Les attaques à main armée, les vols, les guerres de gangs, les assassinats crapuleux pour des motifs multiples, y compris la déstabilisation du gouvernement, etc., la population haïtienne connaît tout cela depuis plusieurs années sans que les autorités arrivent vraiment à faire diminuer effectivement l'incidence de ces crimes qui reprennent d'intensité au gré des circonstances et à la faveur de l'impunité. Une impunité d'autant plus forte que bien souvent, loin de mener enquête pour trouver le coupable du délit ou d'un meurtre, la police essayait plutôt d'en décharger la responsabilité sur la victime elle-même. On n'invente rien, car tout récemment encore, le 25 décembre dernier, lors de l'attentat contre Michèle Montas, on a vu le chef de la Police judiciaire Jeannot François s'empresser plutôt de présenter l'assassinat du garde du corps Maxime Séïde comme un règlement de comptes. Irresponsabilité, légèreté, incompétence ou malhonnêteté, cela revient au même quand on préfère salir la mémoire de la victime plutôt que de faire son devoir ou de se taire si l'on est empêché pour une raison quelconque d'entreprendre une enquête!
Au milieu de toutes ces questions, celle de la corruption policière était restée dans le domaine général; certains responsables s'en remettant, de façon intéressée ou non, pour l'expliquer à des clichés éculés dans le genre: la police est comme la société, il y a des bons et des méchants. Un argument passe-partout mais qui n'en est pas moins un sophisme du plus mauvais goût. On conçoit bien qu'il y ait des policiers pourris (des ripoux), mais on ne peut accepter que leur nombre soit relativement plus élevé que dans la communauté. D'autant plus qu'ils sont ceux justement chargés de faire respecter la loi.
Et si en plus la haute direction de la Police s'accommode de cette situation, comme certains faits semblent l'indiquer, ces bandits ne peuvent que prospérer.
L'assassinat des trois frères Angélo Philippe, Vladimir Sanon et Andy Philippe, dans la nuit du 7 décembre dernier (dont nous avions fait état dans notre édition postérieure à cette date), à Warney 89 près de Carrefour, municipalité de la banlieue sud de la capitale, vient de connaître un développement qui, non seulement donne plus que des indices de la pourriture qui ronge le corps policier, mais pourrait en outre en dévoiler les ressorts et les responsabilités des supérieurs. Après ces trois meurtres, le 19 décembre, le dénommé Constant, informateur des policiers assassins et voisin des jeunes victimes était à son tour assassiné une fois encore par des hommes en cagoules conduisant des véhicules de la Police du commissariat de Carrefour.
Il avait déjà été établi que les tueurs étaient des policiers. Les faits stricto sensu sont relatés dans le rapport établi par l'inspecteur principal Marseille Charlot et daté du 20 décembre 2002 que nous publions conjointement avec cet article. Ces faits correspondent généralement aux données connues publiquement jusqu'à présent. Mais au niveau de l'interprétation personne ne suivra celle qui voudrait présenter cette affaire comme un drame passionnel. « Par hasard Maudeline, petite amie de Constant, est tombée amoureuse d'Angélo. Constant n'ayant pas digéré cette histoire a choisi de passer à l'action» indique en effet le document. Il aurait alors demandé à ses complices policiers d'éliminer les trois frères? C'est un conte à dormir debout et cette histoire de jalousie aurait tout l'air de ne figurer dans ce rapport que pour faire diversion, animer les conversations des amateurs de cancans et de potins.
Car, comme nous le disons plus haut, le scandale est plus profond et l'enquête mériterait d'être approfondie si l'on veut effectivement faire la lumière sur ces crimes. En attendant, nous pouvons faire observer que la Direction générale de la police, ou ses instances en charge d'affecter des commissaires à des postes données, ne pouvait ignorer les agissements du commissaire Josaphat. Le rapport de l'inspecteur Charlot en fait foi, volontairement ou non. Les gangs de criminels au sein de la Police seraient-ils acceptés comme allant de soi? Pourquoi sont-ils tolérés? À quelles fins? Autant de questions auxquelles devraient pouvoir répondre toute véritable enquête, puisqu'en l'occasion, on connaît au moins certains des coupables qui ne seraient pas seulement des exécutants.
Port-au-Prince, le 20 décembre 2002
De : L'Inspecteur Principal Marseille Charlot
Au : Responsable du BAC
S/C Voie hiérarchique
Objet : Rapport sur les événements survenus à Warney 89 dans la nuit du
07 au 08 décembre 2002
Le soussigné, vous présente ses compliments et profite de l'occasion pour vous informer des faits qui suivent.
Les Faits
Dans la nuit du 07 au 08 décembre à Warney 89, trois jeunes garçons ont été enlevés par des bandits armés, les nommés :
1) Andy Philippe âgé de 20 ans
2) Angélo Philippe alias Faby âgé de 22 ans
3) Vladimir Sanon âgé de 21 ans
Après diverses recherches, leurs corps ont été retrouvés à la morgue de l'hôpital de l'Université d'Etat d'Haïti par leur personne Antoine Philippe le dimanche 8 décembre 2002.
L'Enquête
Suite à certaines informations, une équipe a été dépêchée sur les lieux le mardi 17 décembre en vue d'approfondir l'enquête.
Aux environs de 10hres am, nous avons contacté les proches parents des victimes qui nous ont déclaré ce qui suit.
Le mardi 03 décembre 002, le responsable au sous-Commissariat de St Charles s'était présenté à Warney 89, là ou habitaient les jeunes garçons accompagné de Jean Gaspard dans le but d'identifier les trois jeunes.
Au cours de la même journée, le nommé Maudeline ordonna à Angelo Philippe d'évacuer la zone en lui disant que « Mesiye ou wè kite vi n la yo, se figu nou, yo vin gade pou yo ka touye nou, pa rete la a ». Pour donner sens à sa déclaration elle a eu le soin de donner 10$ à Faby pour frais de transport.
N'étant pas sûrs de ces informations, le jeudi 07 décembre après deux jours dans le maquis, ils ont regagné leur domicile.
Dans la nuit du 07 décembre au 08 décembre, les bandits ont fait irruption dans la maison, (sont) partis avec les nommés Andy Philippe 20 ans, Angelo Philippe alias Faby 22 ans et Vladimir Sanon 21 ans ; qui par la suite, retrouvés morts avec plusieurs cartouches à la morgue de l'hôpital de l'Université d'Etat d'Haïti. Selon les informations les principaux suspects sont :
1) Ménard Medat Agent 4 responsable du sous-Commissariat de St Charles
2) Constant ainsi connu un voisin
3) Jean Gaspard un voisin
4) Maudeline ainsi connue une voisine
5) Sheila ainsi connue une voisine
6) Pierrot Givens Agent 2 sous-Commissariat de Carrefour (St Charles)
7) Augustin Pierre Agent 2 affecté au sous-Commissariat de St Charles
1) Ménard Medat, responsable du sous-Commissariat de St Charles au grade Agent 4, bras droit du Commissaire Josaphat Civil, qui lui a attribué ce poste, dès son arrivée, il terrorise la population. Dès lors, il créa son propre gang à St Charles, leur fournissant armes et munitions, maillots noirs au logo de Police au dos.
Ménard Medat est l'ami de Jean Gaspard, de Constant, de Maudeline, de Sheilla
Sheilla est la petite amie de Ménard
Maudeline est la petite amie de Constant
Maudeline et Sheilla viennent de la Gonâve, partageant la même cour que Vladimir, Andy, Angelo ainsi que Constant et Jean Gaspard. Sheilla cousine de Constant.
Par hasard Maudeline, petite amie de Constant, est tombée amoureuse d'Angélot Philippe, Constant n'ayant pas digéré cette histoire a choisi de passer à l'action.
Cependant, le samedi 07 décembre 2002, Agent 4, Ménard Medat, dans la journée procéda à un remaniement des groupes A, B et C au sous-Commissariat de St Charles sans aviser les policiers, ainsi le groupe C composé de :
Gaby Duclaire
Civil Réginal
Exantus Evelyne
Olivier Jean Michel
qui devrait travailler ce soir-là, certains d'entre eux ont été mutés, le groupe C devient maintenant.
Lorelus Jean Yves
Exantus Eveline
Olivier Jean Michel
Jambon Joseph Steeve
Par rapport à ce changement les quatre policiers qui devraient être présents ce soir-là, trois étaient absents, seul Olivier Jean Michel était présent assurant la fonction de Chef de poste ce soir-là.
Selon le rapport 3 2585 enregistré à la main courante le soir du 07 décembre dans la soirée à 11 heures 05 minutes le responsable du sous-Commissariat Ménard Medat à la tête d'une patrouille, cette patrouille composée de :
1) Ménard Medat
2) Pierrot Givens
3) Augustin Pierre, ont laissé le sous-Commissariat pour une patrouille de routine, cette patrouille a regagné la base à 12hres 45 du matin.
a) Cependant il est à noter que les deux policiers présents ce jour-là, ne faisaient pas parti du groupe C, n'étaient pas de service ce samedi soir, leur présence au sous-Commissariat ce jour-là, jusqu'à présent reste sans explication.
b) Le nommé Jean Roland Nozil, l'enfant de 12 ans, qui était présent au moment de l'enlèvement de ses jeunes a pu identifier la voix de Ménard Medat parce qu'il est un habitué de la cour car sa femme Sheilla y habite.
c) Après avoir parti avec les trois jeunes, le petit Roland Nozil a eu le temps de se retirer et de se mettre à couvert, ce qui lui permet d'avoir la vie sauve, car les bandits armés ayant constaté qu'ils ont commis une erreur en laissant l'enfant se sont retournés, pour prendre l'enfant afin de ne pas laisser de trace, l'enfant a eu la chance de les observer beaucoup mieux.
d) Il faut signaler également même après l'exécution de ces jeunes le nommé Constant proférait des menaces aux parents des enfants, en les intimidant de ne pas poursuivre leur démarche dans la presse parce que rien n'en peut leur arriver.
e) Selon certaines informations, la population de Carrefour considère le Commissaire Josaphat et Ménard comme des mercenaires, des zenglendos placés à Carrefour pour terroriser la population (plusieurs victimes sont disponibles si nécessaire) au moment d'installer les responsables du sous-Commissariat St-Charles et de Gressier, il leur fait l'obligation de lui verser $1000 par jour, parce qu'il a des redevances. Pour faire suite à ces informations au Commissaire de Police Josaphat Civil, avec qui nous avons passé près d'une trentaine de minutes à lui informer de l'implication de l'Agent 4 Ménard Medat dans l'assassinat de ces jeunes, nous lui demandons de bien vouloir garder en isolement ce policier pour les suites nécessaires avant qu'il soit trop tard, à notre présence il s'est montré dévoué disponible à le faire.
Revenant dans l'après-midi, il nous a déclaré au téléphone que depuis bien longtemps qu'il avait demandé à Ménard de venir, jusqu'à présent il n'est pas venu.
Malgré tout nous nous sommes rendus au sous-Commissariat de Carrefour, de sources bien informées nous fait savoir qu'il était au sous-Commissariat avec Ménard après qu'ils se sont entrevus, Ménard est parti sans jamais revenir. Cependant, Ménard était présent au sous-Commissariat au moment qu'on lui transmettait ces informations.
Malgré la déclaration des parents jusqu'au mardi 17 décembre, aucune mesure conservatoire n'a été prise par le Commissaire Josaphat, ni de donner une visite aux parents des victimes.
Ce rapport vous est acheminé aux fins de droit et pour toutes suites utiles.
Marseille Charlot
Inspecteur Principal