Actualité politique
Au-delà des manipulations
S'il était question précédemment de manipulations, que facilitait déjà un fonctionnement incohérent et désordonné du régime Lavalas, un nouveau stade a déjà été atteint. Lasse de voir le gouvernement faire la sourde oreille à ses revendications, à ses critiques de la gabegie et de la corruption des dirigeants, la population les met désormais directement en question.Bien entendu, les adversaires intraitables de Lavalas, la Convergence, en ont profité pour se montrer particulièrement actifs dans plusieurs régions du pays. Le MPP de Chavannes Jean-Baptiste, lié à l'OPL/Convergence a mis les bouchées doubles dans le bas-Plateau Central pour distribuer des tracts anti-Aristide et contre le Premier ministre Jean-Marie Chérestal et pour inviter la population à se débarrasser du pouvoir Lavalas. Un mouvement similaire a été déclenché le même jour aux Gonaïves par le Mochrena/Convergence par l'érection de barricades enflammées à l'entrée sud de cette ville. «Cette semaine nous demandons et nous nous élevons pour déboulonner nettement Lavalas», s'est écrié un manifestant. Des manifestants pro-Lavalas sont cependant venus enlever ces barricades en jurant que de telles actions ne se reproduiraient plus aux Gonaïves. Des tirs et des détonations d'armes lourdes on retenti dans la ville pendant la nuit, faisant craindre l'avènement d'un éventuel affrontement sanglant entre les protestataires et les partisans de Lavalas. Ailleurs aussi, dans le pays, se sont tenues des manifestations éparses.
Mais l'action qui a sans aucun doute véritablement inquiété le régime, c'est celle qui s'est déroulée au Cap-Haïtien, deuxième ville du pays, où une grève lancée pour les jeudi 15 et vendredi 16 novembre 2001 a obtenu un assez fort appui. Les écoles, les bureaux publics et la plupart des activités commerciales ont été largement affectés; seules les banques ont fonctionné normalement. La permanence de Fanmi Lavalas au Cap avait sous-estimé la portée de l'appel à la grève, parce que lancé par l'OPL/Convergence, faisant fi de l'insatisfaction généralisée à l'endroit du gouvernement et ne se doutant pas que cette fois la population verrait une occasion de la manifester décisivement. Le délégué départemental du Nord, Myrtho Julien croyait qu'il ne s'agirait que d'une action menée par quelques agitateurs professionnels qui pourrait être facilement contrôlée.
En fin d'après-midi du jeudi 15 novembre, un groupe de manifestants pro-Lavalas, parmi lesquels des dignitaires du régime dans le Nord, a gagné les rues en signe de soutien au président Aristide, essuyant en l'occasion des jets de pierres. Mais pour le maire de Milot, Moïse Jean-Charles, l'instigateur de la campagne de mobilisation anti-Lavalas n'est autre que l'ambassadeur des Etats-Uni, Brian Dean Curran, qu'il a accusé d'être un activiste politique. Il peut y avoir du vrai, mais il n'empêche que le régime Lavalas fait tout pour se discréditer et favoriser ces menées.
La négation de ses idéaux par Fanmi Lavalas ne pourra éternellement se justifier. Presque simultanément 200 jeunes ont signé une pétition appelant au départ du régime Lavalas, vu la dégradation de la situation générale du pays. Précisant bien cependant que la Convergence démocratique ne représente point l'alternative à Lavalas, ils ont appelé au renouvellement de la classe politique et souhaité l'émergence de nouveaux leaders pour prendre en main les destinées du pays. «Nous en tant que citoyens, nous avons comme devoir, à deux ans du bicentenaire de l'Indépendance, nous avons comme devoir de produire une espèce de riposte à ces pratiques qui sont révolus dans la société moderne... Et il y a une erreur qu'on a commise en 1986, qu'il ne faut pas commettre maintenant. C'est-à-dire qu'il faut dès maintenant préparer l'après-Aristide. Parce qu'il ne faut pas qu'on soit pris de court; il faut que dès maintenant on ait un scénario en tête...» Mais pour terminer le porte-parole Frantz Denis Julien disait curieusement: ...«... Les Etats-Unis, la société civile pour produire un gouvernement de transition», reprenant les propos de l'ancien président de facto Leslie Manigat du RDNP. En fait comment croire que les Etats-Unis seraient favorables à un éventuel gouvernement luttant pour les intérêts d'Haïti? Le maire Moïse Jean-Charles ne parlait pas tout à fait par hasard, même s'il n'a pas cru bon de reconnaître que Lavalas est à un point plus que critique dans l'opinion.
Parallèlement, comme solution, ou plutôt comme replâtrage, un secteur réclame le départ du Premier ministre Chérestal et l'amélioration des conditions de vie de la population, et il n'en est pas moins actif avec des sit-in, des barricades enflammées, des tracts et des dénonciations de la corruption, l'inefficacité et les dépenses somptuaires des dignitaires du régime. D'ailleurs ce sont ces premières protestations venant d'Organisations populaires proches de Lavalas qui ont pavé la voie aux plus récentes. Sans compter que la contestation téléguidée anti-Chérestal à l'intérieur même du gouvernement aura eu un effet boomerang. Les problèmes de chômage, d'insalubrité publique, d'insécurité, de vie chère, d'électricité, d'eau, de communication routière et autres affectent les masses populaires de manière indiscriminée. D'où une floraison de groupes aux noms évocateurs: Base frustrée, Base paka tann (Base impatiente), Bourik la bouke (L'âne est fatigué), pour ne citer que ceux-là. Cette semaine encore, la Kòdination tèt kole dans le sud et le mouvement Operasyon lapè ont annoncé une manifestation aux Cayes pour réclamer du président Aristide des mesures contre la vie chère, un remaniement du cabinet ministériel et la réparation des voies de communication... Les revendications et les besoins sont immenses, mais ce qui accable le peuple, c'est surtout de voir qu'aucune mesure, aucun plan ne sont à l'ordre du jour tandis qu'il assiste au gaspillage de fonds publics, aux conflits politiciens intra-Lavalas, à l'émergence de l'anarchie, à l'indifférence envers sa misère.
Le ministre de la Communication Guy Paul, de son côté, a bien voulu reconnaître la justesse des revendications populaires, mais a estimé que le gouvernement fait ce qu'il peut avec les faibles moyes dont il dispose. Il lui est dès lors loisible de tout rejeter sur la communauté internationale et l'opposition qui bloquent l'aide externe. Ce qui dénote que le régime n'a d'autre souci, aussi bien que l'opposition, que de plaire à la dite communauté internationale. Pour clore le tout, le sénateur Dany Toussaint, - qui aurait pu donner l'exemple pour sa part en exigeant avant toute chose de ses collègues la levée de son immunité parlementaire pour comparaître dans l'enquête sur l'assassinat de Jean Dominique et de Jean-Claude Louissaint - a cru devoir ajouter son grain de sel: «Je suis en train de revivre, disait-il le mardi 20 novembre sur les ondes de Radio Kiskeya, ... le soulèvement au Pénitencier, dans la marine haïtiennne, ... ce sont les mêmes choses qui se répètent. Donc ce n'est pas le moment pour qu'il y ait des différends entre nous de Lavalas... Il y a une troisième main qui va apparaître et qui va faire fuir tout le monde. Cette troisième main va vaincre et Lavalas et la Convergence, elle va faire fuir tout le monde... Je ne sais pas qui est cette troisième main, je l'aurais montré...» C'est à croire qu'aux manipulations présumées, il faudra ajouter la diversion... Mais tout cela ne saura masquer l'insatisfaction et les revendications populaires.