6 Juin  2002

June 6, 2002

6 Jen  2002
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Vol.20,No.12 Piblisite / Abonment
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Les environs de Saint-Raphaël, dans le nord du pays, ont été le lundi 27 mai la scène d'un carnage. En effet, au moment de se rendre sur les lieux habituels de travail pour procéder au sarclage des terres qu'ils exploitent depuis près de cinquante ans et clamer en même temps leurs revendications, des paysans, qui s'étaient fait accompagner de membres du syndicat «Batay Ouvriyè» (Lutte ouvrière) et de deux journalistes, Darwin St Julien du journal Haïti-Progrès et Allan Deshommes de radio Altlantic, ont été victimes d'un traquenard organisé par la direction de la compagnie Guacimal S.A sous le contrôle de Nonce et Daniel Zéphir neveux de l'industriel Jacques Novella qui, en 1958, aux termes d'un accord verbal avec les paysans avait acquis trois cent cinquante six carreaux de terres à trente dollars le carreau à condition que les familles des paysans soient usufruitiers des terres en intersaison et la promesse de construire des routes, des écoles, dispensaires, etc.

Ainsi ces grands dons avaient organisé un groupe de sicaires munis d'armes à feu et de machettes. «Le jour dit, les travailleurs, aussi constitués, procédaient vers les terres aux fins susdites. Mais uniquement pour rencontrer une horde menaçante dirigée par les autorités de la zone (en particulier Lavaud, grand propriétaire foncier au service de Novella et les nouveaux "chefs de section" le Casec Analyas et l'Asec Letoine; cette foule était armée d'armes blanches (bâtons et machettes "coulin" flambant neuves) et d'armes à feu. Face à son avancée, les travailleurs de Guacimal (accompagnés d'une délégation d'une vingtaine de membres de Batay Ouvriyè de différentes régions et de deux journalistes) n'avaient aucun autre choix que de se replier. Des coups de feu partirent dont le premier provenait du Casec. La fuite fut effrénée, projectiles de toutes sortes pleuvaient. Un premier groupe a pu organiser un repli; d'autres tentant un dialogue avec les bandits de Novella furent brutalisés, arrêtés et même tués. Ainsi, deux personnes âgées de St-Michel de l'Attalaye, membres de Batay Ouvriyè, mais se trouvant éloignées des lieux, étaient interceptées dans une maison loin des champs, au lieu dit "Carrefour Logalité" et, en représailles, traînées, attachées de cordes jusqu'au champ de Guacimal. Là le carnage a eu lieu: mutilation et découpage des victimes encore vivantes. Après quoi leurs têtes furent coupées, et le tout, membres et têtes, jeté dans un trou...» selon une note de Batay Ouvriyè du 30 mai 2002.

Les deux journalistes, Darwin St Julien et Allan Deshommes, qui couvraient ces événements ont été aussi pris à parti. Blessés eux aussi, alors qu'ils recevaient des soins chez des paysans, ils ont été emmenés par la police sous prétexte de les «protéger».

On sait qu'en réalité les deux journalistes ainsi qu'une douzaine d'autres personnes, des paysans et des membres de Batay Ouvriyè croupissent en prison dans la capitale où ils ont été conduits par un hélicoptère de la police.

C'est à croire que les grands dons et le régime Lavalas s'étaient donné le mot. En effet, dans une déclaration de l'organisation syndicale Batay Ouvriyè, plusieurs signaux d'alerte avaient été émis à partir de l'année 2001, comme nous en avons souvent fait état dans ces pages. Les autorités n'ont jamais fait montre de responsabilité. «En mars 2001, un syndicat ouvrier et une association de planteurs, tous deux affiliés "Entè Sendical Premye Me - Batay Ouvriyè (ESPM-BO)", sont venus s'établir à Guacimal sur les revendications suivantes, spécifiquement: le respect du droit des ouvriers selon le Code du travail, la suppression de la condition "deux-moitiés" (amodiation), le respect des promesses établies au moment de la vente des terres... C'est à ce moment que la situation s'est corsée... Graduellement, la situation a empiré, suite aux exactions répétées et parfois violentes des représentants de Zéphir: intimidations, menaces contre les membres du comité, interruptions régulières et fracassantes des réunions, coups, blessures et arrestations illégales... Et, face aux luttes paysannes employant les moyens légaux à leur disposition (grève, arrêts de travail), la direction répondait toujours avec des pressions, mensonges, exactions de tous ordres. A cette fin, elle s'acoquinait avec les autorités d Saint-Raphaël, en particulier le magistrat d'alors, Fernand Sévère et le juge Monero... Dès le début de 2001, l'Intersyndicale Premier Mai - Batay Ouvriyè sollicitait le ministère des Affaires sociales avec insistance pour qu'il réalise une investigation et se porte garant de la loi. Ces démarches ne débouchèrent que sur une impasse. En juin de la même année, divers articles paraissaient dans la presse (en particulier dans Haïti-Progrès et Haïti en marche)... Le 17 juillet, nous écrivions formellement deux lettres, une à la ministre des Affaires sociales, Mme Eudes St Preux Craan et l'autre au ministre de la Justice, Me Garry Lissade, avertissant que: "un bain de sang se prépare à la plantation de Guacimal". Aucune réponse ne nous est parvenue, aucune action ne fut entreprise, aucun souci ne fut même exprimé. Le 26 novembre, un représentant de Batay Ouvriyè rencontrait un délégué de Cointreau, M Olivier Charriaud, en France pour discuter de la situation; les oranges étant destinées à cette compagnie. Elle était bien placée pour intervenir... M Charriaud relatait, dans une lettre datée du 17 janvier 2002, que "nous avons rappelé plusieurs fois au gérant de Guacimal notre volonté de voir les engagements, que nous avons réclamés, entièrement tenus et de savoir les règles de droit, ainsi que les droits fondamentaux des travailleurs respectés... Nous avons finalement interpellé le délégué départemental, le docteur Myrtho Julien, par écrit, toujours pour l'avertir des violations répétées de leurs droits; des coups qui leur étaient infligés, des arrestations, et, surtout de la gravité de la situation, exigeant l'intervention du pouvoir exécutif pour y mettre un frein et assurer le respect de la loi. Encore: mutisme absolu!... Entre-temps, face à son incapacité à trouver une solution claire et légale à cette situation, la direction confiait la gestion de la plantation au curé de Saint-Raphaël, le RP Lionel Jean-François. Celui-ci, en plus de s'arroger une partie de ces terres (ainsi qu'au Conseil de fabrique de l'église) commençait par annoncer la mise à l'écart de tous ceux qui y travaillaient antérieurement... Plus de quatre cents familles paysannes de la région de Guacimal qui avaient vendu leurs terres sur la base de l'accord se trouvaient dans cette situation sans aucune alternative pour vivre. D'où leur décision, le lundi 27 mai 2002, de retourner travailler ces champs, tel que cela s'était continuellement fait et selon l'accord qui avait toujours existé, sachant clairement qu'elles étaient dans leur droit... C'est alors qu'ils voyaient une horde formée de grands propriétaires fonciers, de représentant communaux (Casec, Asec) et autres individus qui les attaquaient, blessant plusieurs d'entre eux et lynchant les deux personnes âgées (hâtivement jetées dans une fosse sur place) et poursuivant le reste du groupe en fuite. Le bain de sang avait eu lieu», explique cette note de Batay Ouvriyè datée du 30 mai 2002.

L'indignation est très vive du côté du secteur de la presse. «C'est à l'évidence un acte de répression politique. Ils arrêtent des journalistes qui font un reportage sur une manifestation, les traitent de terroristes, et sans les inculper de quoi que ce soit, ils les transportent en dehors de la juridiction où ils ont été arrêtés. Et ces derniers se trouvent dans un état critique» a signalé le responsable du bureau d'Haïti-Progrès et membre du bureau politique du Parti populaire national (PPN) au Cap-Haïtien, Evariste Wilson. Jusqu'à présent les deux journalistes emprisonnés ni les autres victimes ne peuvent recevoir de visite. Signalons que deux femmes ont aussi été incarcérées.

Les prisonniers maintenus ainsi par le gouvernement Lavalas sont: Cenat Verséus, Alexandre Twison, Garçon Eberne, Mme Jean Lucienne, Mme Edouard Prévil, Dorvil Jérémie, Roland Alix, Décius Destiné, Louisgene Yvon, Pierre Linéus, Darwin St Julien, Allan Deshommes. «Toute la lumière doit être faite sur les motifs de ces arrestations et la situation des journalistes doit être régularisée dans les plus brefs délais», a fait savoir l'organisation Reporters Sans frontière (RSF). Le secrétaire général de l'AJH, Guyler C. Delva exige leur libération et menace de boycotter toutes les activités des autorités et même du gouvernement.

Le Centre oecuménique des droits humains, le Mouvement louverturien pour la libération d'Haïti, le Comité des avocats pour le respect des libertés individuelles (Carli), Amnesty International, ont tous condamné le massacre des paysans de Guacimal à St Raphaël et exigé la libération des personnes arrêtées ainsi que la poursuite judiciaire des auteurs et complices de ce crime. Mais on imagine que Lavalas estime gagner les bonnes grâces de la «communauté internationale» en montrant que son régime est capable de faire taire les revendications paysannes et ouvrières. Il est donc d'autant plus nécessaire de dénoncer cette répression lavalassienne qui se fait désormais à visage découvert.