Le mardi 17 septembre, le secteur de Martissant, à l'entrée sud de la capitale, est en ébullition. Une manifestation comme on en voit souvent? ou pour une question bien précise et grave à juger par l'animosité qui régnait ce jour-là?
En fait il s'agissait de la disparition dans des circonstances mystérieuses de Félix Bien-Aimé dit «Féfé», ancien directeur du cimetière de Port-au-Prince et chef d'une organisation populaire (OP) proche du pouvoir Lavalas. Et depuis ce 17 septembre la situation a continué à se détériorer car ses partisans n'arrivent pas à le retrouver. Certains développements n'ont fait qu'exacerber leurs inquiétudes.
Toute l'affaire aura commencé, d'après un proche de Bien-Aimé qui était parti en voiture accompagné par deux autres membres d'OP, Gérard Normil et Paul Musac Jean, quand «hier après midi (17 septembre) nous avons appris que Bien Aimé avait eu un accident de voiture. La nouvelle était rendue au commissariat de Port-au-Prince... Vers les 7 heures du soir... nous ne l'avions pas encore revu...» La mobilisation prenait donc dès lors de l'ampleur dans tout le secteur de Martissant et de Carrefour et des environs avec les dégâts qui ne pouvaient manquer de s'en suivre. D'autant plus que d'après les partisans de Bien-Aimé et de ses deux compagnons disparus avec lui, c'est la police qui les avait incarcérés. Le surlendemain jeudi 19 septembre ces membres d'OP essayaient de prendre d'assaut le sous-commissariat de Martissant, mais les policiers parvenaient à les repousser. On comptait déjà un mort et les habitants de la zone faisaient les frais de ces affrontements avec des maisons incendiées, les pierres et les tirs, gaz lacrymogènes... Les riverains sont ainsi pris depuis lors entre deux feux.
Et cette situation a persisté jusqu'à ce mardi 24 septembre, faisant une nouvelle victime, un bébé mort d'asphyxie à cause des gaz lacrymogènes, ainsi que plusieurs blessés. Il faut dire qu'elle n'avait cessé de se dégrader avec la nouvelle de la découverte au courant de la semaine dernière de la voiture de Bien-Aimé complètement brûlée à la décharge dans la zone dite de Ti Tanyen, mais toutefois aucun corps n'avait été trouvé autour du véhicule.
À l'accusation que ce serait la police qui retiendrait les trois disparus, le porte-parole de l'institution Jean-Dady Siméon a répondu: «Normalement aucun commissariat de la zone métropolitaine ne dispose d'une telle information à savoir que Félix Bien-Aimé... serait en détention préventive dans un de ces commissariats. Donc il n'a jamais été question qu'une telle personne aurait été arrêtée par la police... Il nous faut cependant ajouter, suivant les informations dont nous disposons, qu'il y aurait déjà des précédentsta au niveau des rapports existant entre Félix Bien-Aimé et d'autres personnes encore, parce que lui, il est à la tête d'une 'base' située du côté de Fort Mercredi, c'est la base Galil et une autre base dénommée 'Base Kapab' qui sont en conflit, et ce sont des bases qui disposent d'armes.» En résumé, si l'on en croit Siméon, la disparition de Bien-Aimé serait le résultat d'un conflit entre ces deux gangs et la police et le gouvernement n'auriant rien à y voir. Cependant des membres de Base Kapab ont répliqué à Siméon qu'ils n'avaient non plus rien à voir dans ces disparitions et qu'en outre Bien-Aimé était leur camarade de combat dans la lutte pour le retour au pouvoir du président Aristide en 1994. En conclusion, ont-ils dit, la police doit assumer toutes ses responsabilités dans cette affaire.
Dans le climat actuel, tous les observateurs ne peuvent cependant que s'interroger sur les événements de Martissant, surtout que sur l'entrefaite un autre chef d'OP Lavalas au Cap-Haïtien du nom d'Eddy Sterlin connu communément sous le sobriquet de Ti Tonton est mort après avoir été criblé de balles par des inconnus. Évidemment il n'en fallait pas plus pour mettre le feu dans le quartier de Barrière Bouteille, à l'entrée de la ville où la pagaille a régné avec l'érection de barricades enflammées et tirs d'armes à feu. Est-ce pure coïncidence que tout cela arrive outre l'emprisonnement d'Amiot Métayer suivi de son évasion? Est-ce un hasard si tous ces chefs d'OP proches de Lavalas étaient à l'avant-garde à l'appel du régime lors de ladite tentative de coup d'État du 17 décembre 2001? La Police doit en savoir plus qu'elle ne dit, même si elle n'est pas directement à l'origine de ces faits. N'aurait-elle pas reçu l'ordre de se tenir éloignée de ces affaires où l'on tenterait d'éliminer tous ceux qui auraient participé dans les incendies et pillages des locaux et résidences des dirigeants de la Convergence le 17 décembre 2001? Rappelons que la résolution 806 de l'OEA fait obligation au gouvernement Lavalas de poursuivre ces personnes en question et de «renforcer la politique et le programme de désarmement». Sur ce dernier point, le porte-parole de la PNH, Jean Dady Siméon, ne se cachait pas pour dire, alors qu'il s'exprimait dans le cadre du dossier Bien-Aimé, que «la Police ne se cèdera pas aux provocations... C'est une nécessité pour nous de procéder au désarmement. Bien entendu, c'est un travail qui est en cours et certainement il donnnera des résultats au fur et à mesure que nous arriverons à récupérer toutes les armes...»
Il est clair qu'il y a anguille sous roche dans l'assassinat de Ti Tonton au Cap-Haïtien et la mystérieuse disparition de Félix Bien-Aimé, Gérard Normil et Paul Musac Jean. Et en effet, certains membres d'OP ne prennent pas ces «coïncidences» à la légère, comme le manifestait un membre de la Base Galil, le groupe de Félix Bien-Aimé, qui disait: «Aristide sait ce qu'il fait, il est le président, il y a des choses que vous ne pouvez pas faire, si vous ne pouvez pas les faire, vous devez remettre votre démission. Il n'est pas question d'aller signer la résolution 822... aux dépens des militants qui ont lutté...» Autrement dit, même si c'est pas Aristide, celui-ci laisse faire ce qu'il ne peut pas faire lui-même..., car la résolution 806 renforcée par la 822 est une mise en tutelle sans détours.
Il est donc plus que temps pour les membres des organisations populaires d'ouvrir les yeux et de cesser de faire le jeu de Lavalas et de la Convergence qui sont uniquement intéressés à se disputer le pouvoir sous la tutelle de la «communauté internationale». Dans cette lutte que se livrent ces deux parties, il est évident qu'ils n'hésiteront pas à lâcher des alliés qui deviennent encombrants face aux exigences de leurs tuteurs.