De
Saint-Marc à Cité Soleil, une
violence
rendue incontrôlable
Les diverses manifestations à travers
le pays depuis plusieurs semaines ont connu leurs premières victimes
le jeudi 29 novembre à Saint-Marc. Un mort et plusieurs blessés
par balles, tel a été le bilan de cette journée chaude
dans la principale ville du Bas-Artibonite. Dans cette atmosphère
de mécontentement général, dans le cadre de son opération
opportuniste «Déboulonnez Lavalas» lancée par
la Convergence, des grèves et des manifestations étaient
programmées dans plusieurs villes du pays comme Les Cayes, St Marc,
Léogâne, Grand-Goâve, Petit-Goâve, Jacmel et Miragoâne.
C'est ainsi que des militants de l'organisation populaire Ramiko ont sillonné
la ville de St-Marc munis de pancartes hostiles au président Jean-Bertrand
Aristide en criant: «Chassez-le! A bas Aristide!». Arrivés
sur la place Philippe Guerrier, ils sont tombés sur des militants
de l'organisation populaire Bale Wouze, proche du régime Lavalas.
Selon des témoins, ces derniers ont ouvert le feu pour disperser
la foule, faisant un mort et des blessés. Un mouvement de panique
a entraîné la fermeture des maisons de commerce. Dès
la veille, la tension était déjà assez élevée
avec des tirs d'armes dans la nuit. D'après le commissaire de police
de la ville, les militants du groupe Ramikos proche de la Convergence sont
responsables des affrontements, vu qu'ils ont outrepassé l'ordre
de la police qui leur avait conseillé de renvoyer la marche pour
des raisons de sécurité. «Nous nous sommes rendus
compte qu'avec la tension dans la ville, nous ne pouvions pas autoriser
la manifestation. Nous avons jugé bon de nous déplacer personnellement
pour aller à la base des organisateurs leur remettre une lettre
où il est dit que nous ne pouvions autoriser la marche vu la fragilité
de la situation», a expliqué le commissaire Pierre Célot
Fénélon. Des membres de Bale Wouze ont été
interpellés, mais leurs adversaires de Ramikos ont quand même
dénoncé la partialité de la police dans l'octroi des
autorisations à manifester dans les rues de St-Marc. La Convergence
et le MRN, branche de l'ex-chef communiste reconverti René Théodore,
ont critiqué en des termes virulents la répression exercée
par le pouvoir à travers ses militants sur des partisans de l'opposition.
Les branches régionales et locales de la Convergence ont tenté
des activités dans plusieurs autres villes de province. Mais leur
impact a été très faible, étant donné
que le peuple ne veut point qu'on assimile son insatisfaction à
un quelconque appui à la Convergence. A Petit-Goâve, des individus
ont incendié dans la nuit du 28 novembre le Lambi Night Club géré
par le maire Lavalas de la ville, Emmanuel Antoine. Ce dernier en a rendu
responsable les représentants locaux de la Convergence qui, selon
lui, avaient brûlé quelques jours auparavant l'École
méthodiste de Petit-Goâve. Mais le coup le plus dur pour la
Convergence demeure l'échec de l'appel à la grève
aux Cayes lancé à grand renfort de publicité par l'ancien
député Gabriel Fortuné qui avait fait croire à
ses dirigeants à son insubmersible popularité. L'école,
le commerce et les autres activités ont fonctionné comme
à l'ordinaire dans la métropole du Sud. Fortuné pour
sa part, pour se dédouaner de cet échec auprès de
ses mandants de la Convergence, trouvait une explication toute faite: «...
Parce que la population vous dit si Aristide l'a trompée,
n'importe qui d'autre peut la tromper. Ce qui fait qu'il y a de la méfiance
à l'égard des autres secteurs politiques. C'est-à-dire,
pour qu'elle croie en nous, il nous faut non pas des paroles seulement
mais des actions. Mais nous autres ne pouvons faire des actions violentes.
En tant que démocrates, nous ne pouvons faire des actions violentes.
C'est la raison pour laquelle nous disons que le processus sera long. Et
loin de nous décourager, ce qui s'est passé aujourd'hui doit
au contraire être un incitatif pour nous porter à continuer
à travailler.» Parallèlement aux actions de l'opposition,
des groupes populaires de Lavalas aux Gonaïves et ailleurs ont manifesté
pour notamment réclamer le départ du gouvernement Chérestal
et du même coup apporter leur soutien au président Aristide.
A la capitale, l'actualité a été marquée
par une énième vague de violences à Cité Soleil.
Des affrontements toujours sanglants entre les groupes armés des
divers quartiers de cet immense bidonville ont obligé de nombreux
résidents à fuir pour se mettre à l'abri ailleurs.
On comptait quatre morts et plus d'une dizaine de blessés au bout
de ces trois jours d'affrontements entre les jeunes de Bélécourt,
Sou Ray, Brooklyn, Boston et Soleil 19. Une tentative de pacification de
la Présidence n'a donné aucun résultat; les hostilités
ont repris à la réunion même organisée par une
certaine Agathe présumément envoyée par le président
Aristide.
«En parlant d'hier, le président Aristide a envoyé
madame Agathe tenir une réunion avec tous les belligérants.
Au cours de la réunion, 19 hommes de Brooklyn, Sou Ray, Soleil 19,
ces trois bases se sont mises ensemble pour agresser les hommes de Bélécourt»,
a raconté un témoin.
Somme toute, une violence qui devient incontrôlable par suite
du «laxisme», du clientélisme et surtout de l'exemple
de l'impunité au plus haut niveau du régime. Le régime
Lavalas s'est défait des militants pour enrôler des meneurs
qui deviennent des clients exigeants, sans autre boussole que leurs poches,
incontrôlables puisqu'ils ont pu grâce à «l'investiture»
originelle se transformer en caciques non justiciables et avec qui le pouvoir
doit désormais négocier l'allégeance. Au lieu de chercher
à rendre justice, désarmer les bandits, le président
Aristide tente de ramener le calme par une certaine forme de corruption,
comme en donnait un aspect de cette question un habitant de Cité
Soleil: «C'est une question de 100 mille gourdes. Pour 100 mille
gourdes, chacun cherche un nom pour les obtenir. Alors voulant bénéficier
de 100 mille gourdes - les gens de Soleil 19 n'avaient pas de personnes
tuées, ils ont besoin d'en créer,... C'est cette affaire
qui se règle.» Aucune présence policière
n'a été remarquée dans la zone abandonné aux
chefs de gangs munis d'armes lourdes. Cette irresponsabilité des
autorités ne peut qu'encourager l'anarchie dans le pays. Comme pour
la transparence et la participation, le principe de justice, sous la direction
lavalassienne, dégénère donc en attentisme, inactivité,
impunité, tolérance des bandits à qui on espère
acheter «la paix», tandis que la Convergence en remet pour
mettre davantage en difficulté le pouvoir.
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