Branle-bas contre la radicalisation populaireAprès le cri d'alarme lancé dernièrement par l'Initiative de la société civile (ISC), c'est l'inquiétude exprimée par deux de ses organisations membres - le Centre pour la libre entreprise et la démocratie (CLED) et l'Initiative démocratique (ID) - qui a ramené le débat autour de la crise post-électorale. Reprenant en d'autres termes la position de l'ISC, le CLED et l'ID se disent anxieux de l'insouciance manifestée par les protagonistes de la crise - Fanmi Lavalas et la Convergence démocratique - depuis l'interruption du 15e round des négociations. Alors que selon eux la dégradation de la situation socio-économique du pays prend l'ampleur d'un drame. Déficit public accéléré, chute de la gourde, production nationale quasi-inexistante, prêts improductifs accablant le secteur financier, fuite des cerveaux, c'est le constat que reprennent ces deux groupes. A nouveau, ils ont exhorté les parties à trouver un accord politique avant le 31 décembre 2001. Une nouvelle date magique! À cette fin, le CLED et l'ID ont proposé: de nouvelles élections législatives en novembre 2002; de nouvelles élections locales au plus tard mars 2003; le départ des élus contestés dès la prestation de serment des nouveaux élus; que le président Aristide s'implique personnellement dans les négociations. Après quoi, ils espèrent qu'une assistance financière sera allouée au gouvernement haïtien pour couvrir le déficit budgétaire. Sans offrir aucune garantie en ce sens cependant!
Le parti Fanmi Lavalas n'a pas trop mal accueilli ces propositions qui rejoignent en plusieurs points les siennes, tout en rejetant la responsabilité de l'absence d'un accord politique sur l'intransigeance de la Convergence démocratique. «Nous sommes naturellement prêts à aller dans le même sens que de confirmer ces propositions. Naturellement, il faudrait que ces concessions puissent être reçues par l'opposition», a dit son porte-parole Jonas Petit. Pour sa part, cependant, son collègue dans le parti, le représentant national de Fanmi Lavalas, Yvon Neptune, a fait remarquer que les propositions de l'ID/CLED n'ont rien de nouveau, et en a profité pour accuser la société civile et une partie de la communauté internationale de vouloir asphyxier le pays par des sanctions économiques indues. «La question d'élections législatives anticipées en novembre 2002, c'était la proposition de Jean-Bertrand Aristide. C'est-à-dire qu'il n'y a rien de nouveau. Quant aux élections pour les collectivités territoriales, bon, cela avait été la proposition de la Convergence, de l'Initiative de la société civile et du "laboratoire". D'où que nous autres avons notre propre position basée sur ce qui concerne les collectivités territoriales. Novembre 2003 c'est la date normale pour que les élections des collectivités territoriales soient organisées», a dit Neptune qui a découvert un peu tard qu'il y a «des petits intérêts locaux et étrangers qui sont pas d'accord que le peuple haïtien cesse de vivre dans la pauvreté, cesse de vivre dans la souffrance», et qui s'en prend sans cesse maintenant au «laboratoire». Il rejoint par là le ministre de l'Information Guy Paul qui a déclaré à son tour: «La communauté internationale demande que les négociations reprennent; le CLED demande que les négociations recommencent; tous ceux qui demandent que les négociations reprennent ressemblent à des gens qui regardent les autres du haut d'un balcon. Tout le monde doit s'impliquer, tout le monde est responsable de la situation de ce pays. Que personne ne pense se dédouaner en fuyant ses responsabilités.»
De son côté, la Convergence démocratique par le biais de l'un de ses porte-parole, Micha Gaillard, a exprimé des réserves quant à la date proposée pour le départ des élus contestés. A la vérité avec la vague de ces contestations à travers le pays, la Convergence se demande si elle n'est pas plus près du renversement du régime Lavalas. Telle a toujours été son but inavoué - la chute des Lavalassiens - plutôt qu'un arrangement avec eux par de quelconques négociations. «Absolument, nous soutenons fermement toutes les mobilisations qui se font. Que ce soit dans le Sud, dans l'Ouest ou le Nord. Nous demandons à tous nos partisans d'accompagner cette mobilisation», a dit Gaillard. Malheureusement ce sont les partisans qui manquent justement à la Convergence, ce qui ne lui permet point de profiter tout à fait de la contestation populaire qui s'amplifie contre le gouvernement.
Parallèlement, Lavalas semble bénéficier d'un nouvel accès de sympathie des parlementaires du Black Caucus au Congrès des Etats-Unis. Eddie Bernice Johnson du Texas, Maxime Waters de Californie, Barbara Lee, Donna M. Christensen de Virgin Islands, Carrie P. Meek, sont autant de parlementaires qui ont expliqué que vu la dégradation de la situation socio-économique générale d'Haïti, l'aide externe au peuple haïtien ne devrait pas être coupée en raison de problèmes intervenus au niveau d'un processus électoral. Ravage du sida, taux élevé d'analphabétisme, revenu per capita dérisoire, mortalité materno-infantile, malnutrition, l'un des derniers dans le classement du PNUD pour le développement humain, ces parlementaires ont présentés un sombre tableau, pour réclamer la levée des sanctions économiques. «Plus récemment, cependant, les Etats-Unis ont poursuivi une politique myope envers Haïti et ont usé de leur droit de veto pour empêcher le déboursement des fonds des institutions multilatérales comme la Banque mondiale et la Banque inter-américaine de développement (BID). Le conseil des directeurs de la BID a déjà approuvé $146 millions de prêts dans le secteur social en faveur d'Haïti, mais à cause de la politique des Etats-Unis, ces fonds ont été bloqués, n'améliorant pas ainsi les conditions de vie de 8 millions d'Haïtiens. Cette politique doit changer», a dit Eddie Bernice Johnson au président) de la Chambre des représentants. De son côté, l'ancien président Clinton a déclaré qu'Haïti mérite bien l'aide des Etats-Unis. Tandis que dans une lettre adressée au président George W. Bush, les 38 membres du Black Caucus ont appelé à la levée des sanctions économiques conte Haïti. «Le Congressional Black Caucus croit qu'il est mauvais d'imposer une politique inflexible, qui conditionne les relations des Etats-Unis et l'aide, que ce soient des prêts ou des dons, entièrement sur le processus politique d'un pays», lit-on dans cette lettre. Souci humanitaire, fruit du lobbying intensif de Lavalas aux Etats-Unis, les leaders démocrates des Etats-Unis mettent le paquet. Alors que tout récemment encore, une certaine indifférence et même des critiques avaient marqué les relations entre Aristide et ses «grands amis» du Parti démocrate. Ce retour en force de leur sympathie n'est pas étranger à la crainte d'une radicalisation populaire, dont nous faisions état précédemment dans ces pages avec les dernières tentatives de l'Initiative de la société civile (ISC) de concocter un accord au plus pressant entre Lavalas et la Convergence.