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L'insidieuse «trêve» de Luigi Einaudi

«On devrait chercher de trouver une trêve...», disait le secrétaire général adjoint de l'OEA lors de son tout récent séjour en Haïti pour servir de médiateur dans la «crise», comme nous le rapportions à cette même place dans notre précédente édition («Négociations: Pas de 'trêve' pour Fanmi Lavalas!»). On ne sait trop si c'est par ironie, un de ses protégés de la Convergence, Victor Benoît, leader du Konakom acquiesçait de quelque manière, en faisant remarquer par contre: «Nous n'avons pas d'armes dans les mains... Nous pensons que c'est à Lavalas de mettre bas les armes...» (voir l'article cité plus haut, Haïti-Progrès, Vol 19 No 39). Pure coïncidence?, mais au début de cette semaine c'est le régime Lavalas qui vient d'essuyer une véritable attaque armée (Voir page couverture). Et si Benoît et ses alliés au sein de la Convergence ne seraient pas personnellement impliqués dans ce coup de force, celui-ci ne leur en fournit pas moins des munitions pour parvenir à leurs fins. 

Car comme on peut le déduire en suivant ces négociations qui n'aboutissent nulle part et les événements qui les accompagnent, cet assaut militaire est venu mettre à nu la stratégie de l'OEA de concert avec l'opposition. Alors que les négociations autour de la crise post-électorale piétinent, cette nouvelle incursion armée en provenance de la République dominicaine fait penser à l'autre volet d'une stratégie à double facette qu'on pourrait appeler celle de «la carotte et du bâton». La carotte signifierait que le régime Lavalas rende les armes à travers les négociations en cours, afin d'obtenir l'éventuelle aide internationale qu'on lui fait miroiter. De manière peut-être inconsciente, le secrétaire général adjoint de l'OEA, Luigi Einaudi, lors de cette dernière mission de bons offices en Haïti avait laissé comprendre que la reprise des négociations était l'unique moyen «pour pouvoir avancer d'une forme pacifique et démocratique». Cela laisserait-il sous-entendre que l'autre alternative ne pourrait être qu'une forme violente et anti-démocratique? 

Le journal Haïti-Progrès et le Parti populaire national (PPN) ont largement dénoncé cette stratégie de la «carotte et du bâton» utilisée par ladite «communauté internationale», mettant constamment le régime Lavalas en garde. Surtout après les événements du 28 juillet dont nous avions dit alors qu'ils étaient une sorte de répétition générale pour d'autres actions futures. Faut-il le répéter que la stratégie mise en oeuvre actuellement en Haïti s'apparente à celle développée durant les années 1980 contre le Nicaragua. En effet, à l'avènement des Sandinistes, les Etats-Unis avaient utilisé le Honduras comme base arrière des mercenaires de l'ancien régime renversé de Zomoza pour réaliser des incursions armées au Nicaragua. N'est-ce pas de même qu'ils utilisent aujourd'hui la République dominicaine pour déstabiliser Haïti? La similitude va jusqu'au rassemblement de l'opposition haïtienne en un front politique d'extrême droite dénommé Convergence démocratique sur le mode de l'UNO du Nicaragua. Le secrétaire général du PPN, Ben Dupuy pense que la crise électorale montée de toutes pièces par le «Ministère des Affaires Coloniales» qu'est l'OEA pour les Etats-Unis représente une mise en marche de cette même stratégie. D'ailleurs au début l'OEA ne parlait que d'un simple problème de comptage, de pourcentage des voix pour sept sénateurs déclarés élus dès le premier tour du scrutin du 21 mai 2000. Au fur et à mesure, on a fait tant et si bien que toutes les élections législatives, municipales et locales du 21 mai ont été contestées par l'opposition avec l'accord tacite de la «communauté internationale», en attendant de voir ajoutées au lot l'élection présidentielle du 26 novembre 2000. Devant les réticences de Fanmi Lavalas qui refuse encore de capituler complètement dans les négociations, l'OEA, le Département d'Etat des États-Unis et les sociaux-démocrates de la République dominicaine utilisent aujourd'hui les anciens militaires, les macoutes, les «attachés», des anciens policiers renvoyés de la PNH comme fer de lance de cette stratégie à deux volets, a fait remarquer Ben Dupuy.

Selon lui, contrairement à ce qu'a avancé le gouvernement, il ne s'agirait point d'une tentative de coup d'Etat. Car un coup d'Etat suppose le remplacement d'un pouvoir établi par un autre extra-constitutionnel. La trentaine d'hommes impliqués dans l'incursion avortée n'auraient pu s'imposer seuls à la nation en mettant en place un nouveau gouvernement contrôlant tout le pays. Il semble que leur objectif était simplement d'assassiner le président Aristide afin de créer un chaos qui appellerait à une intervention étrangère dans le pays. Rétablir l'ordre serait alors la soi-disant mission des forces d'intervention. Bien qu'Aristide soit sorti vivant, on a vu le peuple en colère s'attaquer aux auteurs intellectuels du coup et aux alliés de la stratégie de déstabilisation que sont les responsables de la Convergence. Tout laisse à croire que si Aristide avait été assassiné, la colère populaire aurait été telle que l'OEA aurait finalement trouvé le prétexte de «l'anarchie» pour obtenir le feu vert de Washington pour déclencher l'intervention militaire. Alors, se basant sur la prétendue nécessité de protéger leurs ressortissants, les Marines des Etats-Unis débarqueraient à nouveau en Haïti. Comme ce fut le cas pour la Grenade de Maurice Bishop en 1983 ou la République dominicaine de Juan Bosch en 1965. Ce dernier cas est abondamment commenté dans le livre du journaliste et écrivain Tad Szulc intitulé The Dominicain Diaries. Szulc y montre comment la grande presse internationale avait relayé les informations émanant du gouvernement des Etats-Unis lui-même, selon lesquelles les constitutionnalistes (les partisans de Juan Bosch) avaient attaqué leur ambassade à Santo Domingo. Ce qui s'était révélé faux; il s'agissait alors de justifier l'envoi de 40 mille Marines pour occuper ce pays et paver la voie à «l'élection» de leur homme de main Joaquim Balaguer, l'ancien bras droit du dictateur Rafael Leonidas Trujillo. Dans le cas d'Haïti, on doit encore au discernement de l'ambassadeur dominicain Despradel Cabral si une situation de conflit n'aura pas été exacerbée pour alimenter le projet des militaires dominicains en accord avec la stratégie de la communauté internationale. 

Cette stratégie, le Parti populaire national (PPN) l'a dénoncée à plusieurs reprises au cours de ses conférences de presse, pour l'édification du peuple haïtien et de ses dirigeants actuels visiblement atteints d'amnésie. «Le PPN avait averti qu'il y a un grand complot qui se trame de l'autre côté de la frontière, et que c'est la stratégie qu'ils avaient utilisée contre le Nicaragua quand les Sandinistes étaient au pouvoir. Ils avaient transformé le Honduras en base arrière au pouvoir. Ils avaient transformé le Honduras en base arrière des Contras pour déstabiliser le Nicaragua parce qu'ils n'aimaient pas ce qui se passait au Nicaragua. Aujourd'hui c'est la même stratégie - nous l'avons déjà dit - qui se déploie. Nous savons très bien qu'en dépit des déclarations contraires disant qu'on ne sait pas ce qui se passe de l'autre côté de la frontière, il est clair pour nous que cela n'a rien d'innocent. Et la soi-disant crise que nous traversons c'est la conséquence de l'intromission des organisations internationales comme l'OEA que certains appellent à juste titre le Ministère des Affaires Coloniales des Etats-Unis. Le complot se mijote; tous les anciens militaires, tous les macoutes se sont réfugiés en République dominicaine. Ils ont été reçus à bras ouverts de telle façon qu'ils puissent organiser des groupes pour venir imposer leur propre politique en Haïti... Donc ces messieurs veulent provoquer une guerre civile dans le pays et aujourd'hui ils ont l'audace de dire que les événements du 28 juillet et ceux d'hier matin que c'est un montage, un coup de théâtre», a déclaré Benjamin Dupuy sur les ondes de Radio Haïti Inter quelques heures après l'échec du «coup» du lundi 17 décembre.

Suite à la répétition générale du 28 juillet, le secrétaire général du PPN avait déclaré que seule l'organisation du peuple pouvait déjouer le complot international tramé avec les apatrides locaux. Il a dû se rendre compte aujourd'hui que le régime Lavalas dans sa couardise avait pris, pour son malheur, à la légère ses conseils et ses dénonciations. En définitive, il est clair que les envahisseurs ne s'arrêteront pas là, puisque la résistance qu'on leur a opposée jusqu'ici s'est avérée dérisoire. Pourtant la conjoncture est assez grave. Les réactionnaires ne se gênent même plus pour réclamer de vive voix une intervention. Que veut en effet le leader de l'OPL Gérard Pierre-Charles quand, à la suite de l'échec de la tentative d'assassinat contre la personne du président haïtien, dans une entrevue téléphonique de Miami avec le quotidien dominicain El Nacional, il trouve moyen d'«accuser le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide de s'être donné un auto-coup d'État» et de là «exige que l'OEA assume son engagement face à la violation de toutes les règles de la convention souscrite le 3 mai dernier à San José de Costa Rica...»?(El Nacional, 18-12-01). Quel est cet «engagement» que devrait assumer l'OEA? De même il n'est pas surprenant que dans ce même ordre d'idée, le Washington Post, qui est la voix officieuse d'un secteur de l'establishment politique de Washington, consacre son éditorial à Haïti en ce même lundi 17 septembre, sous le titre: «Une solution pour Haïti». L'éditorialiste y développe l'idée que de la même façon que les Etats-Unis ne peuvent s'en aller après la campagne militaire en Afghanistan, «le président Bush ayant promis de ne pas répéter cette erreur... De même dans un pays encore plus proche, il devrait appliquer ce même principe... Sept ans après le départ des troupes US et Haïti est d'une certaine manière pire que jamais...» (Washington Post, 17-12-01). Pour prendre l'effet pour la cause, il n'y va pas par quatre chemins! 

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