12 Fevrier,  2002

February 12, 2002

12 Fevrye,   2002

Vol. 20 No. 48
Sans coup férir, le quotidien Le Nouvelliste, dans son édition du 31 janvier-2 février, publiait une liste de onze personnalités haïtiennes dont des hauts gradés de la Police, des parlementaires et une autre du secteur privé qui, selon la note accompagnant la liste, sont accusées par Washington d'implication dans le trafic de stupéfiants et qui par conséquent voient annulés leurs visas d'entrée aux Etats-Unis. On y trouvait, sur cette liste: Clarel Alexandre, directeur de la Police administrative; Jean Neslie Elie, ancien directeur départemental de la Police du Sud-Est; Jean Oriel, chef de la Sécurité présidentielle; Clifford Larose, directeur de l'Administration pénitentiaire nationale (APENA); Hermione Léonard, directrice départementale de l'Ouest, Lucien Fabien, ancien commissaire de police à Terre-Rouge, Theressa Rudy, chef de la Brigade d'intervention rapide de la Police, Anthony Nazaire, directeur du parc automobile du Palais national, les députés Nawoon Marcellus et Momprévil St-Juste et Pierre-Jacques Khawly junior, fils du président de la Chambre de commerce du Sud-Est. D'où Le Nouvelliste tirait-il cette information qui était confirmée, sans aucun détail et sans citer de noms cependant, mais sans sourciller non plus, par après par la responsable du Bureau des affaires publiques de l'ambassade des Etats-Unis Judith Trunzo?

Les mesures adoptées par l'Administration de Georges W. Bush contre les personnes susmentionnées sont dues à un prétendu non-respect des engagements pris par le pays vis-à-vis de l'accord international contre le trafic des stupéfiants et que «le gouvernement haïtien n'a manifestement pas réussi à faire des efforts substantiels à cet égard» soulignait cette fois un communiqué de presse émis le 31 janvier dernier par le Bureau des affaires publiques de l'ambassade. Des accusations qui ne sont assorties d'aucune autre information et que la représentante des USA n'a pas jugé bon d'appuyer avec des preuves, ne seraient-ce que des indices quelconques. Comme par coïncidence, cette question de drogues revient sur le tapis tout de suite après l'échec de la grève du 24 janvier du groupe des «184 organisations de la société civile» auto-désignée.

Et petit à petit, la lumière allait commencer à se faire, dans le sens justement où nous l'avions analysé la semaine dernière (voir «La déstabilisation déploie son arsenal», Haïti-Progrès, Vol 20 No 47). En effet, d'abord au cours d'une conférence de presse organisée en marge d'une réunion autour de la formation du Conseil électoral provisoire, le 5 février, le président Aristide félicitait justement les autorités haïtiennes pour les efforts déployés dans la lutte contre les narcotrafiquants, grâce à quoi le volume de la drogue transitant du pays vers les Etats-Unis est passé de 15 % en 2001 à 8 % à aujourd'hui. Et cette estimation n'est pas faite au hasard et provient directement de la note de Judith Trunzo qui fait référence à «des informations fournies par les services de renseignements quant aux cargaisons de stupéfiants et aux saisies actuelles de drogue»... Autrement dit, des progrès ont été réalisés et ils sont appréciables, en diminuant de 15 à 8 %! En outre, déjà en 2001, le pays ne figurait sur aucune liste noire. C'est à se demander pourquoi il est stigmatisé actuellement alors que la quantité de stupéfiants qui y transite est moindre?

D'autre part, rappelant l'accord de coopération conclu en 1997 entre le pays et les Etats-Unis autorisant ces derniers à patrouiller nos eaux territoriales et à survoler notre espace aérien pour traquer les trafiquants, le chef de l'État disait bien à cette conférence de presse ne pas comprendre que les garde-côtes nord-américains puissent aisément intercepter les voyageurs clandestins alors qu'ils se montrent impuissants face aux narco-traficants. Et il ne s'objectait point, et le souhaitait même, que des enquêtes soient ouvertes sur les personnes accusées.

Pour sa part, le secrétaire d'Etat à la Communication, Mario Dupuy, a rejeté les accusations de Trunzo et indiquait les efforts additionnels faits par le président Aristide en ces termes: «Suivant une initiative du président Jean-Bertrand Aristide, une commission nationale de lutte contre le trafic de la drogue a été mise sur pied. D'ailleurs elle bénéficie de l'appui de grands experts des Etats-Unis occupant des fonctions importantes dans leur pays et qui ont un grand nombre d'années d'expérience dans ce domaine. Tout ceci traduit la volonté politique du gouvernement de respecter, de manière concrète, ses engagements», déclarait-il. Le représentant national a.i. du parti Fanmi Lavalas, Jonas Petit faisait de son côté observer: «Fanmi Lavalas invite le gouvernement américain à fournir la preuve de ses accusations. Après l'obtention de ces preuves, le Parti demanderait à l'Etat haïtien de poursuivre les gens qui seraient effectivement impliqués dans le trafic de la drogue.»

Comme nous le disions plus haut, ces accusations n'auraient rien à voir avec le narcotrafic proprement dit, car la plupart des personnalités mises en question dévoilaient l'historique de cette affaire qui relève, suivant leurs témoignages, beaucoup du chantage. Clifford Larose indiquait ainsi que son visa avait été annulé depuis le mois de mars 2002 et ne comprenait pas pourquoi on avait choisi ce moment-ci pour faire ce tollé onze mois plus tard. Pour lui, les mesures prises à son encontre témoignaient depuis longtemps de la volonté des Etats-Unis de ne pas lui pardonner d'avoir refusé de coopérer avec eux: «L'Ambassade américaine ne me pardonnera jamais d'avoir déjoué le coup d'Etat du 17 décembre 2001; et non plus en tant que directeur de l'Administration pénitentiaire, la bonne gestion de ce centre. Et pour cause, à plusieurs reprises des consuls ont débarqué à la prison venant réclamer certaines informations relatives notamment au nombre d'Haïtiens arrêtés pour trafic de drogue. J'avais refusé de communiquer une telle liste leur disant toutefois d'aller s'en enquérir auprès du ministère des Affaires étrangères» expliquait Larose.

Jean Oriel, quant à lui, citant les précédentes tentatives de déstabilisation, plaçait les décisions de l'ambassade nord-américaine dans le même contexte: «Au cours des mois précédents, le pays a connu plusieurs intrigues visant à renverser le régime Lavalas. D'abord le problème des coopératives, ensuite la crise à l'Université d'Etat d'Haïti (UEH), après c'était le dossier de l'augmentation des prix de l'essence où on a essayé de soulever les chauffeurs contre le pouvoir, etc. En dépit de toutes ces manoeuvres le gouvernement s'en est bien tiré. Maintenant ils ont inventé autre chose pour l'inquiéter.» Et tout cela, ce ne sont pas des paroles en l'air, car plusieurs de ces fonctionnaires ont été en maintes fois sollicités pour venir participer à des fêtes à l'ambassade, et leurs objections à l'effet que ces invitations devaient leur être faites par l'intermédiaire de leurs supérieurs hiérarchiques n'étaient point du tout appréciées. Même qu'une fois le consul des Etats-Unis s'était cru autorisé à convoquer Clifford Larose, et ce dernier avait dépêché un agent subalterne avec son passeport. C'est à ce moment-là, cela fait bien onze mois que le diplomate en question, de rage faisait une croix sur la foto et sur le passeport de Larose qui n'avait pas répondu à sa «convocation». On le comprend, pour une fois qu'il ne se trouvait pas devant quelqu'un agissant à la manière de ses sbires de la Convergence, il ne pouvait l'accepter. Donc comme on le voit, ce n'est point pour une question de drogue que l'ambassade a fait répandre un «scoop», c'est toujours, comme on l'a déjà dit, dans le cadre de l'opération «déstabilisation tous azimuts» en direct.