Haïti Progrès****(semaine courante)
Decembre 5 au 11   2001
Gaviria cède la place à Einaudi
Est-ce le dernier round?

S'achemine t-on enfin vers la conclusion d'un accord entre les protagonistes de la «crise électorale»? Voilà la question que l'on se pose à l'occasion de cette énième visite de médiation en Haïti du secrétaire général de l'OEA en Haïti, Luis César Gaviria qui est arrivé le 30 novembre pour un séjour de quelques heures. Il a aussitôt rencontré le président Jean-Bertrand Aristide, puis les représentants de la Convergence, du corps diplomatique et de la hiérarchie catholique. 

Qu'avait-il donc de si pressant à communiquer. «Nous sommes venus dire au gouvernement, à l'opposition, à la société civile, à l'Église, combien nous sommes préoccupés et combien il est nécessaire de conclure un accord sans délai», a proclamé Gaviria qui a cru devoir préciser n'avoir pas donné d'ultimatum aux parties en conflit! Accompagné du secrétaire général-adjoint de la Caricom, Albert Ramdin, il est venu à Port-au-Prince, si l'on en croit le ministre Guy Paul, à l'invitation du président haïtien. Une visite exploratoire, selon les responsables de l'OEA, une «exploration» dont le contenu est cependant gardé sous silence par la «classe politique». Le président Aristide aurait voulu, paraît-il, discuter avec lui de la nécessité de «normaliser» les relations d'Haïti avec les bailleurs de fonds internationaux qui ont cessé l'aide à Haïti en raison de cette «crise électorale».

La direction lavalassienne pense avoir droit à une levée de ces sanctions, au regard des concessions qu'elle a déjà faites: 1. les sept sénateurs, dont l'élection dès le premier tour avait été contestée, ont démissionné; 2. réduction du mandat des sénateurs du 21 mai 2000; 3. réduction de 2 ans du mandat de la Chambre des députés; 4. reprise des élections législatives en novembre 2002; 5. formation d'un Conseil électoral provisoire. «Maintenant à la suite de toutes ces concessions, le président lui a écrit pour qu'on normalise les relations avec les organisations internationales de financement. Il était clairement dit au cours de la réunion de Costa Rica que lorsque ces pas auront été franchis on commencerait à régulariser la situation économique d'Haïti. Or jusqu'à présent, cela n'a pas été fait», a rappelé le ministre de l'Information Guy Paul. Mais tout cela a déjà été concédé depuis longtemps, et Guy Paul ne fera croire à personne que c'est pour le redire qu'on a fait venir le secrétaire général de l'OEA. Paul a voulu se donner contenance en accusant l'OEA d'être responsable, par son laxisme, de l'interruption des négociations. Pourtant il est le premier à savoir que ces négociations ont toujours été pour l'OEA une soumission à la dictée de celle-ci. Le fruit est mûr, Gaviria a été appelé pour le vérifier et son adjoint Luigi Einaudi arrive aussitôt pour le cueillir. 

Comme d'habitude, la Convergence s'est prestement déclarée disposée à retourner à la table des négociations, mais comme d'habitude elle a aussi estimé qu'elle ne saurait le faire sur un fond de répression contre ses militants par le pouvoir. La Convergence s'est servie notamment de la manifestation à Saint-Marc du jeudi 29 novembre, où une personne a été tuée et plusieurs autres blessées, pour exposer à César Gaviria une liste de violations dont ont été victimes ses partisans à travers le pays. «Nous avons passé une heure d'horloge à discuter avec lui de points particuliers. 1. de l'état des négociations; 2. de l'état des violations des droits humains, des droits des journalistes, des droits de l'opposition, des droits de la société civile qu'aujourd'hui Lavalas foule aux pieds», a dit Micha Gaillard du Conacom/Convergence. La Convergence semble même importunée par cette affaire de négociations alors qu'elle se sent «si proche du but» - le renversement d'Aristide - en tentant d'utiliser, malgré son impopularité, la «mobilisation» populaire. «Je n'ai pas beaucoup d'espoir que Lavalas se montrera raisonnable, se montrera suffisamment sage pour obtenir un compromis avec nous sur la base d'un accord politique. Et donc nous autres disons que pendant que nous négocions, nous continuons notre travail de mobilisation», a déclaré l'ancien sénateur de l'OPL Paul Denis. Sans doute Gaviria aura-t-il exigé, pour montrer qu'il s'agissait de véritables négociations, une toute petite concession finalement de sa Convergence démocratique, qui lui paraît encore trop à celle-ci?

Comme nous l'avons toujours dit, la «crise électorale» actuelle s'avère une crise artificielle; elle est créée de toutes pièces par la «communauté internationale». Toutes les missions d'observation électorale, notamment celle de l'OEA conduite par Orlando Marville, avaient déclaré que tout s'était bien passé. Puis subitement, Marville est venu avec une histoire de comptage inexact un jeu dans lequel est entré le régime Lavalas. Rien d'étonnant puisque c'est cette même «communauté internationale» qui avait mis sur pied cette alliance macouto-bourgeoise d'opposition dénommée Espace de Concertation, avant de l'élargir en Convergence démocratique suite à sa défaite électorale du 21 mai 2000. C'est encore cette même «communauté internationale» qui bat la mesure pour ces «négociations».

Visiblement, Gaviria est venu bénir une entente qu'il laisse le soin à son adjoint l'Américain Luigi Einaudi, revêtu de l'autorité de Washington envers ses «clients», de finaliser. C'est lui-même qui a annoncé la venue prochaine de ce dernier en Haïti, qui devrait arriver dès ce mercredi 5 décembre dans la capitale haïtienne, comme nous l'avons appris. La confiance de Gaviria semble d'ailleurs renforcée au terme de ce très rapide séjour, il envisage même d'en finir d'ici à deux semaines, soit avant la fin du mois de décembre. Sera-ce la reddition sans conditions d'Aristide, car la seule chose que celui-ci n'ait pas voulu encore concéder, pour ne pas se défaire totalement de sa base, ce sont les Collectivités territoriales. Comme le constatait ce 4 décembre le secrétaire général du Parti populaire national (PPN), Ben Dupuy: «A part les cinq ans du président, tout est négociable.» Et il semble qu'effectivement qu'à force de tourner le dos au peuple pour plaire à la communauté internationale, celle-ci l'ait à sa merci. En butte en conséquence de ses inconséquences à des pressions de partout: manifestations populaires; pressions externes et internes relatives au dossier Jean Dominique, effritement de sa base endurant les très dures conditions économiques, Aristide aura jugé bon de lâcher encore du lest, pour calmer un moment le jeu. En termes imagés, il préférerait «perdre au point plutôt que par "knock out"». Voilà peut-être pourquoi, il s'est empressé d'en appeler encore une fois à l'arbitrage de César Gaviria en apportant d'autres concessions. Est-ce la fin de ce que nous avons appelé un «film à épisodes»? Il se pourrait bien en effet que Lavalas capitule totalement, même si on entendra pour la forme, dans les jours suivants, des dénonciations démagogiques de la communauté internationale, spécialement de la part du président du Sénat et porte-parole de Fanmi Lavalas, Yvon Neptune. 

Mais une entente de ce genre, entre Fanmi Lavalas et la Convergence, deux représentants rivaux des classes dominantes peut-elle résoudre la vraie crise structurelle du pays? Nous avons toujours montré que non, puisque la crise actuelle s'avère d'ordre sociale et économique. Une crise profonde, résultant des brigandages des classes dominantes pendant trop longtemps déjà. Gaviria lui-même a effleuré, à ses propres fins bien sûr, ce point de vue lorsqu'il a déclaré: «Nous nous préparons à travailler plus durement dans les prochaines deux semaines pour être certain que nous pouvons parvenir à une entente qui facilitera la signature d'un accord par les deux parties... Cet accord ne solutionnera point tous les problèmes d'Haïti. Mais il relèvera un obstacle majeur au développement du pays.» Si cette capitulation totale s'avère dans les jours à venir, Fanmi Lavalas devra reconnaître que par couardise et reniement de tout principe, il s'était lui-même engagé dans une véritable impasse, pour ne pas dire un suicide.

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