion d'un commando armé à l'intérieur du siège de la Présidence, des membres d'organisations populaires proches du pouvoir avait saccagé les locaux et résidences de certains leaders de la Convergence. L'Organisation des Etats Américains (OEA) avait saisi l'occasion pour adopter successivement les résolutions 806 et 822, mettant pour ainsi dire en veilleuse les négociations en cours entre le pouvoir Lavalas et la Convergence «démocratique».

La résolution 822, adoptée le 4 septembre 2002, par le conseil permanent de l'OEA, exigeait la tenue d'élections anticipées durant l'année 2003. En ce sens, plusieurs secteurs, notamment les représentants de la soi-disant « société civile », sous prétexte de réclamer de meilleures conditions de sécurité, avaient pressé le gouvernement à solliciter une assistance technique de la part de l'OEA. Les termes de référence de cette assistance ont été publiés le 15 novembre 2002 et le 28 février 2003, respectivement. Ces dits termes de référence portent sur la sécurité des élections, le désarmement, la professionnalisation de la police, les droits de l'homme, la gouvernance et la justice.

Par ailleurs, faut-il rappeler qu'une imposante délégation internationale, incluant, entre autres, le très réactionnaire représentant du président des Etats-Unis pour les affaires continentales, Otto Reich, du secrétaire d'Etat canadien pour l'Amérique latine, l'Afrique et la francophonie, Denis Paradis et du secrétaire général adjoint de l'OEA, Luigi Einaudi, qui devait visiter Haïti le 16 février dernier, ne rentrera à Port-au-Prince que le 19 mars prochain. La visite initiale avait été rapportée, soi-disant, à cause, d'une tempête de neige qui s'était abattue sur la ville de Washington. En réalité il serait plutôt question de mésententes au sein de l'OEA, concernant la voie à suivre en ce qui a trait au dossier d'Haïti.

La réponse à notre question, nous la trouvons opportunément à travers un article que nous reproduisons intégralement ci-après, et qui paraîtra le 15 mars prochain dans les colonnes de la revue «l'Actualité», éditée à Montréal, sous la plume de Michel Vastel. En effet, ce dernier fait état d'une rencontre secrète qui se serait tenue à Ottawa et sur les bords du lac Meech dans le parc de la Gatineau, durant la fin du mois de janvier, entre des représentants de l'Organisation des Etats Américains, de la Commission Economique Européenne (CEE) et de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie, du ministre français de la Coopération, Pierre-André Wiltzer, de deux fonctionnaires de haut rang du secrétariat d'Etat nord-américain, de la ministre salvadorienne des Affaires Etrangères, Maria Da Silva, à l'initiative du secrétaire d'Etat du Canada pour L'Amérique latine, Denis Paradis. Selon l'auteur de cet article, ces derniers regroupés sous l'appellation « Initiative d'Ottawa sur Haïti », ne seraient pas favorables à attendre les élections de 2005 pour voir l'ascension d'un nouveau régime au pouvoir en Haïti. « Je ne veux pas finir comme Roméo Dallaire » a dit le Ministre Paradis à ses invités. Les événements de 1994 au Rwanda ont en effet exposé au grand jour les horreurs auxquelles peut conduire l'inaction de la communauté internationale. Les Casques bleus de l'ONU, placés sous le commandement du général Canadien Dallaire, assistèrent, impuissants, au massacre de 500.000 à un million de personnes. » lit-on dans ce texte écrit par Michel Vastel qui met, en outre, à nu la volonté de la « communauté internationale » de mettre le pays sous tutelle, sous prétexte d'appliquer « le principe établi en décembre 2001 par la commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des Etats, créée par le Canada en septembre 2000, à la suite d'un appel du secrétaire général des Nations-Unies », faisant prévaloir la « responsabilité de protéger » de la « communauté internationale ». Par conséquent, il s'agit donc d'un vaste complot concocté par ces « faux amis d'Haïti » pour renverser le président Aristide avant même la célébration du bicentenaire de notre indépendance. Cependant, lorsque le journaliste indique dans son texte que « les élections de novembre 2000 ont créé une impasse entre le Lafanmi Lavalas, le parti du président ˆ et l'organisation du peuple en lutte, qui contrôle le parlement. Depuis, c'est un véritable régime de terreur qui s'est installé. », il feint d'oublier que des pays comme les Etats-Unis, le Canada et la France, dont il semble copieusement appuyer les initiatives, ont supporté religieusement la dictature des Duvalier.

Ce n'est donc pas par hasard que les vendus de la Convergence continuent à prétendre que les élections ne peuvent pas avoir lieu avec la présence du chef de l'Etat au pouvoir. En effet, récemment encore, Evens Paul de la KID / Convergence déclarait que « il sera difficile de créer des conditions de sérénité nécessaire pour la tenue d'élections crédibles dans le pays avec la présence de Jean-Bertrand Aristide au pouvoir. Les expériences d'élections avec Aristide se sont toutes révélées catastrophiques. » Alors que son compère de l'OPL / Convergence renchérissait en ces termes : « Jean-Bertrand Aristide et son gouvernement constituent un obstacle pour la mise en application de la résolution 822. Donc, la stratégie a toujours été de prendre appui sur l'obstacle afin d'essayer de le surmonter ou le contourner. » Ces déclarations viennent charpenter à juste titre la récente prise de position de l'ambassadeur canadien David Lee, chef de la mission spéciale de l'OEA, qui affirmait, conformément à la « logique » de son compatriote sus-cité, Denis Paradis, que les élections anticipées prévues par la résolution 822 pourraient ne pas se réaliser cette année. Par ailleurs, on ne saurait attendre mieux du Canada, lorsqu'on sait pertinemment que ce pays est aujourd'hui une marionnette aux mains des Etats-Unis, à l'instar de l'Angleterre qui suit fidèlement les diktats des Etats-Unis.

Ainsi, tenant compte de l'imminence de ces manoeuvres déstabilisatrices à l'approche de la célébration du bicentenaire de l'indépendance nationale, le gouvernement Lavalas a tout intérêt, a la veille de 2004, à s'affranchir du joug de ses «faux amis » pour enfin raffermir ses relations avec de vrais amis qui sauront certainement offrir de meilleures perspectives à la nation haïtienne et ceci dans la dignité.



Haïti mise en tutelle par l'ONU

Par Michel Vastel

«Il faut renverser Aristide. Et ce n'est pas l'opposition haïtienne qui le réclame, mais une condition de pays rassemblée à l'initiative du Canada »

La dernière fin de semaine de janvier ; une rencontre secrète s'est tenue à Ottawa et sur les bords du lac Meech, dans le parc de la Gatineau. Le secrétaire d'Etat du Canada pour l'Amérique latine, l'Afrique et la Francophonie, Denis Paradis, a invité des représentants de l'Organisation des Etats américains (OEA), de la Commission économique européenne (CEE) et de l'Agence intergouvernemental de la Francophonie à «brasser des idées» sur le drame haïtien. La France avait délégué son ministre de la Coopération, Pierre-André Wiltzer ; le Secrétariat d'Etat américain avait envoyé deux fonctionnaires de haut rang ; et le Salvador, sa ministre des Affaires étrangères, Maria Da Silva.

Le groupe réuni par Denis Paradis (et qui porte pour l'instant le nom de code «initiative d'Ottawa sur Haïti») n'est pas prêt à attendre les élections de 2005 pour que le régime change. En fait, la communauté internationale souhaiterait régler cette question avant le 1er janvier 2004 et le bicentenaire de la plus ancienne république des Antilles.

«Je ne veux pas finir comme Roméo Dallaire», a dit le ministre Paradis à ses invités. Les événements de 1994 au Rwanda ont en effet exposé au grand jour les horreurs auxquelles peut conduire l'inaction de la communauté internationale : les Casques bleus de l'ONU, placés sous le commandement du général canadien Dallaire, assistèrent, impuissants, au massacre de 500 000 à un million de personnes.

En Haïti ce sont 8,2 millions de francophones (plus que la population du Québec) qui vivent dans un état de pauvreté «écoeurante», a constaté Denis Paradis au cours d'un premier voyage, en 2000, à l'époque où il était secrétaire parlementaire du ministre des Affaires étrangères, John Manley. «Si les Canadiens traitaient leurs animaux comme les autorités haïtiennes traitent les citoyens, dit-il, on les mettrait en prison.»

Un taux de chômage officiel de 60% et un produit intérieur brut par habitant de 469 dollars par année, une espérance de vie de moins de 50 ans pour les hommes et de 54 ans pour les femmes : Haïti se classe, selon l'Indice de développement humain des Nations unies, 150ème sur les 173 pays recensés. L'anarchie est telle qu'au moins un milliard de dollars en aide internationale sont retenus par les bailleurs de fonds, qui craignent que les sommes ne soient utilisées à d'autres fins.

La misère des Haïtiens, qui échoue à l'occasion sur les côtes de la Floride et des îles françaises de la Guadeloupe et de la Martinique, reste le secret le mieux gardé de la planète. L'île est loin du siège social de l'Agence intergouvernementale de la Francophonie, à Paris. La France est trop préoccupée par ce qui se passe en Côte d'Ivoire. Les pays membres de l'OEA sont divisés sur la façon d'intervenir en Haïti, qui serait aussi une importante plaque tournante du trafic de la drogue. Et les Etats-Unis, obsédés par leur sécurité intérieure, ne s'intéressent guère à cette république de 27 797 km2 ˆ plus petite que la Belgique - , sans pétrole, sans intérêt stratégique, où l'on parle français de surcroît...

Le Canada s'est toujours senti une responsabilité particulière envers ce petit pays francophone des Antilles d'autant qu'on estime à 120 000 le nombre d'Haïtiens qui vivent au Québec ˆ le président Aristide a lui-même étudié à la faculté de théologie de l'Université de Montréal. Le gouvernement Mulroney appuyait le retour au pouvoir de Jean Bertrand Aristide, qui avait été destitué et condamné à l'exil après un coup d'Etat, en septembre 1991. Mais les élections de novembre 2000 ont créé une impasse entre le Lafanmi Lavalas le parti du président ˆ et l'Organisation du peuple en lutte, qui contrôle le Parlement. Depuis, c'est un véritable régime de terreur qui s'est installé.



«Jean Bertrand Aristide dans une impasse depuis les élections de 2000»

La communauté internationale entend, selon un nouveau principe des Nations unies, se prévaloir de sa «responsabilité de protéger». Ce principe a été_établi en décembre 2001 par la Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des Etats, créée par le Canada en septembre 2000, à la suite d'un appel du secrétaire général des Nations unies. La responsabilité de protéger est ainsi définie : « Quand une population souffre de ses politiques, et que l'Etat en question n'est pas disposé ou apte à mettre un terme à ces souffrances ou à les éviter, la responsabilité internationale de protéger prend le pas sur le principe de non-intervention.»

C'était la première fois que la Communauté économique européenne et l'Agence intergouvernementale de la Francophonie participaient à une réunion avec l'Organisation des Etats américains. Aucune décision n'était à l'ordre du jour, mais dans les milieux diplomatiques français, on indique qu'on a beaucoup parlé d'une sorte de «mise en tutelle», comme au Kosovo.

Pour Denis Paradis, qui, avec la complicité de Jean Chrétien, en avait fait une croisade personnelle au retour de son voyage, en 2000, c'est l'aboutissement de plus de deux ans de campagne de sensibilisation dans une vingtaine de capitales. Accompagnant le premier ministre en Afrique l'an dernier, il avait d'ailleurs sensibilisé tous les chefs du gouvernement qu'il avait rencontrés. «En Afrique, j'ai vu la pauvreté dans la dignité, raconte Denis Paradis. En Haïti, il n'y a même plus de dignité !»

Le groupe «Initiative d'Ottawa sur Haïti» se réunira de nouveau à la mi-avril, au Salvador. Il se propose d'y rédiger un projet de résolution qui sera déposé aux Nations unies. On y parlera sûrement de respect des droits de la personne et de rétablissement de l'Etat de droit. Même si les Nations unies ne souhaitent pas que ce genre d'intervention conduise à une occupation militaire, celle-ci pourrait être inévitable jusqu'à ce que des élections aient été organisées. La communauté internationale devra ensuite, comme à la fin des années 1990, surveiller la mise en place d'une police et d'une armée démocratiques.

Les besoins sont énormes : la population, dont 80% vit sous le seuil de pauvreté, n'a généralement pas 20 millions en 2019. Vingt millions de francophones, dans un état de misère abjecte, aux portes des Amériques. « C'est une bombe à retardement, qu'il faut désamorcer tout de suite », plaide Denis Paradis.

L'Actualité, 15 mars 2003