Haïti Progrès
Le journal qui offre une alternative
PETIT-GOÂVE:
Pourquoi ces affrontements?La ville de Petit-Goâve est assez célèbre pour la résistance de sa population aux régimes de Jean-Claude Duvalier et du général Prosper Avril. Ces derniers jours, cependant, la Convergence dans sa campagne de provocations contre le pouvoir Lavalas voudrait l'utiliser à ses propres fins politiciennes. Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu'il n'y ait une manifestation violente de l'opposition toujours contrée sur le même mode par des contre-manifestants pro-Lavalas. D'où une surenchère qui n'en finit pas et connaît une évolution de plus en plus tragique et sanglante, surtout dans ce climat anarchique dont nous parlions en manchette la semaine dernière encore. Chaque camp cherche interminablement à se venger de l'autre.
On est déjà au courant du dernier événement de cette série qui s'est déroulé le lundi 3 décembre 2001 avec l'horrible assassinat du journaliste Brignol Lindor. Ainsi, pour récapituler les faits, des manifestants anti-Lavalas tentaient de bloquer toutes les activités dans cette ville en voulant notamment fermer les écoles. Assaillis par un groupe pro-Lavalas, ils se sont repliés sur la route nationale #2 où ils s'en sont pris à coups de machette à un partisan de Fanmi Lavalas, Joseph Céus Duvergé, qui se trouve encore à l'hôpital dans un état critique. L'affrontement entre les deux groupes avait été si intense que la police avait dû faire marche arrière à cause des jets de pierres qui pleuvaient de partout.
Sur l'entrefaite, le journaliste Brignol Lindor de la station locale Radio Echo 2000 s'était retrouvé avec un ami à la localité voisine de l'Acul, où est originaire Joseph Céus Duvergé. Perçu à tort ou à raison, rapporte-t-on, comme un partisan de la Convergence, Brignol Lindor a été, en guise de vengeance pour le sort fait à Duvergé, mutilé mortellement par une foule composée supposément de parents de Duvergé et de partisans de Fanmi Lavalas.Le mercredi 5 décembre, deux jours après l'assassinat de Brignol Lindor, le climat restait très tendu, des coups de feu avaient résonné presque sans arrêt la veille dans la nuit; toutes les activités étaient paralysées à Petit-Goâve avec déploiements des unités spéciales de la Police nationale, comme la CIMO, qui essayaient de ramener l'ordre. Cependant, de nouvelles barricades étaient érigées chaque fois que les policiers les enlevaient et, cette fois, les gaz lacrymogènes lancés par la police faisaient une autre victime, Lucane Dorléans, une dame de 76 ans qui mourait asphyxiée. Certains résidents étaient obligés de fuir la ville.
D'après le secrétaire général de l'Association des journalistes haïtiens (AJH) Guyler C. Delva, l'organisation populaire «Dòmi nan bwa» a reconnu avoir tué le journaliste Brignol Lindor. Il s'agirait d'un acte de représailles contre un membre «avéré» de la Convergence, après que des manifestants pro-Convergence eurent grièvement blessé un des leurs, Joseph Céus Duvergé au cours de la violente manifestation du lundi 3 décembre. Tant les organisations étrangères de défense des droits de la presse comme l'Association of Caribbean Media Workers (ACM) et Reporters sans frontières (RSF), que les associations locales de journalistes telles que le Gralip ont condamné cet acte et appelé les autorités à sévir contre les coupables. «Nous croyons qu'il y a de fortes raisons de lier cet assassinat aux récentes menaces de mort qu'il a reçues de personnes opposées à son choix des invités de son émission de radio; a dit l'ACM, Nous appelons les autorités haïtiennes à prendre des mesures sévères pour s'assurer que les perpétrateurs de ce crime soient traînés devant la justice sans délai.» Lors d'une conférence de presse donnée le 30 novembre 2001, le maire-adjoint de Petit-Goâve, Emmanuel Antoine, aurait demandé d'appliquer la formule «zéro tolérance» contre Lindor et d'autres personnalités régionales de l'opposition, a rappelé à l'IPS Arbrun Alezi, directeur de radio Echo 2000. Sans doute, mais «tolérance zéro» est certainement une formule malheureuse, mais ce n'est point une condamnation à mort.
Les organisations de défense de droits humains, la Chambre de commerce et d'industrie et des universitaires haïtiens se sont joints à la Convergence pour dénoncer le régime Lavalas rendu responsable de ces actes. Leurs relais étrangers ont aussitôt embarqué pour répandre des analyses tendancieuses. Ainsi un article dans le grand quotidien français de centre-droit Le Monde, un article paraissait le lundi 10 décembre sous le titre: «Dans un pays dévasté, le président haïtien attaque la presse». Comme on le voit l'amalgame est total. Et l'auteur du texte, Jean-Michel Caroit enchaînait: «La liberté de la presse, l'une des rares conquêtes démocratiques après la chute de la dictature des Duvalier, est de plus en plus menacée en Haïti. Dernière victime de l'intolérance, le journaliste Brignol Lindor a été assassiné à coups de machette le lundi 3 décembre par des partisans du président Jean-Bertrand Aristide qui lui reprochaient ses sympathies pour l'opposition...» C'est à peine si ce journaliste ne désigne pas directement le président Aristide comme le commanditaire du crime. Libre au lecteur sans aucun doute de lier son titre et le début accusateur de l'article! La suite est de la même eau, et Caroit ne peut s'empêcher dans la conclusion d'envoyer un coup de chapeau au leader de l'OPL/Convergence Gérard Pierre-Charles qui, selon lui, est «l'une des principales figures de l'opposition» et dont il cite les propos véhéments qui mettent au compte du pouvoir «la recrudescence des attaques contre les journalistes...» (Le Monde, id.)
Les confrères de Pierre-Charles au sein de la Convergence n'ont pas été en reste non plus. L'opposition s'est rabattue sur cet événement tombé à point nommé, juste au moment de la visite du secrétaire général adjoint de l'OEA, pour justifier son refus de participer aux négociations pour cause de «persécution» de ses partisans, et du même coup réclamer le départ du régime Lavalas. «La Convergence démocratique crie: c'en est trop. La population doit se lever et dire non à monsieur Aristide. Il faut punir les coupables de ces actes affreux. Il faut fermer le robinet de sang. Il faut en finir avec le régime du crime, de la corruption et de l'impunité», a encore crié Gérard Pierre-Charles, sur les ondes de la station Radio Métropole, qui n'en demandait pas mieux. A remarquer qu'au moment de l'assassinat du journaliste Jean Dominique et après, les leaders de la Convergence et leurs alliés n'avaient point manifesté la moindre indignation, encore moins cette virulence fielleuse, puisque le défunt directeur de Radio Haïti Inter était censé être proche du mouvement populaire.Du côté du pouvoir, le président Aristide à lancé un appel à la paix, condamné la violence et réaffirmé sa solidarité avec tous les journalistes. Il s'exprimait ainsi au Palais national devant 150 handicapés reçus à l'occasion de la Journée internationale des handicapés. Le porte-parole de Fanmi Lavalas, Jonas Petit, a pour sa part indiqué que la souffrance des parents de Brignol Lindor et de Céus Duvergé est partagée par son Parti. Quant aux propos du ministre de l'Information Guy Paul disant que Lindor «n'a pas été tué en tant que journaliste, mais en tant que membre de la Convergence démocratique», ils n'ont pas été très bien choisis, car il s'agit d'une façon ou d'une autre d'un crime. Paul s'est laissé déstabiliser par les vociférations de la Convergence pour en arriver à ce raisonnement bancal. D'ailleurs le frère de la victime Moreno Lindor a nié son appartenance à la Convergence. Cependant, l'essentiel pour les membres de cette opposition, c'est de récupérer le défunt pour les besoins de leur cause. Et cet événement arrivait fort à propos en ce sens, et c'est à peine s'ils ne s'en réjouissaient pas pour accentuer les pressions sur un pouvoir déjà sur la défensive.
Notons en outre que cette clique a fait le black-out total sur le cas de Joseph Céus Duvergé, lui aussi mutilé, même si par miracle il n'a pas décédé. Cette affaire fait bien entendu partie de la stratégie de provocations mise en place par la Convergence contre son rival Fanmi Lavalas. Mais en définitive, c'est le peuple qui en fait les frais. Des morts, des blessés, paralysie de toutes les activités quotidiennes, utilisation des crimes à des fins propres sans se soucier de lutter pour l'établissement d'un système judiciaire, etc. Tel peut être le constat qu'on est malheureusement amené à tirer des événements de Petit-Goâve où la population se trouve coincée entre les deux groupes de belligérants. On voit aussi en l'occurrence l'inconséquence du pouvoir Lavalas qui a laissé pourrir une situation au point d'en perdre totalement le contrôle, à ses dépens.