Fanmi Lavalas face à ses choix
Des manifestations populaires contre le régime Lavalas se sont poursuivies encore ce lundi à la capitale. Tôt dans la matinée les barricades enflammées bloquaient des voies publiques d'accès vers le centre, comme à Martissant, Carrefour-Feuilles et Carrefour-Péan, tandis que des individus profitaient de cette situation chaotique pour lancer des pierres sur les véhicules et les passants. La police a eu bien du mal à intervenir pour dégager les routes. La tension était encore assez forte dans l'après-midi.
Certaines revendications paraissaient assez peu précises, comme ceux qui réclamaient protestataires la réparation de tronçons de route en mauvais état. Cependant, vu la dégradation accélérée des conditions économiques de la population et surtout l'indifférence que semble manifester le gouvernement, les organisations populaires prennent désormais prétexte de n'importe quoi montrer leur mécontentement. D'autant plus que ce sont les autorités qui rajoutent de l'huile au moulin par leur train de vie de pacha qui s'affiche devant une misère désespérante. Il en résulte une grande frustration au sein même du secteur populaire qui a soutenu Lavalas aux dernières élections législatives et présidentielles. «Ce que nous pensions, nous avions l'espoir, puisque Aristide disait "2001 sera vraiment bon". Ce qui est faux; nous n'avons encore rien vu», a dit un militant. Une déception qui s'exprime explicitement dans les noms mêmes donnés aux groupes populaires: «Baz paka tann» (la base ne peut plus attendre), «Base frustrée» (Martissant), «Opération bourik la bouke» (Jérémie).
En outre, les solutions apportées par les dirigeants ne font qu'amener de nouveaux problèmes. A La Saline où plusieurs centaines de maisonnettes ont été incendiées lors des affrontements entre deux groupes qui se disputent le contrôle de la «protection» du marché de la Croix-des-Bossales, l'argent remis par le président Aristide pour les sinistrés n'auraient pas abouti aux mains des bénéficiaires visés. «Il y a des gens qui n'ont pas été affectés qui ont reçu de l'argent. On m'a dit que l'argent est allé jusqu'au quartier Saint-Martin. Des gens y ont reçu de l'argent. A Saint-Martin, rien n'a été incendié ni saisi», a déclaré un des sinistrés de La Saline. De même des habitants du quartier de Bélécou, à Cité Soleil, ont manifesté devant le ministère de l'Intérieur pour réclamer la reconstruction de leurs demeures incendiées dans des circonstances pareilles et les promesses non tenues du président Aristide à ce sujet. En effet, au mois d'août dernier, le chef de l'Etat avait envoyé le ministre de l'Intérieur Henry-Claude Ménard leur dire qu'on allait procéder à la reconstruction de leurs maisons. Parallèlement, les petits marchands de la Croix-des-Bossales se disent à bout de souffle face aux racketteurs qui continuent à les obliger à leur verser de 50 à 100 gourdes chaque semaine.
La situation n'est pas différente en province où encore cette semaine il y a eu plusieurs points chauds. A Petit-Goâve alors que des tracts anti-Aristide circulaient, des contestataires ont bloqué pendant plusieurs heures le lundi 12 novembre la route nationale. À Jérémie la police a procédé à l'arrestation de plusieurs manifestants parmi ceux qui avaient gagné les rues de cette ville au cri de «Bourik la bouke!» (l'âne est fatigué) et procédé à la fermeture des plusieurs établissements publics. Le 6 novembre, une organisation populaire proche de Lavalas a gagné les rues pour exiger le départ du Premier ministre Jean-Marie Chérestal, quand un autre groupe pro-Lavalas dénommé Bale Wouze a dispersé les protestataires à coups de pierres et de bâtons, et en tirant des rafales en l'air. «Nous autres disons au président Aristide que ce genre de gouvernement qu'il nous a donné n'est pas bon pour nous... Eh bien il doit se démener pour nous donner des gens qui ont de la conviction, des gens qui veulent se rendre utiles au pays, des patriotes...», a déclaré l'organisateur de la marche, Marc Eddy. Dans les départements du Nord et du Centre, les dirigeants de la Convergence tentent de leur côté de récupérer ces mouvements de protestation pour suppléer à leur impopularité dans leur rivalité avec le parti Lavalas au pouvoir.
Certains parlementaires Lavalas ont, dans cette situation, tenté de trouver un bouc émissaire pour essayer de désamorcer le ras-le-bol de la population à l'endroit de toute l'équipe Lavalas. Qui d'autre mieux que le Premier ministre Jean-Marie Chérestal pouvait servir de cible idéale? «C'est clair qu'au niveau de la population il y a des frustrations légitimes. Quand nous considérons comment la communauté internationale et l'opposition qui s'appelle Convergence démocratique sucent politiquement, socialement, économiquement la population, nous pouvons comprendre que la population soit fatiguée. Sans oublier des décisions gouvernementales qui ne font pas plaisir à la population. Dans la situation difficile où nous nous trouvons, nous aurions demandé - de même que la présidence l'a fait - j'aurais aimé que le gouvernement l'accompagne aussi dans sa souffrance», a dit le sénateur Gérald Gilles. À son tour, son collègue Prince Sonson Pierre a tenté une défense: «Il est important pour nous aujourd'hui de regarder ces manifestations avec un oeil critique, pour voir ce que Lavalas a réalisé, ce que Lavalas avait promis mais qu'il n'a pas réalisé», a dit le sénateur du Sud-Est, qui a vu un salut possible dans l'austérité, des changements en profondeur et la chasse aux corrompus. Il est en effet temps d'y penser, si ce n'est trop tard, car le fruit est pour ainsi dire déjà pourri et il est minuit moins une!
C'est que justement le peuple a bonne mémoire, ce qu'un militant a fait remarquer avec les propos suivants: «Nous rappelons à Aristide son discours du 15 septembre 95; il avait dit personnellement que la tolérance n'est pas le laisser-aller. Alors qu'aujourd'hui il cautionne tellement le laisser-aller qu'il a donné au téléphone cellulaire dans le pays 10/10 de tolérance. Nous disons au président Aristide qu'il doit cesser de servir de couverture à un groupe de gens. La tolérance n'est pas le laisser-aller». Dans les déclarations du peuple qui interpelle ici et là les dirigeants se dénote une crise de confiance, un sentiment amer d'avoir été dupé. La population en a marre du bluff et des mensonges qui ne sont pas de mise même quand la situation s'avère difficile pour un pouvoir qui a trop misé sur la bienveillance et l'aide étrangères. Il est clair qu'a sonné définitivement l'heure de vérité ou l'heure du choix, quel qu'il soit, pour ceux qui ont délibérément emprunté une voie contraire à celle pour laquelle ils ont été élus.