Actualité politique
L'ISC en quête de crédibilité
L'Initiative de la société civile (ISC) croit le moment venu de lancer un SOS aux protagonistes de la crise face, dit-elle, à la situation dangereuse que vit aujourd'hui la nation haïtienne, marquée selon elle par une décomposition de l'Etat. Un constat négatif qui porterait l'ISC à renforcer son «appel au dialogue afin d'éviter la catastrophe» lancé, rappelle sa note, le 18 janvier dernier.L'ISC, dont font partie la plupart des associations patronales a profité de l'occasion pour dresser son bilan de la situation économique du pays: inflation galopante (17%), dévaluation de la gourde (+26 gourdes pour un dollar), diminution du pouvoir d'achat, hausse des taux d'intérêts bancaires (+31%), aggravation du chômage, dégradation de l'environnement, mise en péril du système bancaire, réduction des réserves nettes qui ne correspondent même pas à un mois d'importations, sont autant d'indicateurs avancés pour illustrer l'état de dégradation de la situation générale du pays. Bien entendu l'ISC ne s'est pas fait prier pour rappeler du même coup les extravagances gouvernementales, les dépenses somptuaires et irrationnelles du Trésor public alors que les finances publiques accusent un déficit de 2,2 milliards de gourdes par rapport aux 7 milliards de gourdes de dépenses prévues, etc.
Critique, l'ISC l'a toujours été envers le pouvoir en place depuis sa fondation au lendemain de la controverse née des élections du 21 mai 2001. Mais ses critiques s'étendent cette fois à ses alliés de la Convergence. «L'Initiative constate également que les partis de l'opposition ne jouent pas le rôle de critique, de sentinelle et de garde-fou qui leur incombe. Même s'ils ne sont pas représentés au Parlement, il leur revient de se prononcer sur les grands dossiers de l'Etat et d'exercer une certaine vigilance active par rapport à la gestion des affaires publiques», lit-on dans la même note présentée le 8 novembre. Allant encore beaucoup plus loin, selon le pasteur Paurris Jean-Baptiste de la Fédération protestante d'Haïti/ISC, l'opposition haïtienne s'avère passive, sans imagination et sans agenda. Pour lui, la Convergence n'a pas de programme politique et ne ferait pas mieux que Lavalas si elle était au pouvoir.
Qu'est-ce qui aura poussé l'ISC à ces critiques plutôt acerbes envers des alliés qu'elle n'a jamais cessé de soutenir dans les négociations malgré son rôle déclaré de médiateur ? Certainement qu'elle se rend à l'évidence que cette crise, qui perdure, se transforme en une radicalisation des masses populaires. Voyant venir ce danger pour les classes dominantes, l'ISC a voulu lancer un message d'urgence aux protagonistes, Fanmi Lavalas et la Convergence démocratique, pour qu'ils trouvent au plus vite un «accord» mettant un terme à la crise électorale. Une radicalisation des masses populaires desservirait les intérêts et des macouto-féodaux et de la bourgeoisie dont l'ISC est un authentique représentant. Et pour activer les choses, l'Initiative de société civile se montre «critique» par rapport à ses complices politiques de la Convergence qui ne sembleraient pas à ses yeux bien comprendre que le temps presse. «Il est temps que reprennent les négociations, non seulement pour en finir avec le contentieux électoral de l'année 2000, qui a trop duré, mais pour garantir au peuple haïtien de meilleures élections en novembre 2002 et aussi pour aborder la seconde phase des négociations, qui doit porter sur les grands dossiers nationaux. Il est temps d'aborder ce véritable dialogue national, dans lequel l'Initiative de la société civile et toutes les autres composantes de la nation ont une importante contribution à offrir», dit l'ISC qui malgré sa clairvoyance n'a tout de même pas compris que le temps des ententes au sommet contre le peuple est désormais révolu.
Surprise en apparence de ces observations à son endroit de la part de son alliée, la Convergence a accusé le coup et tout en se disant favorable à toute critique constructive, elle a renvoyé la balle à l'ISC, par l'intermédiaire de l'un de ses principaux porte-parole, Paul Denis qui a déclaré: «C'est le droit de la Société civile de critiquer l'opposition, c'est aussi notre droit de critiquer la Société civile. La Société civile, ce ne sont pas des gens neutres. Dans un pays, la société civile, ce sont des gens qui doivent s'impliquer dans tout ce qui concerne la vie. Alors s'il y a des gens dans la Société civile qui ne font pas leurs devoirs, moi, je ne peux pas les critiquer. Ce n'est pas le moment pour moi de critiquer la Société civile. C'est le moment peut-être pour moi de dire à la Société civile: attention, vous n'êtes pas des spectateurs.» Au passage, la Convergence a estimé que les négociations et le «déchoucage» de Lavalas ne sont pas des stratégies antinomiques. D'ailleurs l'ex-député Gabriel Fortuné, qui a abouti comme représentant de la Convergence dans le Sud, après avoir fait le tour de multiples secteurs, se défonce comme un diable contre le gouvernement, en y allant même d'insinuations tendancieuses.
Pour sa part, le pouvoir, à travers le ministre de l'Information Guy Paul et le porte-parole de Fanmi Lavalas, Jonas Petit, s'est dit prêt à relancer les négociations, n'attendant pour cela que le signal de l'OEA. «Vous savez, Lavalas est toujours prêt. Il a laissé sur la table tout le paquet de concessions qu'il a faites. Donc il attend de voir quand la Convergence, elle, répondra pour accepter toutes les concessions faites», a ajouté Jonas Petit.
Le reste de la Société civile pousse également à la roue afin de trouver un compromis dans la crise électorale. A côté de l'«appel à la solidarité et au rétablissement d'un meilleur climat socio-politique dans le pays» lancé par le Groupe d'appui aux rapatriés et aux réfugiés (GARR), des groupes syndicaux ont dit maintenir leur ultimatum donnant aux acteurs politiques jusqu'au 15 novembre 2001 pour résoudre la crise. C'est dans ce contexte que l'ancien président des Etats-Unis Bill Clinton a lui aussi lancé un appel aux acteurs politiques haïtiens de trouver une issue à cette crise. Dans une interview accordée à radio Soleil d'Haïti à New York, Clinton a estimé que la stabilité politique favorise la croissance économique. La stabilité politique en Haïti est aussi d'après lui une pré-condition à l'aide des Etats-Unis. A rappeler qu'en décembre 2000, le président élu haïtien Jean-Bertrand Aristide avait trouvé un accord de principe avec l'administration démocrate notamment autour de la crise électorale haïtienne. L'accord comprenait entre autres la reprise des législatives contestées, l'application de réformes économiques et la lutte contre le trafic des stupéfiants. C'est aussi à peu de mots près le message qu'a émis l'ambassadeur taiwanais lors de sa visite à Jacmel pour explorer les avantages pour l'investissement offerts par la région. Il est certain que dans cette conjoncture, l'ISC essaie aussi de mettre des habits neufs pour se présenter comme le médiateur idéal.