Haïti Progrès
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Retour à la case de départ

La cavale de Guy Philippe
L'ancien commissaire de police Guy Philippe considéré comme le stratège de la tentative d'assassinat du président Aristide est revenu en République dominicaine huit jours à peine après avoir quitté ce pays au lendemain des événements du 17 décembre en Haïti. 

On se rappelle qu'il avait été retenu par l'Immigration équatorienne à l'aéroport Mariscal Sucre de Quito où il était arrivé dans la nuit du mardi 18 décembre, après une escale à Panama, dans un avion de la compagnie Copa. On apprenait ensuite qu'à la demande du ministère haïtien des Affaires étrangères Philippe allait être extradé et qu'on lui avait enlevé le «visa 10-11 d'investisseur» qu'il détenait en Équateur. En principe il devait être déporté vers Panama, le dernier pays où il avait mis le pied avant d'arriver en Équateur. Et, d'après le chargé d'Affaires haïtien en République dominicaine Edwin Paraison, un avion avait déjà décollé d'Haïti pour ramener l'ex-commissaire de Panama en Haïti. Paraison indiquait par ailleurs que le gouvernement haïtien était au courant des va-et-vient précédents de Guy Philippe «à partir de l'Équateur vers la République dominicaine et en deux occasions aussi vers Haïti, muni de faux documents»... 

La capture de l'ex-sergent de l'ex-Armée d'Haïti Pierre Richardson en Haïti, qui s'était mis à table pour avouer qu'il avait rencontré Philippe en plusieurs occasions au cours de réunions en République dominicaine pour finaliser le coup de force, vint réfuter les alibis que son chef avait tenté d'élaborer pour nier sa participation. Il était ainsi devenu un colis gênant pour les autorités équatoriennes qui voulaient se débarrasser du terroriste. Mais la semaine passa et Philippe n'était toujours pas extradé ni vers Panama ni vers la République dominicaine. D'ailleurs, si l'on en croit ce que disait le président dominicain à ce moment-là, Philippe ne serait pas le bienvenu à Santo Domingo: «Je ne l'accepte pas ici, je n'accepte aucun type de conspiration qui porte atteinte à nos relations avec le pays voisin», déclarait sentencieusement Hipólito Mejía le vendredi 21 décembre. Pourtant José Suing, l'avocat de Philippe ne semblait pas s'en faire outre mesure des professions de foi du chef d'État dominicain puisqu'il faisait savoir au même moment au journal équatorien El Universal avoir de son côté obtenu «des garanties de l'ambassade dominicaine en Équateur que son client allait être accepté». En outre il révélait que Philippe avait un frère en République dominicaine et que c'était sur cette base qu'il agissait. L'épouse du conspirateur, Nathalie Philippe qui s'était rendue en Équateur avec lui, était tout aussi affirmative: «Où allons-nous retourner, disait-elle, si on nous déporte, c'est en République dominicaine...» (El Universal, 22-12-01) Et de faits, les événements vont démontrer que ou bien Mejía ne savait pas ce qu'il disait ou bien qu'il ne détient aucun pouvoir dans son pays. Car en effet en plein jour, plus précisément à 2:40 de l'après-midi du mardi 25 décembre, une semaine après son départ, Guy Philippe et son épouse débarquaient à l'aéroport Las Américas de Santo Domingo sur un vol de la compagnie équatorienne Aces, après une escale cette fois à Bogotá, en Colombie. Aussitôt Philippe disparaissait dans la nature sans trop de complications. Puisque, racontait ensuite le directeur de la Direction nationale d'investigation le général Fernando Cruz Méndez, malgré l'interdiction d'entrée indiquée sur l'ordinateur aussi bien que sur une carte, l'inspecteur de service n'a pris aucune mesure (Listín Diario, 26-12-01). Cruz Méndez soulignait que l'inspecteur avait été mis aux arrêts et qu'il était sous enquête. Cependant, comme le faisait remarquer le quotidien dominicain, «le nom de cet inspecteur n'a point été révélé» (Listín, id.). «Il (Philippe) est accompagné d'une dame, Nathalie Philippe, qui est apparemment son épouse, c'est une blanche, blonde qui, selon ses documents, la carte de débarquement, est de nationalité nord-américaine. Ce monsieur est recherché par nous pour être déporté», confirmait l'officier. Aussitôt, paraît-il, c'était le branle-bas, ou bien la comédie se poursuivait, car les autorités dominicaines disaient avoir mobilisé tout un éventail de forces sous la direction de Cruz Méndez lui-même pour retrouver le «fugitif», comprenant les Départements d'intelligence des Forces armées, de l'Armée nationale, de la Marine de guerre et de la Force aérienne, etc. 

Dès le mercredi 26 décembre, rapporte le quotidien El Nacional, son enquête conduisait le général Cruz Méndez chez l'ex-sénateur Hugo Lembke, un dirigeant du PRD au pouvoir, qu'il interrogeait pour savoir s'il savait où se trouvait Guy Philippe. Et, note El Nacional, «Lembke est un ami des leaders de la Convergence démocratique, une coalition de partis politiques haïtiens qui regroupe des organisations membres de l'Internationale socialiste comme le Konakom et le Panpra» (El Nacional, 27-12-01). Le sociologue haïtien Wendel Claude, porte-parole officiel de la Convergence en République dominicaine, se dépêchait cependant de déclarer que «la Convergence avait pris ses distances avec Philippe envers qui elle a de 'sérieuses réserves'» (El Nacional, id.) Dommage que ce porte-parole n'ait pas cru bon d'indiquer de quand datent cette «prise de distance» et ces «réserves»? Avant ou après la tentative d'assassinat du président haïtien? 

De son côté le président Mejía reprenait sa trompette pour lancer: «J'ai donné des instructions à l'effet que je ne vais pas permettre en aucune circonstance que ce pays se convertisse en un centre de conspiration... Il n'y a pas de raison non plus pour qu'on arrive à se moquer des autorités des services de la Migration. Mais tout cela va être éclairci comme nous l'avons fait dans d'autres cas... Je m'en occupe personnellement, parce qu'il faut le localiser, et c'est à moi qu'il revient de donner de la crédibilité à ma gestion, en respectant les engagements de chef de l'État face aux choses qui peuvent se présenter devant l'opinion publique...», déclarait-il sur une chaîne de télévision dominicaine le 26 décembre dans la soirée. Pourtant malgré son interdiction, Philippe était entré sans problème dans le pays, ce qui pourrait porter à croire que les fonctionnaires font très peu cas de la «crédibilité» de leur président. Car de son côté, et le même jour, le chancelier Tolentino Dipp devait bien reconnaître que c'est l'ambassade dominicaine en Équateur qui avait accordé un visa multiple à d'ex-militaires haïtiens, «malgré l'existence d'un avis contraire du gouvernement dominicain»... «Je voudrais bien ne pas croire qu'il existe des secteurs dominicains qui patronnent ce genre de choses ou les assistent...», lâchait, impuissant, Tolentino Dipp. C'est à se demander en écoutant les deux principaux dirigeants du gouvernement dominicain, le président et son chancelier: qui dirige véritablement ce pays?

Cependant, tout est bien qui finit bien, serait-on tenté de dire, puisque dans l'après-midi du jeudi 27 décembre, après deux jours «d'intensives recherches», Guy Philippe était retrouvé «chez des amis» dans la municipalité de Bonao, située à 60 kilomètres au nord de la capitale Santo Domingo. Et si le quotidien El Nacional du 28 décembre, et à sa suite d'autres médias en Haïti annonçaient que Philippe avait été incarcéré ou se retrouvait en résidence surveillée, tel n'a point été le cas, si l'on en croit le président Hipólito Mejía qui déclarait peu après que «moyennant un accord on a permis à Philippe de rester là où on l'a retrouvé». Le président déclarait même: «On l'a localisé, lui et ses amis ont certaines préoccupations. Je ne lui ai pas parlé; je vais le faire en temps voulu» (!) (Listín, 29-12-01) Que de sollicitude de la part du président dominicain envers un «conspirateur» qu'il y a à peine quelques jours il disait refuser d'accepter de recevoir sur son territoire. 

Il ne peut exister plus aucun doute que Guy Philippe et son équipe bénéficient de très hautes complicités en République dominicaine. Et le quotidien Hoy, dans son édition du samedi 29 décembre confirmait que suite au coup du 17 septembre, «Philippe et ses compagnons sont parvenus à traverser la frontière et à demander protection aux autorités dominicaines...»

Le gouvernement haïtien, tout en disculpant de toute responsabilité le gouvernement dominicain, lui avait déjà fait parvenir par voie diplomatique les noms des conspirateurs qui ont pris part au coup avorté, ceux de leurs chefs: Guy Philippe, Jacques Nau, Gilbert Dragon, ainsi que les armes utilisées par la bande dont deux mitrailleuses 50 et 79, des fusils d'assaut, des pistolets, etc. Les bandits venus de la République dominicaine étaient au nombre de 12 auxquels se joignaient sur place en Haïti à peu près le même nombre. «Pratiquement des procédures ont été déjà enclenchées pour son extradition en Haïti afin qu'il (Philippe) réponde aux actes qu'il a commis», s'illusionnait le porte-parole de la Police nationale Jean Dady Siméon. Le ministre dominicain des Affaires étrangères avait bien indiqué avoir reçu de son homologue haïtien une lettre réclamant la coopération du gouvernement dominicain dans la lutte contre les comploteurs qui se réfugient de l'autre côté de la frontière. Haïti et la République dominicaine n'ont pas de traité d'extradition, et les autorités dominicaines ont toujours refusé de remettre des gens accusés de crimes politiques en Haïti. «Il n'y a pas d'accord en ce sens, mais il y a une convention signée en 1980 qui permet que les gouvernements travaillent ensemble pour éviter que les ressortissants de l'un ou l'autre pays ne créent des problèmes sur leurs territoires. Et cela permettra que toutes sortes de mesures soient prises pour empêcher que des compatriotes d'un ou de l'autre pays fassent des manoeuvres de déstabilisation dans l'un des deux pays», a dit le ministre haïtien des Affaires étrangères Joseph Philippe Antonio. En fin de compte, comme précédemment, malgré les déclarations et requêtes du gouvernement haïtien, c'est entretenir de faux espoirs de croire que Philippe sera extradé vers Haïti ou ailleurs. Tolentino Dipp a vite fait d'ailleurs de trouver la tangente à cette question, en disant non seulement que la procédure d'extradition prendrait trop de temps et que «Si le gouvernement veut solutionner le problème le plus rapidement possible, je pense que cette personne (Philippe) doit sortir du pays, et ainsi tout sera réglé. Finalement. Qu'il ne reste plus dans le pays et qu'on respecte ainsi les conventions internationales.»
 

L'enquête 

Entre-temps, l'enquête sur le complot et les conspirateurs s'est poursuivie en Haïti, avec certains résultats, selon toute apparence. Il y a eu bien sûr l'arrestation de l'ex-colonel Guy François. Une perquisition a été effectuée le 27 décembre à la maison de Albert Dorélien, frère de l'ex-général Carl Dorélien. Albert Dorélien n'était pas présent, mais le gardien de la maison Jean Dumesle a été arrêté. Selon le porte-parole de police, Jean Dady Siméon, Dorélien logeait chez lui une vingtaine d'hommes venus de la République dominicaine, suspectés d'avoir participé à la tentative d'assassinat du président Aristide. De plus, à en croire Siméon, le pick-up sur lequel était montée la mitrailleuse M-2 de Calibre 50 avait été retrouvé dans sa cour. Blessé par balles au pied au moment de son arrestation, le gardien Jean Dumesle nie évidemment toute implication au complot. «La police m'a mis aux arrêts parce que j'ai affaire au Palais national. Pourtant je ne fais qu'un sale boulot, fouiller des trous... Au moment de mon arrestation on m'a dit que j'étais au courant du mouvement sans avoir avisé la police», a déclaré à la presse Jean Dumesle.

Par ailleurs, l'homme d'affaires américain d'origine haïtienne, Antoine Saati, a été lui aussi arrêté le 20 décembre à Port-au-Prince en principe dans le cadre de l'enquête. Il est le frère de Georges Saati, co-fondateur avec Olivier Nadal du Parti d'extrême droite dénommé MOUN (Mouvement de l'unité nationale). Cependant une autre affaire dont tous les détails ne sont pas encore éclaircis se greffe là-dessus. Antoine Saati est le PDG de One World, la compagnie d'import-export basée à Miami qui distribue les produits Juna. Selon ses avocats leur client se trouvait à Port-au-Prince dans le cadre d'une affaire judiciaire contre son ancien associé Eddy Deeb et contre son frère Georges Saati, propriétaire de la compagnie Simi. Antoine Saati aurait même été arrêté alors qu'il était en compagnie d'un juge de paix qui procédait à l'exécution d'une ordonnance avec huissier contre Deeb. D'après sa soeur Gina Saati, qui a fait appel aux ambassadeurs US à Saint-Domingue et en Haïti, «Antoine n'a rien à voir avec le coup d'Etat». Ainsi elle croit plutôt que son frère a été emprisonné à cause d'un litige avec des gens liés au pouvoir. On en aura bientôt le coeur net, du moins on l'espère, puisqu'il doit être interrogé par le juge d'instruction nommé le 27 décembre en la personne de Me Bernard Saintil pour enquêter sur les événements. Le jour même, ce dernier devait interroger Pierre Richardson, le membre du commando capturé, qui était passé aux aveux. Le chef du parquet a indiqué que des convocations seront adressées aux dirigeants de la Convergence et à l'Exécutif. Cependant il est peu probable que cette enquête aboutisse bien loin, car il faudrait la collaboration des autorités dominicaines pour établir la complicité de certains dirigeants de la Convergence, ce qui n'est même pas pensable. Et de son côté la Convergence va s'obstiner à se présenter comme la «principale victime» et à vouloir rendre leur cible obsessive, c'est-à-dire le président Aristide, responsable de la destruction de leurs locaux. D'ailleurs comme on a pu le voir, Guy Philippe est revenu s'installer en République Dominicaine comme si de rien n'était ainsi que nombre de ses complices, en attendant le signal de recommencer. Donc un véritable retour à la case de départ comme nous l'indiquons dans le titre de cet article. À la seule différence que le régime Lavalas a été prévenu une fois de plus que les comploteurs ont bien une base arrière pour appuyer l'offensive interne de l'opposition. 
 

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