Actualité politique
Le Premier ministre partira-t-il?Mis à part les tiraillements sur ladite «crise» politique, maintenue tout aussi bien par la communauté internationale, la situation socio-économique n'est pas loin d'être catastrophique, et l'action, disons l'inaction gouvernementale ne fait point voir de lumière au bout du tunnel. Qu'on le veuille ou non, le veto imposé par le gouvernement des Etats-Unis sur les prêts de la BID à Haïti contribue à la dégradation de la situation politique dans le pays, avec un fort impact psychologique, surtout que le régime s'en remet à, ou prend prétexte de l'absence, de cette aide pour justifier sa gestion désastreuse. Il est vrai que, usant de son droit de veto à la BID, les départements d'Etat et du Trésor à Washington ont ainsi bloqué $145,9 millions destinés au renforcement du secteur médical, à la réforme de l'éducation..., alors qu'Haïti est contrainte de payer des intérêts sur ces prêts qui ne sont pourtant pas décaissés. Si rien ne change, dit-on, vers la fin de l'année 2001, Haïti présentera un flux financier négatif à l'égard de la BID, payant approximativement 10 millions de dollars de plus qu'elle n'en recevra.
Avant d'aller plus loin, reprenons pour mémoire quelques indicateurs qui n'émeuvent point la communauté internationale qui, d'ailleurs, les citent à loisir: 4% de la population infectée au VIH/SIDA, un taux de mortalité infantile de 74 pour mille naissances, 1,2 médecin pour 10 mille habitants; 4% seulement de la population a accès à l'eau potable, etc. Un sombre tableau que les parlementaires du Black Caucus à Washington paraissent avoir finalement découvert, pour les amener à écrire au président George W. Bush à qui ils ont demandé d'enlever ces sanctions économiques sur le pays «le plus pauvre de l'hémisphère». Cela ne doit faire ni chaud ni froid à Bush beaucoup plus préoccupé à bombarder les populations de l'Afghanistan. D'ailleurs, son ambassadeur Brian Dean Curran n'a point d'états d'âme face à la gravité de la situation d'Haïti. Bien au contraire, il se repaît de son cynisme, ripostant à l'accusation de «terrorisme économique» utilisé dernièrement à deux occasions par le président Aristide, en disant que ce qualificatif n'est point approprié, étant donné qu'il prône lui un sens très restrictif pour ce terme. «Nous savons tous ce que c'est que le terrorisme, disait l'ambassadeur, nous l'avons vu en septembre.» Et quant à l'embargo en question, il prétend que les USA versent à Haïti 70 millions de dollars qu'ils font «transiter par les ONG». Curran en profitait pour exhiber 15 membres des Peace Corps (Corps de la Paix) qui seraient là pour aider Haïti. Incidemment, il faudrait lui faire remarquer que traditionnellement cette organisation a toujours été truffée d'agents du «laboratoire», plus précisément de la CIA.
Mais le peuple aurait fait fi du chantage de la communauté internationale, s'il voyait que les dirigeants travaillaient à son bien-être. Mais c'est tout le contraire qu'il lui faut observer: scandales judiciaires, gaspillage, luxe, trafics d'influence, incompétence, clientélisme, vol pur et simple, abus de pouvoir et de privilège, gabegie, corruption, etc.
Un état des choses qui ne cesse d'offusquer la population, à qui, pourtant, on ne cesse de demander de comprendre, sans aucune explication, et de consentir les plus grands sacrifices. Évidemment le résultat en est, comme les événements des derniers jours l'ont montré, un rejet croissant du régime Lavalas, une colère contre laquelle ce même régime semble avoir préparé un bouc émissaire en la seule personne du Premier ministre Jean-Marie Chérestal et tout le cabinet ministériel s'il le faut. Une position qui se résume bien en ces propos du président de la commission Finances au Sénat Prince Sonçon Pierre: «Mais si nous restons là à dire que nous attendons l'aide internationale et que nous sommes en face d'un gouvernement incapable de créativité, nous allons droit vers un échec. Et le président Aristide a toujours dit qu'il préfère échouer avec le peuple que de réussir sans lui, et qu'avec le peuple il n'y a pas d'échec. Je crois que c'est dans ce sens que nous autres sénateurs, nous devons orienter nos réflexions et voir comment nous pouvons apporter notre contribution, non pas au ...déchoucage' d'un individu mais débarrasser le peuple haïtien de ce cadeau sinistre.» De même les organisations populaires proches du pouvoir accusent le Premier ministre Jean-Marie Chérestal de tous les maux et exigent le départ de son équipe pour cause de corruption et de gaspillage des fonds publics. De fait Chérestal a prêté le flanc, rien que par l'acquisition jusqu'à présent non entièrement élucidée de sa villa de résidence comme Premier ministre. René Civil de JPP et les TKL de St-Jean-Bosco dirigés par Paul Raymond annoncent en ce sens une campagne de mobilisation. «Mobilisation générale sans répit dans les quatre coins du pays sous toutes les formes mais sous la bannière de la paix, contre la Convergence, des racketteurs politiques qui ont entre leurs mains de l'argent en gage. Elle se fera contre le gouvernement Chérestal qui est un gouvernement hypocrite, anti-peuple qui travaille contre le président Aristide, contre le peuple haïtien, contre les organisations populaires», a dit Paul Raymond.
Certaines organisations de base de l'Artibonite sont allées même jusqu'à prendre en otage à Pont-Sondé les sénateurs Lans Clonès et Gérald Gilles de passage, pour exiger le départ de Chérestal. Pourtant, justement ces deux sénateurs se sont toujours montrés favorables à la démission du gouvernement. «J'imagine que ces gens n'ont rien contre eux, mais il les ont détenus pour attirer l'attention sur leurs actions et alors ils les ont relâchés», a d'ailleurs dit le porte-parole de Fanmi Lavalas Jonas Petit. Tandis que des paysans ont crié: «Vive Aristide et à bas le gouvernement au Palais national...»
Il n'est pas inutile de rappeler en l'occurrence que cela fait quelque temps que les jours de Chérestal sont comptés à la tête du gouvernement. Déjà au début du mois de septembre dernier, malgré son autorisation au ministre de l'Éducation Georges Mérisier qui devait se rendre à une conférence à l'étranger, celui-ci avait été cavalièrement interpellé par le ministre de l'Intérieur Henry-Claude Ménard qui l'invitait sans ménagement à ne point quitter le pays. Puis il y eut les manifs «spontanées» contre Chérestal... Tout cela pouvait indiquer que le ministre de l'Intérieur avait les mains libres en l'occurrence, et qu'une guerre interne bouillonnait. De là à faire d'une pierre deux coups, il n'y a qu'un pas. Il faut dire aussi que le Premier ministre n'a point, ou n'a pu marquer de son action son passage à la tête du gouvernement. N'était-ce d'ailleurs cette affaire d'achat d'une résidence de près de 2 millions de dollars, il semble qu'on n'aurait même pas su qui est le Premier ministre. Les petits projets impliquant cinq ministères pour des mesures sociales ponctuelles pour les fêtes de fin d'année paraissent devoir être son chant du cygne. Car, dans la situation actuelle, il est tout désigné par le régime, qui s'enfonce, à en faire le premier les frais. Si on ne lui a pas encore demandé de faire ses valises, il n'y a pas de doute qu'il les prépare pour partir en douce sans attirer l'attention, presque autant que durant son règne. Son départ changera-t-il quelque chose? Il en faudrait beaucoup plus, surtout un changement d'orientation du régime plutôt qu'une fuite en avant jusqu'à l'impasse totale.