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7 au 13   Novembre  2001


Affrontements sanglants à La Saline
Le pouvoir s'inquiète

Les événements survenus à Cité Soleil il y a à peine une quinzaine de jours, et où des commissaires de police auront causé la mort de trois innocentes, auront été le prélude d'une véritable situation d'anarchie dans d'autres quartiers populaires. Il est évident que l'impunité dont ont bénéficié jusqu'à présent ces policiers n'a pu qu'encourager leurs émules. Des affrontements dans le quartier de La Saline, en pleine capitale, les 1er et 2 novembre ont été très meurtriers et dévastateurs: sept morts, dont un bébé de deux mois, près d'une vingtaine de blessés et des milliers de maisonnettes incendiées et détruites.

À l'origine de cette hécatombe se trouverait prétendument le fait que des jeunes du Carrefour de l'Abattoir se soient mis à la recherche de Franco Camille, frère de Ronald Camille alias Ronald Cadavre, qu'ils accusent d'avoir tué le nommé Emmanuel. Les deux frères seraient revenus pour une expédition punitive qui allait provoquer un véritable conflit armé au cours duquel les belligérants se sont mesurés à l'arme automatique, et même de mitrailleuses montées sur trépied en pleine rue; des cocktails Molotov ont été lancés mettant le feu à d'innombrables maisonnettes comme nous le disions plus haut. Pendant environ deux heures, des tirs nourris entre les deux camps auraient empêché à la police d'intervenir. 

Qu'est-ce qui aura motivé un tel carnage? Chaque camp accuse bien entendu l'autre d'avoir commencé les hostilités et d'être responsable des incendies qui ont ravagé une partie importante de La Saline. Franco Camille s'est même rendu le lundi 5 novembre au parquet du tribunal civil pour déposer une plainte contre ses adversaires. De leur côté, les jeunes de Carrefour de l'Abattoir accusent la police d'être de mèche avec Franco Camille et Ronald Cadavre, contre qui d'ailleurs existe un mandat d'amener émis depuis près de deux mois par la justice pour un flagrant délit de meurtre. Plusieurs arrestations ont été opérés surtout parmi le groupe de Carrefour de l'Abattoir, et à cause de la tension qui persiste, de nombreux résidents ont transporté leurs pénates ailleurs, d'autant plus que nombreux sont ceux qui n'ont plus de toit.

On soupçonne que parmi l'une des causes se trouve un genre de racket de protection. La bande à Ronald Cadavre, le RPCS (Rasanbleman pou chanje Lasalin) et Konbit Kwadèbosal sont autant de groupes de chômeurs pour la plupart, qui rivalisent pour contrôler la Croix-des-Bossales, le plus grand marché public de la capitale, où les dizaines de milliers de petits marchands et marchandes sont astreints à payer régulièrement des «taxes» spéciales qui vont directement dans les poches des bandits. Si ce n'était que cela pour que cette lutte soit si féroce...

Que font les autorités face à une telle situation qui n'est point nouvelle, et qu'elles ne sauraient ignorer? Si toutefois tel était le cas, elles doivent bien être assez renseignées à présent. Vont-elles attendre un autre massacre ou bien la complaisance, le clientélisme et l'impunité s'imposeront-ils à nouveau? 

Elles auront choisi, encore une fois, la fuite en avant, puisque la Présidence s'est bornée jusqu'à présent à octroyer 2 millions 500 mille gourdes aux victimes, sans toutefois que des poursuites judiciaires soient entamées contre les auteurs des fusillades. Ainsi, implicitement les frères Camille se voient reconnaître un «droit» d'instaurent leur loi à La Saline. Pour comble la Présidence a demandé aux belligérants de chercher à s'entendre par «le dialogue». Pendant ce temps Ronald «Cadavre» Camille, en dépit du mandat d'arrêt émis contre lui, a toute liberté pour «dialoguer», à sa façon, pourrait-on dire. 

C'est un véritable Far-West qui se développe dans ces conditions. En effet, dans d'autres secteurs ce sont les mêmes méthodes qui sont employées dans des conflits qu'on pourrait qualifier à la limite d'administratifs. Ainsi l'installation par la mairesse de la capitale Marie Yves P. Duperval du nouveau directeur du cimetière Eddy Moïse n'a pas pu se dérouler de façon pacifique. C'est le moins qu'on puisse dire, puisque nommé à ce poste depuis le 9 octobre, Moïse n'avait jamais pu prendre charge à cause de l'opposition des deux maires-adjoints Luckner Monplaisir et Harold Sévère qui dénonçaient ces nominations unilatérales du maire principal. A trois reprises les tentatives d'investiture s'étaient soldées par un échec. «Mercredi après-midi, je suis arrivé sur les lieux pour constater la porte grande ouverte, alors j'ai fait mon travail. Félix Bien-Aimé (le directeur révoqué) savait qu'il n'y avait plus sa place; il avait entre ses mains sa lettre de révocation... Nous n'avions pas trouvé de riposte en entrant, car ils n'étaient plus sur le béton. Et quelques minutes plus tard Félix Bien-Aimé vint à passer; il a ouvert le feu sur les gens. Nous avons répondu par des tirs d'intimidation; nous l'avons mis en déroute. Après quoi, il a envoyé Luckner (le maire-adjoint); Luckner est passé dans une camionnette qui tirait sur nous, nous avons riposté», a expliqué fièrement Eddy Moïse. Comme on peut le constater, d'un côté comme de l'autre ces méthodes de truands sont banalisées, et tout à fait régulières, semble-t-il. C'est l'ambiance générale et on ne s'en formalise pas outre-mesure. Le maire Duperval quant à elle se dit satisfaite de cette cérémonie d'installation nocturne, et envisage déjà de faire de même dans les marchés publics de la capitale. Elle a bien des griefs contre l'ex-directeur, on veut bien la croire, mais est-ce qu'il existe un système judiciaire, une police ou au moins un ministre de la Justice? Mme Duperval s'est contentée d'expliquer: «Depuis le 16 juillet Félix Bien-Aimé a fait son dernier versement. Il y a des funérailles chaque jour. On paie mille gourde pour chaque inhumation; on suppose qu'il y a 400 personnes inhumées par mois, ce qui fait 400 mille gourdes. Donc vous avez plusieurs mois sans recevoir une gourde. Donc il y a un problème; il est évident pour tous que les choses doivent être normalisées.» L'argent va rentrer dans les coffres, c'est l'essentiel pour elle. Mais la justice des décisions autorise-t-elle l'utilisation de méthodes de cow-boy pour leur mise en oeuvre? La police, entre-temps, se tient à l'écart, trop préoccupée de veiller à sa propre impunité?

Une situation qui, dans l'état actuel des choses, ne peut que s'envenimer, et saper davantage le pouvoir. On devine que, malgré le laisser-faire habituel, celui-ci ne saurait rester éternellement impassible face à une telle éventualité. Ainsi, on apprend ce mardi 6 novembre, par un décret signé conjointement par le président Aristide, son Premier ministre Jean-Marie Chérestal et le ministre de l'Intérieur Henry-Claude Ménard, la dissolution du conseil communal de Port-au-Prince. De même que le chef de l'État s'est rendu à La Saline et à promis de faire reconstruire les maisonnettes détruites dans les incendies des 1er et 2 novembre. Ces dispositions suffiront-elles cependant à calmer l'ardeur criminelle de ceux qui ont pris le pli de défier la justice en toute impunité?

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