Haïti fait encore une fois, et ce régulièrement depuis plus d'une quinzaine de jours, l'objet de nombreux articles dans les journaux dominicains. Il en a été ainsi en juillet et décembre 2001 lors des deux opérations montées à partir de ce pays contre le gouvernement haïtien présumément par l'ex-commissaire Guy Philippe, qui y est d'ailleurs encore réfugié.
Dans le contexte actuel où les forces de la déstabilisation en Haïti même semblent avoir le feu vert des décideurs "internationaux", il n'est pas question du dossier migratoire ni de la préparation d'une nouvelle incursion, bien que les comploteurs à Santo Domingo soient toujours très actifs. L'affaire est beaucoup plus grave. Ainsi depuis que le quotidien Listin Diario, dans son édition du 16 novembre, rapportait la visite du général nord-américain Alfred Valenzuela, chef du Commandement Sud, en République Dominicaine où ce dernier annonçait que son pays allait distribuer 20.000 fusils M16 à l'armée dominicaine pour renforcer la frontière, les choses sont allées très vite. Par la suite, le Miami Herald du 24 novembre confirmait ces informations en indiquant que ces armes devaient être livrées au début du mois de janvier 2003, et qu'ensuite plus de 900 soldats nord-américains vont participer en rotation, chaque quinze jours, à des exercices d'entraînement. "Vers la fin de l'année prochaine, près de 8000 soldats auront pris part dans ce qui sera peut-être la plus large coopération entre les forces armées des deux nations" précisait cet article dont le contenu a également été repris par le président dominicain, Hipolito Mejia, le 28 novembre alors qu'il se trouvait au Japon. "Tout est vrai et il y a même plus. Mais je m'en occuperai en rentrant car je ne veux pas mélanger cela avec la visite au Japon", disait Mejía.
Cafouillages et démentis ont suivi tant du côté des chefs militaires dominicains qu'à travers les ambassades des Etats-Unis dans les deux capitales de l'île, car les médias haïtiens en faisaient écho abondamment. Ainsi une note était aussitôt émise par l'ambassade à Port-au-Prince disant: "L'ambassade des Etats-Unis d'Amérique s'empresse de rappeler aux confrères des médias haïtiens qu'elle avait déjà apporté, le 27 novembre dernier, par le biais d'un communiqué de presse, la rectification aux chiffres erronés paru dans un article du quotidien Miami Herald... Le général Soto Jimenez, chef des Forces armées dominicaines... avait apporté sa propre correction à ces chiffres le jour même... Apparemment ces chiffres erronés ont été repris par le président dominicain Hipolito Mejia en voyage au Japon, qui n'a pas en main les correctifs apportés par le général Soto. Ce dernier avait spécifiquement affirmé que les soldats ou techniciens américains seraient en dessous de 900, auraient des missions humanitaires, dispenseraient des programmes de formation aux soldats dominicains, et ne seraient pas basées à la frontière haïtiano-dominicaine..." Ainsi, Washington voudrait nous faire avaler que Hipolito Mejia, qui a évidemment signé ce "programme de coopération entre les Forces armées dominicaines et nord-américaines", serait lui-même mal informé. De toute évidence, comme l'a bien fait remarquer le secrétaire général du Parti populaire national (PPN), Benjamin Dupuy au cours d'une intervention sur les ondes de Radio Solidarité le 1er décembre, ce ne sont que des stratégies du Département d'Etat des Etats-Unis qui envoie des ballons d'essai afin de préparer psychologiquement l'opinion publique pour un éventuel débarquement de leurs troupes d'intervention. Ce complot avait déjà été dénoncé par le PPN durant la présidence de René Préval, mais ce dernier, par insouciance, l'avait minimisé en attribuant la présence renforcée des militaires dominicains sur la frontière à une simple question de politique migratoire. Aujourd'hui, l'imminence du danger se fait de plus en plus nette. D'autant plus que l'agitation actuelle de ladite opposition haïtienne n'est pas sans rapport avec ces développements.
A ce sujet, le Miami Herald cite un haut responsable de l'administration Bush qui a déclaré: "Nous nous concertons pour voir ce que sont nos options, qui sont vraiment peu encourageantes. Une partie du problème consiste dans le fait qu'il n'y a pas de successeur évident pour l'ère post-Aristide... Haïti tend à devenir un non-Etat... Nous nous demandons calmement si Haïti ne devrait pas être déclaré un Etat en faillite et pris en charge par les Nations unies ou par l'Organisation des Etats américains à travers une administration provisoire." Pourtant Washington est lui-même le principal moteur de cette "faillite" qui semble lui convenir. Et encore un journal dominicain, El Nacional, ne se faisait pas faute de consacrer tout un article précisément à cet aspect le 23 novembre dernier: "L'administration Bush a initié une nette offensive, similaire à celle qui précéda la fuite du dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier, mais cette fois pour faire sauter le président Jean-Bertrand Aristide. Une série de mouvements, pressions et actions concoctés sous l'égide de l'ambassadeur nord-américain à Port-au-Prince Brian Dean Curran ont suivi trois jours de troubles provoquant des morts et des blessés dans différentes villes; des rumeurs de coup d'État, de demande de démission du président Aristide. Les manifestations anti-Aristide, assure-t-on, sont financées par l'IRI, l'ambassade nord-américaine et les ONG que dirigent des leaders de l'opposition politique qui reçoivent des ressources de l'étranger. Le feu a été allumé le 16 novembre au Cap-Haïtien" quand des centaines d'opposants avec à leur tête l'ex-colonel duvaliériste Himmler Rébu, ancien chef des Léopards (corps de répression d'élite de l'armée des Duvalier) et Evans Paul, ex-maire de Port-au-Prince, ont marché pour demander la démission d'Aristide... Depuis lors les protestations se sont accentuées... Le coup d'État du 30 septembre 1991 contre le gouvernement d'Aristide eut précisément lieu durant l'administration de Bush père qui, une fois parti du pouvoir, émit des jugements très sévères contre Aristide" (El Nacional, 23-11-02).
Ce quotidien, comme on peut le constater, fait bien le rapport entre ce qui se déroule à l'intérieur du pays et ce qui se prépare du côté de la "communauté internationale". Mais heureusement le peuple haïtien a su éviter les débordements, pour ne pas fournir de "justification" malgré les pièges que lui tend l'alliance macouto-bourgeoise, ces vendeurs de patrie, qui n'en finissent pas de fomenter le "chaos" pour qu'enfin l'armée dominicaine, forte de 20 mille nouveaux fusils viennent les "délivrer"!