| Lavalas entre Gonaïves et Washington?
L'arrestation, le 2 juillet dernier, du chef d'organisations populaires (OP) des Gonaïves, Amiot Métayer, dit Kiben, dans le cadre des exigences faites par la communauté internationale au chef de l'Etat ne cesse de donner du fil à retordre aux autorités Lavalas. En effet, après les manifestations organisées par l'homme fort du Raboteau suite à sa libération spectaculaire le 2 août, par ses partisans regroupés au sein de l' «Armée cannibale», Amiot Métayer a changé de position lors d'un point de presse tenu le vendredi 9 août, au lycée Jean-Robert-Cius de Raboteau. Le chef d'OP considéré comme «fugitif» depuis son évasion, a appelé ses partisans à mettre un terme aux mouvements qui visaient à renverser le régime Lavalas afin, a-t-il dit, de donner à la justice le temps de se prononcer sur son cas. En ce sens, il a indiqué qu'une commission d'avocats sera instituée en vue d'obtenir la «légalisation de sa libération»: «Aujourd'hui, vendredi 9 août 2002, nous interrompons les manifestations dans le but de ramasser des forces politiques et économiques, et pour mettre sur pied un conseil de juristes...» Non satisfait de s'octroyer à lui-même des pouvoirs discrétionnaires, il se montrait même «magnanime» en accordant un délai de deux mois au gouvernement pour résoudre son cas.
Cette fois, il a nié que ses partisans auraient participé dans les violences survenues lors des événements du 17 décembre 2001, où à l'annonce d'une tentative de coup d'État, des membres d'OP locaux avaient mis à sac les sièges et les résidences de certains leaders de l'opposition affiliés à la Convergence. Selon Amiot Métayer, les violences perpétrées, le 17 décembre, aux Gonaïves, ont été l'oeuvre d'inconnus voulant salir la réputation des organisations populaires. Ces déclarations contredisent pourtant celles tenues précédemment par ses hommes, selon lesquelles les hauts responsables Lavalas, dont le Premier ministre Yvon Neptune et le port-parole du parti Jonas Petit, avaient demandé aux membres d'organisations populaires de se mobiliser contre un coup d'Etat et de s'en prendre aux membres de la Convergence.
Alors que Jonas Petit affirme n'avoir jamais eu une quelconque relation avec Métayer, le Premier ministre Yvon Neptune avait pour sa part traité les OP de Raboteau de «noyaux de bandits» et que des mesures allaient être prises contre eux. Toutefois, la présidence avait eu une toute autre position dans l'affaire. Mettant sous le coude les propos de son Premier ministre, le Chef de l'Etat avait dépêché une commission, avec à sa tête José Ulysse, pour «négocier» avec les «fugitifs».
En effet, suite à cette nouvelle position prise par Amiot Métayer, décidant entre autres, de surseoir à ses manifestations anti-gouvernementales et littéralement anti-Aristide, l'un des porte-parole de la présidence, Jacques Maurice, a fait l'éloge de la stratégie utilisée par l'exécutif, pour «calmer la situation», tout en qualifiant Métayer d'homme «intelligent» qui a compris son erreur en s'attaquant au leader historique des organisations populaires. Le porte-parole a également accusé l'opposition et la communauté internationale d'être les instigateurs des mouvements qui ont conduit à la libération en force d'Amiot Métayer.
De son côté, le secrétaire d'Etat à la Communication, Mario Dupuy, s'est félicité de la décision de Métayer de mettre fin aux mouvements de protestations contre le chef de l'Etat. Toutefois, il a évoqué l'application de la Constitution et de la loi dans le cadre des actes de violence aux Gonaïves. Et, concernant la «commission d'avocats» mise sur pied par Amiot Métayer pour discuter avec le pouvoir sur sa libération définitive, Mario Dupuy a soutenu que seule la justice a la prérogative de décider de cette question. «Nous apprécions ce premier pas qui a permis la cessation des actes de violence. Nous nous réjouissons du fait que M.Métayer ait reconnu que la voie de la violence n'apportera pas de solution... La justice doit fonctionner avec la collaboration de ses citoyens», a dit le secrétaire d'État, qu'il ne faut surtout pas croire sur parole.
D'autre part, contrairement aux déclarations de Yvon Neptune, qui a qualifié les émeutiers des Gonaïves de «bandits voulant exploiter la misère du peuple», le sénateur de l'Artibonite, Joseph Médard a déclaré que Amiot Métayer est un membre du Parti au pouvoir. «Il ne faut pas qu'on se fasse des illusions, Kiben est un militant, c'est un membre de Fanmi Lavalas, qui a donné beaucoup de coups de main. Il s'est sacrifié, que ce soit lors de l'exil du président, que ce soit lors des élections du 21 mai et du 26 novembre 2000», a confirmé Médard qui en a profité pour féliciter la présidence pour son initiative d'envoyer une commission aux Gonaïves pour négocier avec Kiben et ses partisans.
Ces déclarations pour opposées qu'elles paraissent se complètent cependant. D'un côté il s'agit de montrer au Département d'État et à l'OEA que le gouvernement Lavalas est décidé à sévir, comme ils le réclament, contre Amiot Métayer (voir dans la précédente édition d'Haïti-Progrès, «'Carte blanche' à Lavalas»), et de l'autre côté, comme l'indiquent les propos du sénateur Médard, éviter d'effaroucher Amiot Métayer qui pourrait reprendre son mouvement de dissidence contre Lavalas. D'autant plus que le lâchage de Kiben pourrait aliéner au pouvoir sa clientèle formée d'autres organisations populaires du même genre.
La marge de manoeuvre est donc assez étroite pour le régime Lavalas qui vient de voir, après un premier renvoi, Washington s'opposer à nouveau au vote de sa résolution sur l'«accord initial», en attendant de voir exécuter ses directives concernant le fugitif.
Mais compte tenu du déroulement des événements, avec notamment les dernières «recommandations» ou «exigences» d'Amiot Métayer, réclamant entre autres la légalisation de sa libération, les autorités Lavalas semblent avoir fait dès le début le mauvais choix en «livrant» le 2 juillet dernier le chef de l'armée cannibale, pour faire suite aux demandes du Département d'Etat des États-Unis. Si Ronald Camille dit Kadav, arrêté en mars dernier, et Ronald Bêbê, disparu récemment, avaient été de simples formalités pour le régime, Amiot Métayer, ayant compris le jeu du président Aristide, semble mieux appréhender la situation que les autorités ne l'auraient supposé. Le pouvoir Lavalas se trouve donc entre l'enclume et le marteau: d'une part, les exigences de Washington et ipso facto de l'OEA, réclamant l'arrêt de Kiben, qu'il faut satisfaire, et d'autre part, les bases politiques du régime qu'il faut sauvegarder en évitant de nouveaux troubles suite à une nouvelle arrestation, qui serait, par ailleurs, inévitable si la loi devait être appliquée.
Ce qu'en effet, le juge d'instruction des Gonaïves, Marcel Jean, en charge du dossier d'Amiot Métayer, a bien fait comprendre en ces termes: «En aucune façon, on ne peut mettre la justice devant un fait accompli... L'article 80 du Code d'instruction criminelle est clair: Quand une personne est inculpée, elle doit faire une demande en main levée, et dès lors, le juge doit statuer sur cette demande. Alors, en aucune façon, un inculpé ne peut choisir de se libérer et de demander à la justice de légaliser sa libération...» (Métropole 12-08-02). En effet.
Rappelons qu'Amiot Métayer avait été incarcéré présumément dans le cadre d'un incendie aux Gonaïves. Donc, en fait, si on suit bien le juge, Amiot Métayer doit retourner en prison et se conformer aux prescriptions de la loi en la matière et non aux délibérations de sa propre «commission d'avocats» Mais Métayer refuse de toute façon de retourner en prison, parce que «chat échaudé craint l'eau froide». Il s'est estimé trahi une première fois, la confiance ne règne plus... Et le temps presse, car déjà la pression remonte, puisque la Convergence semble vouloir profiter de l'embarras du régime et du climat actuel pour tenter une offensive. C'est ainsi que dans la matinée du mardi 13 août, d'autres barricades flambaient ont été dressées par d'autres groupes réclamant le départ du président...
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