| Les journalistes face au pouvoir et face à...eux-mêmes!
Au cours de l'année 1993, l'Organisation des Nations unies pour l'Education, l'Art et la Culture (UNESCO) avait retenu la date du 3 mai pour fêter la Journée internationale de la presse. Neuf ans plus tard, il est un fait indéniable que la question de la liberté de la presse en Haïti connaît de sérieuses embûches face notamment à l'intolérance grandissante du pouvoir Lavalas. Pendant ces deux dernières années, les événements qui se sont succédé - les assassinats de Jean Dominique et Brignol Lindor respectivement le 3 avril 2000 et le 3 décembre 2001 et les nombreuses menaces proférées contre des journalistes, surtout par des membres de dites organisations populaires (OP) proches du pouvoir - font craindre que la presse ne soit à nouveau bâillonnée à l'avenir. Il est évident que cette éventualité a de quoi inquiéter dans cette situation où la liberté de parole est l'une des seules conquêtes qui résiste encore depuis le départ des Duvalier.
Plusieurs activités ont ainsi marqué cette année, une fois de plus, la célébration de la Journée internationale de la presse. À l'initiative de l'Association des journalistes haïtiens (AJH), plusieurs dizaines de journalistes ont marché dans les rues de la capitale pour dénoncer le climat d'impunité qui s'installe, spécialement dans le cas du double meurtre du 3 avril 2000 et celui à Petit-Goâve le 3 décembre 2001. Les journalistes qui portaient tous des t-shirts avec le slogan «Jean Dominique et Brignol Lindor sont tombés pour que vive la presse» ont débuté la marche devant le kiosque Occide Jeanty au Champ-de-Mars vers onze heures du matin pour s'arrêter tour à tour devant le ministère de la Justice, le commissariat de Port-au-Prince, le Palais de Justice, le Parlement et finalement devant le Palais national. Devant chacun de ces édifices ils ont lancé des messages aux autorités afin que ceux-ci assument leur responsabilité dans le cadre du déroulement des dossiers Dominique/Lindor. Fritzson Orius, journaliste à Radio Haiti Inter, a demandé des comptes à la Police concernant l'exécution des mandats d'arrestation non remplis émis dans le cadre de l'instruction du dossier Jean Dominique. Thelson Fleurismé de Télémax, pour sa part, a exhorté les magistrats et les juges à ne pas céder aux pressions politiques dans l'accomplissement de leurs tâches arguant que seule la loi, le Code pénal et le Code d'instruction criminelle devraient les guider. Devant l'enceinte du Parlement, le secrétaire général de l'AJH a par ailleurs rappelé au chef de l'Etat sa mission de veiller à la bonne marche des institutions, notamment l'appareil judiciaire, comme l'indique la Constitution de 1987: «Si la justice ne fonctionne pas normalement, le chef de l'Etat en a sa responsabilité, étant le principal garant des institutions... Le chef de l'Etat doit agir à ce que justice soit rendue à Jean Dominique et à Brignol Lindor», a-t-il dit tout en dénonçant certains membres des OP proches du pouvoir Lavalas, qui profèrent constamment des menaces contre les journalistes.
Pour sa part, dans un communiqué émanant du bureau de presse et de communication de la Présidence, le chef de l'Etat a félicité les journalistes et la presse dans son ensemble, à l'occasion de cette journée. Il a évoqué les obstacles matériels et techniques auxquels la presse est confrontée dans l'accomplissement de sa tâche, tout en se disant attaché aux «valeurs profondes de la démocratie», faisant observer par ailleurs que l'État haïtien ne constitue pas une menace pour la liberté de la presse. «Le président de la République renouvelle aux membres de la corporation son soutien inébranlable et sa solidarité devant la perte cruelle causée par l'assassinat des journalistes Jean Dominique et Brignol Lindor» conclut la note, qui porte la signature de Paul Antoine, coordonnateur du bureau de presse et de communication.
Le Premier ministre, de son côté, n'a point été avare de compliments à l'endroit de la presse qui, selon lui, est témoin et souvent protagoniste de la lutte du peuple haïtien pour la démocratie et le progrès: «Le sens de responsabilité, l'amour du travail, le courage et la détermination dont les journalistes haïtiens, travaillant dans des conditions difficiles, dans la défense de la liberté d'expression, ont grandement contribué aux conquêtes jusque-là remportées par le peuple haïtien», a indiqué Neptune.
En dépit de toutes ces luttes engagées par les corporations de presse et certains autres secteurs en faveur de la liberté de la presse, les journalistes doivent aussi, dans l'exercice de leur métier, rester dans les limites de l'objectivité quant à la description des faits. Car une ligne de démarcation entre le fait et son interprétation se révèle indispensable. Justement, au cours d'une conférence de presse le lundi 6 mai le secrétaire général du Parti populaire national (PPN), Ben Dupuy, tout en évoquant les obstacles confrontés par la presse et les efforts déployés en faveur de sa liberté, a plaidé en faveur d'une presse libre et non partisane: «Il ne faut pas que la presse en réclamant la liberté tue l'information.» Il en a ainsi profité pour critiquer une «certaine presse» qui occulte la vérité. Le leader du PPN a, en effet, fait référence à la manifestation organisée le 1er mai dernier par le PPN et dont cette «certaine presse» a estimé la participation à «quelques centaines»; alors qu'il y avait entre 4 et 5 mille paysans à manifester. «Je pense qu'ils finiront par se discréditer en continuant ainsi», a-t-il poursuivi, puisqu'«ils n'avaient qu'à multiplier les plus de 65 autobus alignés dans l'aire du Champ-de-Mars par une soixantaine de passagers en moyenne pour avoir une idée de l'effectif réel de notre marche... Nous souhaitons que cette "certaine presse", dont nous parlons, pourra enlever ses lunettes à lentilles convergentes pour les remplacer par celles comportant des lunettes divergentes», a déclaré Ben Dupuy.
Cette neuvième célébration de la Journée mondiale de la presse a donc été réalisée dans un contexte où la presse devrait remettre en question ses pratiques pour qu'elle puisse effectivement jouer son vrai rôle dans la société, c'est-à-dire informer et guider la population. Ce faisant, elle pourra aussi s'armer contre les velléités du pouvoir à contrôler le fonctionnement des médias à travers notamment le projet de loi présenté au Parlement par le secrétaire d'Etat à la communication, outre les menaces lancées contre les journalistes, souvent par des OP proches du pouvoir.
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