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31 Octobre  au  6  Novembre  2001


Désenchantement et révolte à Cité Soleil

Cité Soleil, cet immense bidonville au sein de la capitale haïtienne est particulièrement en ébullition depuis une quinzaine de jours. Le climat de tension habituel dans cet ensemble de quartiers populaires n'est point seulement dû à la misère, aux affrontements entre gangs. Ce qu'y s'y dessine maintenant, c'est une contestation anti-gouvernementale dans une zone considérée depuis 1990 comme un bastion de Lavalas et du président Aristide. Constat d'échec de la direction lavalassienne, prise de conscience d'avoir été dupée par elle ou simple frustration passagère. Cette dernière hypothèse ne saurait expliquer les derniers événements qui s'y développent encore. La goutte qui aura commencé à faire déborder le vase, c'est le meurtre délibéré d'abord de trois jeunes par des commissaires de police. Il se serait agi littéralement d'exécutions sommaires. D'ailleurs, comme nous en avions fait état deux semaines auparavant, un journaliste de Radio Haïti Inter, Jean-Robert Delciné venu sur les lieux pour s'informer, a été ciblé et brutalisé par les agents en question: l'inspecteur Yvens César et le commissaire Camille Marcellus de la municipalité de Delmas, dont dépend Cité Soleil.

Les funérailles des jeunes victimes, Mackenson Fleurimond, 16 ans, Marc Avelot alias Bob, 21 ans et Réginald Louis Jean, 22 ans ont été chantées à Cité Soleil le mardi 23 octobre en présence d'environ 2 mille personnes. Les traces de balles visibles sur les corps de ces adolescents ont ravivé l'émotion des gens. Au cours de la cérémonie funéraire, le célébrant, le père Clotaire Voltaire a réclamé justice pour les victimes et souhaité que le sang cesse de couler à Cité Soleil. «Je sais qu'arrivera un jour où ces choses-là cesseront au sein de la Cité. Chaque trois mois, il y a toujours deux cadavres, 3 cadavres qu'un groupe ou un autre a fusillés. Ce n'est pas possible. Il est temps que nous changions à la Cité; si nous restons ainsi il n'y aura plus une seule personne en vie. Celui-ci tue un groupe, l'autre tuera un autre groupe. Non!», a clamé le père Voltaire.

Pour sa part le père de Mackenson Fleurimond continue à réclamer justice contre l'inspecteur de police Yvens César et le commissaire de Delmas Camille Marcellus. Ce dernier a déjà répondu à deux convocations judiciaires, tandis que le premier a boudé la deuxième comparution au parquet. Entre-temps, l'Association des journalistes haïtiens (AJH) a levé sa plainte contre Marcellus sous le prétexte que le journaliste de Radio Haïti Inter agressé, Jean Robert Delciné, n'aurait pas pu identifier l'accusé parmi ses agresseurs. Mais d'autres personnes ont également déposé des plaintes contre le commissaire Marcellus. Les jeunes de Cité Soleil en ont profité pour se plaindre que les interventions de la police dans leur quartier s'avèrent toujours brutales ou meurtrières. Et leurs réactions et manifestations de soutien au journaliste de radio Haïti Inter devant le tribunal lors de la première comparution des officiers de police ont été une marque évidente de leur ras-le-bol de l'impunité dont bénéficient les bourreaux.

La rencontre au Palais national des proches des victimes n'a point cette fois pu calmer les protestations. Régulièrement des barricades enflammées sont dressées depuis lors. Une situation de plus en plus incontrôlable, propice à toutes sortes de débordements. En effet, par exemple le lundi 22 octobre à Cité Soleil, des barricades étaient à nouveau érigées sur la chaussée par des habitants d'un de ses quartiers, Cité Lumière, parce que, Selon eux, des hommes armés venant de Cité Boston les ont attaqués ce jour-là vers deux heures du matin, blessant plusieurs personnes et mettant le feu à 4 maisonnettes. Les habitants de Cité Boston et de Cité Lumière interrogés ne peuvent d'un côté comme de l'autre expliquer les origines de ce conflit. Nouveau cas de manipulation, par ces temps de crise politique?, comme on pourrait aisément le supposer.

Mais manipulations ou pas, l'atmosphère s'y prête bien. La situation économique est intenable dans ce bidonville. Enfants des rues non scolarisés, jeunesse désoeuvrée, adultes au chômage, handicapés physiques, personnes âgées abandonnées à leur sort, faim, insécurité instauré par les gangs et des bandits connus, voilà le lot quotidien des habitants de Cité Soleil qui voient de moins en moins ne serait-ce qu'une lueur d'espoir à l'horizon. Au régime Lavalas on ne lui demande pas de faire de Cité Soleil un quartier huppé, mais on a la conscience que peu de choses ont été entreprises pour améliorer la situation et que la corruption des gens au pouvoir s'étale désormais au grand jour. Le régime n'offre point, et ne semble pas vouloir en offrir d'explication à la population En outre, ces quartiers populaires, qui ont toujours soutenu Lavalas dans des moments difficiles, et en ont payé le prix du sang de leurs fils, n'en sont plus à des protestations ponctuelles. Leurs revendications, leurs cris s'adressent maintenant directement au pouvoir qu'ils rendent désormais directement responsable de leur détresse. «J'aimerais seulement qu'ils prennent conscience, j'aimerais seulement qu'ils prennent conscience. C'est tout ce que j'ai à dire», disait un jeune manifestant. «Nous ne pouvons tolérer cela. S'il ne peut pas, s'il se sent faiblir, qu'il cède sa place à un autre. L'un après l'autre ils s'occupent à remplir leurs sacs, leurs besaces; ils ne font pas cas du peuple», renchérissait un autre. Pourtant, pour les calmer le président Aristide avait reçu plusieurs d'entre eux au Palais national le jeudi 19 octobre. Mais ce cri inconnu, ce cri que même sous les balles les putschistes n'avaient pu arracher aux habitants du bidonville retentit actuellement assez souvent lors de ces manifestations où certains à Cité Soleil se mettent à crier «A bas Aristide!» et à détruire ses photos. Le temps presse pour le régime Lavalas.

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