Lorsque le 26 juillet dernier l'ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'OEA, Roger Noriega, adressait une correspondance à la Convergence Démocratique pour réprouver «son manque de flexibilité» face aux conditions exigées par celle-ci pour accepter l'accord initial, tout en indiquant que l'Organisation hémisphérique était tenue d'accompagner le gouvernement Lavalas dans l'exécution des engagements pris par le président Aristide le 9 juillet 2002, date à laquelle celui-ci exprimait à l'OEA son intention de signer l'accord initial, la balance semblait pencher définitivement du côté du régime Lavalas. Les appels incessants du chef de l'Etat à l'endroit de ses frères ennemis de la Convergence, les invitant à signer au plus vite cet «accord initial» proposé par l'OEA le 12 juin dernier, témoignaient de la satisfaction par rapport à la place privilégiée qu'il occupait désormais aux yeux de la «communauté internationale». Dès lors, la Convergence se trouvait on ne peut plus acculée par l'OEA, donc le Département d'Etat des Etats Unis, qui voyait par ailleurs, en Aristide un «citoyen de bonne volonté» prêt à tout concéder.
Cependant, le déroulement des événements semble montrer que le Département d'Etat aura jugé qu'il serait allé un peu trop vite et qu'il pourrait encore aller plus loin pour obtenir d'autres concessions du président haïtien ou passer à un autre plan. Ainsi, les 6 et 7 août le représentant permanent adjoint des Etats Unis à l'OEA Peter De Shazo, a respectivement adressé une correspondance au secrétaire général César Gaviria et au représentant permanent des Etats Unis à l'OEA, Roger F. Noriega, pour exprimer les inquiétudes du Département d'Etat face au déroulement de la situation haïtienne et du même coup exiger des «informations essentielles» avant d'adopter une quelconque résolution sur le cas d'Haïti. C'est donc le second de Noriega qui aura été choisi pour effectuer cette démarche cette démarche, en lieu et place de son supérieur Noriega, sûrement pour éviter que celui-ci ne se contredise publiquement après avoir, il y peu de jours, donné ses faveurs à Aristide aux dépens de la Convergence. «Ma délégation a désormais pris l'initiative de demander directement au secrétaire général, dans la lettre ci-jointe, de fournir des clarifications écrites sur plusieurs points. Spécifiquement, nous avons demandé que le secrétaire général puisse: 1) clarifier si le gouvernement haïtien a endossé le projet d'accord initial de l'OEA ou seulement la contre-proposition du parti Fanmi Lavalas à cet accord; 2) rapporter tous les pas effectués, en cours, ou pas encore engagés en conformité avec la résolution 806 du Conseil permanent...» a indiqué, entre autres De Shazo dans sa lettre adressée à Noriega. C'est cousu de fil blanc, car le Département d'État ne saurait ignorer ce qui a déjà été entendu avec son autorisation. Sur ce revirement, le secrétaire général du Parti populaire national (PPN) Ben Dupuy a apporté des éclaircissements au cours d'une conférence de presse le mardi 27 août. Il a expliqué que Fanmi Lavalas avait en fait apporté deux amendements au projet d'accord de l'OEA; ce qui expliquerait, selon lui, ce changement d'attitude du représentant des Etats-Unis. Peter De Shazo aurait déclaré ne pas comprendre grand-chose; car alors que le gouvernement haïtien criait haut et fort qu'il était prêt à signer l'accord initial tel que présenté par l'OEA, acculant du coup les indécrottables de la Convergence, De Shazo a indiqué qu'après avoir consulté le projet de résolution du gouvernement haïtien il a réalisé que ce n'était pas l'accord initial de l'OEA auquel Aristide avait donné son approbation, mais plutôt un accord amendé... C'est ainsi que Gaviria fut mis en demeure de réclamer de plus amples informations auprès du représentant d'Haïti à l'OEA Raymond Valcin.
Par ailleurs, le leader du PPN a laissé entendre que ces amendements concernaient supposément le respect de la Constitution haïtienne. «Lavalas affirme qu'il faut qu'on respecte la Constitution du pays. On ne peut pas d'un coup renvoyer tous les élus locaux. Si certains d'entre eux commettent des actes répréhensibles, selon l'article 72 de la Constitution, ils seront renvoyés par le pouvoir. Ainsi, à l'approche des élections, Lavalas a besoin de ses élus locaux pour arranger éventuellement les choses en sa faveur», a précisé Dupuy.
D'autre part, concernant les informations réclamées par le Département d'Etat sur l'application de la résolution 806, le secrétaire général de l'OEA, dans sa réponse, soutient qu'une commission d'enquête indépendante formée de trois juristes internationaux avait été instituée par son organisation pour enquêter sur les violents incidents survenus dans le pays le 17 décembre 2001 où des sièges de partis et résidences de leaders de l'opposition avaient été détruits par des membres d'organisations populaires pro-Lavalas. César Gaviria a indiqué que suite à la publication du rapport de la commission le 1er juillet dernier, le gouvernement Lavalas avait pris l'engagement dès le 9 juillet de prendre les mesures appropriées en vue de poursuivre toutes les personnes impliquées dans les actes criminels du 17 décembre. Gaviria a, par ailleurs, précisé, dans ce document soumis au Département d'Etat, que le gouvernement haïtien avait accordé un délai de 60 jours au ministre de la Justice pour prendre toutes les dispositions à l'encontre des responsables de ces violences, et soulignait également que le chef d'OP des Gonaïves, Amiot Métayer arrêté le 2 juillet dernier et évadé de prison un mois plus tard, n'avait pas été inculpé en raison des événements du 17 décembre 2001, comme l'avait demandé la commission d'enquête de l'OEA dans son rapport, mais plutôt en raison de son implication dans les incendies de mai dernier dans le quartier de Jubilé aux Gonaïves. Tout ceci, illustrant les manoeuvres du président Aristide, non seulement face à ses tuteurs, mais surtout vis-à-vis de ses propres partisans.
Rappelons que le rapport de la commission d'enquête de l'OEA avait clairement mis à l'index les organisations populaires. «Que les bases de support dénommées "les organisations populaires" soient examinées de près et systématiquement désarmées... Les organisations populaires et d'autres groupes qui sont organisés comme groupes de "vigilantes" sont incompatibles avec la primauté du droit», lit-on dans ce rapport.
En ce sens, tenant compte du délai de 60 jours, qui prendra fin normalement le 9 septembre prochain, imparti au ministère de la Justice pour agir contre les participants aux violences du 17 décembre, le secrétaire général du PPN, a attiré une nouvelle fois l'attention des membres d'organisations populaires sur le fait que le président Aristide n'a point d'alliés quand il s'agit de défendre son maintien au pouvoir. Ainsi, selon Benjamin Dupuy, les récents événements survenus aux Gonaïves, avec l'évasion d'Amiot Métayer organisé par ses partisans, ont brouillé davantage les cartes aux mains des autorités Lavalas qui souhaitaient coûte que coûte parvenir à signer un accord avec leurs frères ennemis regroupés au sein de la Convergence, afin d'obtenir le déblocage de l'aide internationale, qui constitue l'essentiel de la politique économique du régime. «L'unique divergence entre la Convergence et Lavalas réside dans la façon de séparer le gâteau du pouvoir. Pour preuve, Lavalas est en train de vendre 1875 KM2 du territoire national au profit de zones franches et la Convergence n'ose dire mot», a fait remarquer Ben Dupuy. Dans le même ordre d'idées, concernant le conflit qui se déroule actuellement à l'Université d'Etat d'Haïti, le secrétaire général du PPN a profité pour donner un autre exemple: «Ce qui ce passe à l'UEH n'est autre qu'une lutte de pouvoir entre Lavalas et la Convergence. Ce n'est guère une affaire d'étudiants... Aristide a sa propre faculté de médecine; Victor Benoit possède son école privée. Ils n'ont rien à voir dans la détérioration de ces institutions» a-t-il précisé.
Les récentes positions du Département d'Etat des Etats-Unis dans la crise haïtienne prouvent, une nouvelle fois, que seuls ses intérêts priment et qu'importe le type de partenaire à ses côtés pourvu qu'il puisse savoir renier sa patrie pour plaire à ses exigences. En ce sens, le leader du PPN a lancé un appel à tous les secteurs progressistes du pays afin de rejoindre son parti qui, selon lui, constitue la vraie alternative face aux vendus de la Convergence et de Lavalas.