Le conflit opposant le ministère de l'Education nationale et le conseil de l'Université d'Etat d'Haïti (UEH) a été ravivé par le dépôt au Parlement de l'avant-projet de loi cadre sur l'enseignement supérieur, élaboré par la commission provisoire installée le 30 juillet par le gouvernement Lavalas qui lui a donné pour mission de «normaliser le fonctionnement» de l'UEH, en remplacement pour cette tâche le conseil exécutif que dirigeait Pierre-Marie Paquiot, démis le 27 juillet par la ministre de l'Education Myrtho Célestin Saurel. Les membres du conseil de l'Université reprochent notamment à cet avant-projet de placer l'Université sous la tutelle de ce ministère, en contradiction avec la loi consacrant l'autonomie et l'indépendance de cette institution.
De son côté, Charles Tardieu, le président de la commission provisoire contestée par certains étudiants et professeurs regroupés au sein du Front de résistance pour la défense de l'autonomie de l'UEH, se glorifie de réaliser en moins de deux mois ce que l'ancien conseil exécutif n'avait pas pu en quatre ans, c'est-à-dire élaborer un projet de loi devant régir l'université et de réussir sans grandes difficultés la rentrée universitaire le 7 octobre, et il a indiqué qu'il comptait organiser une campagne nationale autour du document afin de le finaliser, même si entre-temps, il est soumis aux parlementaires qui devraient le sanctionner au cours de la session extraordinaire débutée le 7 octobre dernier. En clair, Tardieu reconnaît que son document est quelque peu conçu à la hâte. Mais il n'a point à s'en faire à ce sujet car déjà le président de la Chambre des députés, Gesner Lamour lui donne sa bénédiction, en indiquant que l'Université aura une couverture légale régissant son mode de fonctionnement. Peu importe donc son contenu. L'essentiel pour le gouvernement n'était-il pas de damer le pion aux agents de la Convergence qui voulaient se rendre maîtres des lieux?
D'un autre côté, alors que Tardieu affirmait que les membres du conseil de l'UEH n'avaient pas participé à l'élaboration dudit document, Christian Rousseau, membre du conseil pour sa part a déclaré le contraire, tout en admettant que la communauté universitaire n'avait pas disposé d'assez de temps pour travailler là-dessus. Une discussion qui ne change rien au fond de l'affaire. Car outre la mise sous tutelle de l'Université, les membres du conseil n'ont pas clairement défini les autres points sur lesquels ils seraient en désaccord avec le conseil nommé par le pouvoir exécutif. «Quand on parle de tutelle, cela veut dire incapacité pour l'Université d'Etat d'Haïti de définir elle-même son orientation, de pouvoir s'organiser, de se mettre en quête des sources de financement. Ce sont des éléments fondamentaux, de plus il ne faut pas oublier que l'université n'est pas seulement un espace où l'on vient apprendre un métier, une université est aussi un espace où l'on forme des gens pour avoir un regard critique sur le fonctionnement de la société, donc sur l'exercice du pouvoir» a déclaré Christian Rousseau. Un discours qui arrive bien en retard. Ainsi, ce qui intéresse réellement les protagonistes de la «crise» à l'Université, que ce soit le gouvernement Lavalas via le ministère de l'Education nationale, ou le conseil de l'UEH dont la plupart des membres fricotent avec les dirigeants de la Convergence, c'est de s'accaparer de secteurs de pouvoir, mais sans toucher aux problèmes que confrontent les étudiants, qui constituent les véritables victimes de la démagogie des deux camps. D'ailleurs, bien que certaines facultés aient réussi à planifier leur rentrée académique comme les facultés des Sciences humaines, de Médecine et des Sciences appliquées, la poursuite de leur fonctionnement n'est point garantie. Par exemple le conseil s'est gardé de faire des réquisitions à l'actuel rectorat dirigé par Tardieu pour le paiement des professeurs, selon le doyen de la faculté d'Agronomie, Jean Vernet Henry. «La grande difficulté que nous avons, notamment pour cette rentrée académique, c'est qu'il y a un ensemble de professeurs qu'il faut payer à partir du mois d'octobre, ce sont des contractuels. Pour ces salaires, il faut une réquisition auprès du ministère des Finances, en principe c'est le recteur qui est l'ordonnateur de l'Université, comme pour le moment le recteur est empêché (Jean Marie Paquiot), donc la décision du conseil, c'est que nous n'enverrons aucun papier au rectorat qui aura la signature de Tardieu. C'est une personne que le conseil ne reconnaît pas» a déclaré Vernet Henry qui a continué pour réclamer le retrait de la décision de la ministre Célestin Saurel, sans quoi, les doyens se verront dans l'obligation de fermer les portes de leurs facultés respectives.
De plus, le conseil devra se courber, après la ratification de l'avant-projet de loi portant sur le fonctionnement de l'Université. Christian Rousseau ayant d'ailleurs prévu cette éventualité, a indiqué qu'il utiliserait des «moyens légaux» pour convaincre les parlementaires à ne pas voter le projet. Somme toute, les deux clans montrent à l'évidence ne concerne point l'Université en tant que telle et encore moins du sort fait aux étudiants.