Haïti Progrès  *(semaine courante)
Decembre 5 au 11   2001
De Saint-Marc à Cité Soleil, une 
violence rendue incontrôlable

Les diverses manifestations à travers le pays depuis plusieurs semaines ont connu leurs premières victimes le jeudi 29 novembre à Saint-Marc. Un mort et plusieurs blessés par balles, tel a été le bilan de cette journée chaude dans la principale ville du Bas-Artibonite. Dans cette atmosphère de mécontentement général, dans le cadre de son opération opportuniste «Déboulonnez Lavalas» lancée par la Convergence, des grèves et des manifestations étaient programmées dans plusieurs villes du pays comme Les Cayes, St Marc, Léogâne, Grand-Goâve, Petit-Goâve, Jacmel et Miragoâne. C'est ainsi que des militants de l'organisation populaire Ramiko ont sillonné la ville de St-Marc munis de pancartes hostiles au président Jean-Bertrand Aristide en criant: «Chassez-le! A bas Aristide!». Arrivés sur la place Philippe Guerrier, ils sont tombés sur des militants de l'organisation populaire Bale Wouze, proche du régime Lavalas. Selon des témoins, ces derniers ont ouvert le feu pour disperser la foule, faisant un mort et des blessés. Un mouvement de panique a entraîné la fermeture des maisons de commerce. Dès la veille, la tension était déjà assez élevée avec des tirs d'armes dans la nuit. D'après le commissaire de police de la ville, les militants du groupe Ramikos proche de la Convergence sont responsables des affrontements, vu qu'ils ont outrepassé l'ordre de la police qui leur avait conseillé de renvoyer la marche pour des raisons de sécurité. «Nous nous sommes rendus compte qu'avec la tension dans la ville, nous ne pouvions pas autoriser la manifestation. Nous avons jugé bon de nous déplacer personnellement pour aller à la base des organisateurs leur remettre une lettre où il est dit que nous ne pouvions autoriser la marche vu la fragilité de la situation», a expliqué le commissaire Pierre Célot Fénélon. Des membres de Bale Wouze ont été interpellés, mais leurs adversaires de Ramikos ont quand même dénoncé la partialité de la police dans l'octroi des autorisations à manifester dans les rues de St-Marc. La Convergence et le MRN, branche de l'ex-chef communiste reconverti René Théodore, ont critiqué en des termes virulents la répression exercée par le pouvoir à travers ses militants sur des partisans de l'opposition.

Les branches régionales et locales de la Convergence ont tenté des activités dans plusieurs autres villes de province. Mais leur impact a été très faible, étant donné que le peuple ne veut point qu'on assimile son insatisfaction à un quelconque appui à la Convergence. A Petit-Goâve, des individus ont incendié dans la nuit du 28 novembre le Lambi Night Club géré par le maire Lavalas de la ville, Emmanuel Antoine. Ce dernier en a rendu responsable les représentants locaux de la Convergence qui, selon lui, avaient brûlé quelques jours auparavant l'École méthodiste de Petit-Goâve. Mais le coup le plus dur pour la Convergence demeure l'échec de l'appel à la grève aux Cayes lancé à grand renfort de publicité par l'ancien député Gabriel Fortuné qui avait fait croire à ses dirigeants à son insubmersible popularité. L'école, le commerce et les autres activités ont fonctionné comme à l'ordinaire dans la métropole du Sud. Fortuné pour sa part, pour se dédouaner de cet échec auprès de ses mandants de la Convergence, trouvait une explication toute faite: «... Parce que la population vous dit si Aristide l'a trompée, n'importe qui d'autre peut la tromper. Ce qui fait qu'il y a de la méfiance à l'égard des autres secteurs politiques. C'est-à-dire, pour qu'elle croie en nous, il nous faut non pas des paroles seulement mais des actions. Mais nous autres ne pouvons faire des actions violentes. En tant que démocrates, nous ne pouvons faire des actions violentes. C'est la raison pour laquelle nous disons que le processus sera long. Et loin de nous décourager, ce qui s'est passé aujourd'hui doit au contraire être un incitatif pour nous porter à continuer à travailler.» Parallèlement aux actions de l'opposition, des groupes populaires de Lavalas aux Gonaïves et ailleurs ont manifesté pour notamment réclamer le départ du gouvernement Chérestal et du même coup apporter leur soutien au président Aristide.

A la capitale, l'actualité a été marquée par une énième vague de violences à Cité Soleil. Des affrontements toujours sanglants entre les groupes armés des divers quartiers de cet immense bidonville ont obligé de nombreux résidents à fuir pour se mettre à l'abri ailleurs. On comptait quatre morts et plus d'une dizaine de blessés au bout de ces trois jours d'affrontements entre les jeunes de Bélécourt, Sou Ray, Brooklyn, Boston et Soleil 19. Une tentative de pacification de la Présidence n'a donné aucun résultat; les hostilités ont repris à la réunion même organisée par une certaine Agathe présumément envoyée par le président Aristide. «En parlant d'hier, le président Aristide a envoyé madame Agathe tenir une réunion avec tous les belligérants. Au cours de la réunion, 19 hommes de Brooklyn, Sou Ray, Soleil 19, ces trois bases se sont mises ensemble pour agresser les hommes de Bélécourt», a raconté un témoin. 

Somme toute, une violence qui devient incontrôlable par suite du «laxisme», du clientélisme et surtout de l'exemple de l'impunité au plus haut niveau du régime. Le régime Lavalas s'est défait des militants pour enrôler des meneurs qui deviennent des clients exigeants, sans autre boussole que leurs poches, incontrôlables puisqu'ils ont pu grâce à «l'investiture» originelle se transformer en caciques non justiciables et avec qui le pouvoir doit désormais négocier l'allégeance. Au lieu de chercher à rendre justice, désarmer les bandits, le président Aristide tente de ramener le calme par une certaine forme de corruption, comme en donnait un aspect de cette question un habitant de Cité Soleil: «C'est une question de 100 mille gourdes. Pour 100 mille gourdes, chacun cherche un nom pour les obtenir. Alors voulant bénéficier de 100 mille gourdes - les gens de Soleil 19 n'avaient pas de personnes tuées, ils ont besoin d'en créer,... C'est cette affaire qui se règle.» Aucune présence policière n'a été remarquée dans la zone abandonné aux chefs de gangs munis d'armes lourdes. Cette irresponsabilité des autorités ne peut qu'encourager l'anarchie dans le pays. Comme pour la transparence et la participation, le principe de justice, sous la direction lavalassienne, dégénère donc en attentisme, inactivité, impunité, tolérance des bandits à qui on espère acheter «la paix», tandis que la Convergence en remet pour mettre davantage en difficulté le pouvoir.
 

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