21 Août, 2002

August 21, 2002

21 Out, 2002

Vol. 20 No. 23
Des dizaines d'organisations dont Batay Ouvriye, la POHDH (Plate-forme d'organisations haïtiennes des droits humains), la NCHR (Coalition nationale pour les droits des Haïtiens), la Sofa (Solidarite Fanm Ayisyen), l'Intersyndicale 1er Mai, etc., des médias, Haïti-Progrès, radio Atlantique, et d'autres institutions ont organisé le lundi 19 août un sit-in dans la cour du ministère de la Justice pour exiger l'élargissement des neuf paysans arrêtés illégalement depuis le 27 mai à Guacimal, près de la municipalité de St-Raphaël. Ces paysans, sept hommes et deux femmes, contre qui officiellement aucune charge n'a été retenue, avaient été arrêtés à la suite des incidents survenus sur ladite plantation alors qu'ils manifestaient pacifiquement pour réclamer de meilleures conditions de travail. Rappelons que des individus armés accompagnés de certaines autorités locales, avaient brutalement réprimé ce mouvement où deux manifestants avaient été tués et enterrés sur place.

Au départ, parmi les gens arrêtés, se trouvaient deux journalistes qui couvraient les événements, Allan Deshommes (radio Atlantique) et Darwin St Julien (Haïti-Progrès), mais ces derniers avaient pu être libérés quelques jours après, sous la pression des associations de journalistes (l'AJH particulièrement) et des organisations des droits humains.

Cependant s'il s'était agi d'un geste du régime pour tenter de faire oublier les 9 autres personnes encore en détention, cela n'a pas marché, car la mobilisation tant nationale qu'internationale n'a fait que se renforcer depuis lors. Une dizaine d'organisations étrangères et de fédérations syndicales ont écrit plusieurs lettres au président Aristide. Pour sa part, Haiti Support Group, organisme basé à Londres, en Angleterre, avait fait sortir un document, signé par plus de 600 personnes, pour contester les agissements du pouvoir Lavalas dans cette affaire. Des partisans de Batay Ouvriye ont effectué des sit-in devant le consulat haïtien à Manhattan, New York. Le juge d'instruction Bernard St Vil avait finalement toutefois entendu quatre parmi les prisonniers le 16 juillet pour tenter de donner une apparence légale à ces arrestations arbitraires qui violaient ouvertement la Constitution. Le Centre oecuménique des droits humains (COEDH) devait même en arriver à constater dans un communiqué que «les autorités de ce pays semblent affectés de surdité devant les protestations et les rapports des organisations des droits humains nationaux et internationaux».

Le syndicat paysan Batay Ouvriye et les organisations de droits humains citées plus haut n'en ont pas moins fait preuve d'acharnement. «Nous tiendrons la mobilisation et c'est dans ce cadre que nous avons invité plusieurs autres personnes à participer à ce piquet que nous effectuons devant le ministère ce lundi à 10 heures... Nous disons que ce régime, dans sa pratique, pour défendre les intérêts de certains potentats du Nord, reproche à ces paysans ce que leur reprochent ces gros potentats, à savoir: leur lutte pour la défense de leurs droits. Une expérience a été réalisée dans le Nord où les paysans étaient devenus des ouvriers agricoles et leurs salaires qui étaient de 19 gourdes ont été augmentés à 200 gourdes. Les grands dons qui ne veulent pas que cette expérience se répète entreprennent de la bloquer à tout prix», a fait remarquer l'un des représentants de Batay Ouvriye, Georges Antoine à l'issue de la manifestation du 19 août.

Par ailleurs, pendant le déroulement de la protestation du lundi, le directeur général du ministère de la Justice Privat Précil et son directeur des affaires judiciaires Jean-Pierre Bazelais ont reçu une délégation composée de membres des groupes participant au sit-in (Jean Pierre de Batay Ouvriye, Eliphète St Pierre de POHDH, Jacqueline Pierre de l'Intersyndicale 1er Mai, Viles Alizar et Yolène Gilles de la NCHR, Marie Frantz Joachin de la Sofa, Louis Garry de l'Intersyndicale 1er Mai et Darwin St Julien de Haïti-Progrès). Au cours de cette rencontre, Jean Pierre Bazelais, a contacté par téléphone le juge d'instruction en charge du dossier à la Grande Rivière du Nord, Maximé Jean-Noël. En présence des délégués, du moins d'après ce qu'ils ont pu saisir de la conversation, le juge Maximé a affirmé qu'il avait des ordres de libération pour «certains» des prisonniers, suite à la lecture du rapport du juge Bernard St Vil. Privat Précil, de son côté, a déclaré aux journalistes qu'il a profité de cette occasion pour saisir tous les éléments du dossier des prisonniers! Faut-il en déduire qu'il n'était même pas au courant? Autre indice révélateur que les desseins du pouvoir Lavalas sont assez troubles dans ce dossier aussi. Mais St-Vil a continué à jouer le rôle qui lui est dévolu et a annoncé la venue du juge Maximé Jean-Noël à Port-au-Prince pour le lendemain, pour exécuter les ordres concernant l'élargissement des paysans. Une visite qui devrait sans doute donner un semblant de légalité dans une affaire construite sur l'illégalité dès le commencement. Toujours est-il qu'une fois de plus les autorités judiciaires participent pleinement dans le jeu cynique que mène le pouvoir Lavalas dans cette affaire. En effet, dans l'après-midi du mardi 20 août, ce sont sept des neuf prisonniers qui ont été libérés: Alexandre Tusson, Vénéus Sénat, Mme Édouard Dambreville, Mme Lucienne Jean, les deux chauffeurs Yvon Louisjeune et Destiné Décius de même qu'Alix Roland, contrôleur d'un des véhicules. Quant à Urbain Garçon et Jérémie Dorvil, ils restent en prison. Pourquoi? On se le demande bien, car trois mois après leur arrestation ils n'ont toujours pas été inculpés de quoi que ce soit. Mais sans faire de spéculation, on voit très bien que le régime Lavalas n'a fait qu'utiliser depuis ces événements du 27 mai dernier une stratégie d'intimidation pour couper court à tout mouvement de contestation qui pourrait représenter un obstacle à ses «grands projets» telles ses zones franches... Par exemple, l'arrestation des chauffeurs qui, eux, ne faisaient point partie de la manifestation, vise certainement à dissuader toute assistance aux contestataires de l'ordre lavalassien sous peine de représailles; le maintien en prison de ces pauvres paysans est à la même enseigne. Malheureusement cet excès de zèle du pouvoir Lavalas à l'endroit des grands dons ne lui rapportera rien qui vaille, car le néolibéralisme, ailleurs et ici encore plus, n'a encore apporté que davantage de misère. Et si le gouvernement Aristide/Neptune a voulu servir une leçon en ces circonstances aux forces progressistes, face à l'accroissement de cette misère son programme de gouvernement est tout tracé, et consistera à «tracer des exemples» de cette sorte à n'en plus finir...