| 18 Mai: le détournement d'une commémoration
Cent quatre-vingt-dix-neuf ans se sont écoulés depuis que les généraux de l'armée indigène s'étaient entendus d'un commun accord pour créer le symbole de leur liberté, durement acquise, qui allait accélérer la bataille menant à l'indépendance d'Haïti le 1er janvier 1804. Le 18 mai 1803, en effet, la ville de l'Arcahaie avait l'insigne honneur d'être le berceau de la création du bicolore national, bleu et rouge, cousu par Catherine Flon. Cet événement mémorable de notre histoire nationale a donc contribué à jeter les bases de la jeune nation haïtienne.
Comme le veut la coutume, à l'approche du 18 mai, à plusieurs endroits du pays c'est le branle-bas gouvernemental dans les préparatifs visant à commémorer cette date. Quoique, depuis des décennies, la population semble accorder de moins en moins d'importance à cette célébration. «Comment peut-on agiter des drapeaux à travers des rues aussi sales, avec des détritus partout! Les examens officiels approchent et je n'ai même pas de quoi me vêtir. Ils parlent de célébration du drapeau..., ils peuvent la renvoyer à une autre date». Ainsi s'exprimait un élève du côté de Mirebalais à la veille du 18 mai 2002.
Pourtant d'autres ne savent même pas le vrai sens de ce jour. A tel point que seules les administrations publiques et quelques rares écoles montent le drapeau quotidiennement. L'histoire de toute cette épopée est devenue presque étrangère à nombre d'écoliers et d'étudiants.
Quelques jours avant le jour du 18 mai, qui est aussi celui de la Fête de l'Université, plusieurs tiges métalliques servant de mât sur lesquels flottait le drapeau bleu et rouge ont été remarquées sur les places publiques et le long de quelques artères de la capitale. Au Cap-Haïtien aussi où les responsables de la Jeunesse et des Sports ont organisé des activités sportives et culturelles pour marquer cette date. Mais tout le monde n'est pas dupe et nombreux sont ceux qui estiment que cette commémoration par le gouvernement revêt plutôt le caractère d'une simple routine sans aucune signification profonde. Un «marronnier» en quelque sorte. Ainsi un groupe d'étudiants de la faculté de droit et des sciences économiques du Cap au cours d'une conférence de presse le 17 mai a déploré que les autorités se penchent exclusivement sur un prétendu programme d'alphabétisation, alors que l'université, disent-ils, est en déroute. La ville de Jérémie, de son côté, a été le théâtre d'une veillée patriotique et la tenue de diverses activités sportives réalisées à l'occasion de ce 18 mai.
Par ailleurs, réagissant aux déclarations tenues par le député Simson Libérus dénonçant notamment un complot ourdi par la Convergence qui viserait à créer des troubles dans le pays durant la journée du 18 mai, le leader du Konakom, Victor Benoit a saisi la balle au bond pour rejeter ces accusations et contre-attaquer en déclarant férocement: «Je pense que les autorités Lavalas ont l'intention d'éliminer quelques personnalités de la Convergence... Donc, elles sont en train de préparer l'opinion publique sur la question.»
Le couple présidentiel pour sa part s'est rendu à la Cité du drapeau le samedi 18 mai 2002 où il a d'abord assisté au Te Deum à l'église Saint-Pierre de l'Arcahaie avant d'assister aux autres étapes de la célébration. Après avoir été accueilli par le premier citoyen de la ville, le chef de l'Etat a livré son discours pour la circonstance en présence des habitants en face de l'église, et il n'a pu s'empêcher d'en remettre sur la «crise». «Toute stratégie visant la prolongation de la crise, disait-il, est génocidaire... Chers concitoyens, chers frères et soeurs de l'opposition, aujourd'hui la célébration du bicolore nous invite à transcender nos intérêts de parti, de clan et de classe pour juguler cette crise et nous orienter vers un lendemain meilleur (...) Paix, santé, éducation, respect, sécurité, développement durable, voilà ce dont nous avons besoin, pour le drapeau, pour la patrie unissons-nous et marchons vers une sortie de crise, marchons vite, marchons unis, unis vite et bien, voilà ce qu'il faut pour raviver l'espoir de 8 millions d'hommes et de femmes... Sous le drapeau dessalinien, opposition et pouvoir doivent s'unir à chaque fois que les intérêts de la nation sont en danger.» C'était là, semble-t-il un passage obligé. Ensuite il a évoqué la misère de certaines couches de la population et notamment les problèmes auxquels sont confrontés les paysans. «Je partage la souffrance des paysans vivant dans les mornes et qui dépourvus de terres et d'outils adéquats pour travailler les terres que leur avait léguées Dessalines.» Raison de plus pour que les paysans ne comprennent pas pourquoi on veut leur enlever des terres agricoles pour y installer des zones franches. Heureusement, une fois qu'il eut lâché sa formule, le président entamait sur un autre registre, disant: «Et à l'extérieur en mettant de l'ordre et en augmentant la sécurité, et à l'intérieur des entreprises publiques en combattant la corruption, héritée de la dictature, à la lumière de la loi, nous appliquons zéro tolérance.» Ce serait tant mieux si cela ne devait pas s'arrêter au niveau du discours.
Mais cela n'allait pas s'arrêter là non plus, car ses adversaires de la Convergence n'attendent qu'une occasion pour reprendre la joute verbale, laissant incidemment à l'OEA le soin de régler les choses «pratiques» entre eux. Ainsi Gérard Pierre-Charles de l'OPL/Convergence a aussitôt foncé concernant la question de «zéro tolérance»: «Nous avons le cas tellement présent à la mémoire du jeune journaliste Brignol Lindor...» Pour sa part, le responsable de la Coalition nationale des droits des réfugiés haïtiens (NCHR), Pierre Espérance, a estimé que le message lancé par Aristide prêtait à équivoque et a demandé à celui-ci de préciser sa pensée. «Le président affirme que la formule zéro tolérance ne doit pas être appliquée seulement dans la rue, est-ce qu'il s'agit de ce qu'il a annoncé l'année dernière et qui avait provoqué beaucoup de victimes, c'est à ce niveau que se situe la confusion pour nous.»
Puis ce fut le retour du président de la République et du gouvernement au complet de retourner à la capitale pour assister à un défilé de milliers d'élèves au stade Sylvio Cator. A cette occasion la ministre de l'Education nationale, Mme Myrtho Célestin Saurel a appelé les jeunes à s'engager davantage dans la campagne d'alphabétisation. «On doit savoir, sans la connaissance, il n'y a pas de progrès. C'est pourquoi, chers étudiants, vous êtes le rempart par excellence contre l'exclusion sociale. Entre vos mains, chers jeunes, l'alphabétisation peut cesser d'être un rêve, une utopie, pour devenir une réalité.»
Ainsi, la journée s'est achevée sur l'air de «en attendant l'année prochaine» pour reprendre les mêmes antiennes, tout en contemplant une réalité pour laquelle rien n'est fait, rien n'est projeté véritablement pour la changer, sinon pour la rendre pire! En résumé, il est inconcevable que les autorités Lavalas puissent parler de la Fête du drapeau à un moment où, en compagnie de leurs complices de la Convergence, ils contribuent activement à confiner le pays sous la tutelle humiliante de l'Organisation des Etats américains (OEA). La célébration du bicolore national, symbole de notre souveraineté ne saurait servir à planer sur les vraies revendications du peuple haïtien.
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