Actualité politique
Tous unis dans la gabegieDécidément Fanmi Lavalas vit des moments difficiles. Déjà depuis quelques jours, ses dirigeants n'arrivent même plus à se retenir de laver le linge sale de la famille en public: conflits internes, luttes d'influence, intrigues, détournements, gabegie administrative, etc. Les exemples sont variés et multiples, à commencer par la mairie de la capitale où les trois maires s'accusent mutuellement de détournements et que la mairesse en chef fait l'objet d'un interminable audit pour son administration. Leur confrère et collègue de parti, le maire Lavalas de la Croix-des-Bouquets a, lui, été destitué notamment pour avoir mis à un compte personnel cent mille gourdes appartenant à la mairie. Mais pour un de renvoyé, combien d'autres dont les prévarications s'étalent quotidiennement au vu et au su de la population: à Hinche, Lachapelle, etc., sans compter les querelles personnelles ou d'intérêt qui se greffent là-dessus entre les élus de Fanmi Lavalas... Mais ce n'est là que de la petite bière par rapport à ce qui se fait en haut lieu. Quand le vice-président du Sénat Fourel Célestin a dénoncé à l'improviste, hors d'ordre, l'acquisition par l'Etat haïtien pour loger le Premier ministre Jean Marie Chérestal d'une villa de 1 million 734 mille dollars, s'est alors enchaîné une suite d'événements dont les tenants et aboutissants sont loin d'être clairs. Jean-Marie Chérestal et son ministre de l'Intérieur Henri-Claude Ménard se sont engagés ensuite dans un bras de fer autour des fonds générés par les demandes de passeport en urgence, dont s'accaparait Ménard pour son ministère. Un conflit «intra-ministériel» qui avait commencé bien avant, comme on le sait, avec des manifestations organisées contre le Premier ministre, et dont la «révélation» de Fourel Célestin ne serait qu'un des avatars. Dans toute cette histoire, le public n'a pas eu droit au fin mot de l'affaire, et les bonnes questions n'ont jamais été posées. On s'est contenté de se scandaliser pour le prix de la villa «d'accueil» de Chérestal sans jamais demander pourquoi elle avait coûté une somme aussi démesurée. Le ministre Ménard convoqué par le Sénat s'est contenté de s'en prendre au Premier ministre, et le ministre des Finances Faubert Gustave s'est contenté de dire que l'immeuble avait été acquis au nom de l'État haïtien.
Le Premier ministre a ordonné de réallouer les fonds récupérés par Ménard au Service des passeports au programme d'alphabétisation lancé par le président Aristide. Se voyant couper les vivres, Ménard a enjoint à son tour à la directrice de ce service de lui céder quand même 50% des rentrées. Pris entre le marteau et l'enclume les employés de la Banque de la république (BRH) ont abandonné à ceux du ministère de l'Intérieur la perception de la totalité de ces taxes. Les ministres sont en fait ceux par qui le scandale arrive.
En effet, à son tour, le Premier ministre Chérestal a comparu devant l'assemblée des sénateurs, non pas pour s'expliquer au sujet de l'acquisition de la maison, mais pour fustiger son ministre de l'Intérieur Henry-Claude Ménard qu'il a littéralement accusé de malversations. Cette histoire a encore donné suite à d'autres. Puisque c'est le moment et la raison choisis par le sénateur de la Grand'Anse Louis Gérald Gilles pour en quelque sorte prendre ses distance avec son gouvernement dont il est, pourtant, habituellement l'un des porte-parole officiels aux négociations sur la «crise». À ce titre, il a marqué son désappointement en des termes assez surprenants: «Il n'est pas seulement question d'insubordination. Je pense qu'après la révélation du Premier ministre sur les différents cas de malversation au sein du ministère de l'Intérieur, plus précisément au niveau du bureau de l'Immigration, à partir de ces révélations c'est la crédibilité de tout le gouvernement que moi-même je mets en cause, parce qu'au-delà des différends qu'il y aurait entre le Premier ministre et des membres du gouvernement se pose un problème de gouvernance, de crédibilité dans la gestion même de la chose publique.». Pour sa part, le président du Sénat Yvon Neptune a cru pouvoir atténuer les propos de son collègue par un argument passe-partout qui n'explique rien du tout: «Tout sénateur a le droit de donner son opinion, mais l'opinion d'un sénateur n'est pas celle du Sénat», a t-il dit dans sa langue de bois habituelle. Et quelle est l'opinion du Sénat? Finira-t-il par nous la dire un jour, lui qui n'en finit pas de consulter des juristes depuis X mois sur la question de la levée de l'immunité du sénateur Dany Toussaint dans le cadre de l'enquête judiciaire sur l'assassinat du journaliste Jean Dominique et de son employé Jean-Claude Louissaint survenu depuis le 3 avril 2000. La meilleure façon de connaître l'opinion du Sénat dans un cas comme dans l'autre, pourrait-on lui suggérer, serait de passer aux votes.
Quant au ministre de l'Intérieur Henri-Claude Ménard, il a voulu mimer maladroitement le président Aristide en déclarant à la presse suite aux déclarations de Chérestal: «Paix et respect, c'est cela qui est ma réaction aujourd'hui», avant de poursuivre: «Qu'est-ce que vous voulez que je réponde à cela. Tout simplement il y a une commission qui a été constituée. Cette commission est au travail, nous attendons les résultats du travail de cette commission-là.» A-t-il voulu ainsi faire de l'ironie?, c'est bien possible car il est bien placé pour savoir que les enquêtes aussi bien que le travail des commissions n'ont jamais connu de fin jusqu'à présent.
Transcrivons pour mémoire un passage des déclarations du Premier ministre devant le Sénat: «La commission du Sénat de la République m'a convoqué ce matin en tant que Premier ministre pour apporter des informations additionnelles. Bien entendu, à partir des rencontres faites avec les ministres des Finances et de l'Intérieur, ils (les sénateurs) avaient déjà reçu beaucoup d'informations. Ils tenaient à me rencontrer ce matin pour avoir des informations additionnelles autour de ce que je pourrais appeler la forfaiture de la ruelle Brown (siège du Bureau des passeports). Je dois dire c'est une forfaiture et qui persiste. C'est difficile à accepter dans un gouvernement qui se veut sérieux», a dit Chérestal qui s'est référé à l'article 159 de la Constitution qui lui donne préséance formelle sur le ministre de l'Intérieur dont la conduite relève de insubordination. En attendant le président de la commission Finances au Sénat Prince Sonçon Pierre dit préparer le rapport à soumettre à l'assemblée des sénateurs qui prendra une résolution dans cette affaire de fonds des passeports d'urgence. On serait en attente des documents de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif.
Comme on a pu le remarquer le ministre de l'Intérieur ne se fait point de soucis, et il semble n'avoir de comptes à rendre à personne. À moins que le président Aristide soit dépassé par les événements ou bien que la politique traditionnelle et populiste où il s'est complu le laisse désormais dépourvu face aux caciques dont il s'est entouré?
Mais la coupe n'est pas encore pleine, puisque, sur ce, le représentant de l'IRI Stanley Lucas a cru pouvoir déstabiliser davantage Lavalas en y allant d'une «révélation» pour mettre en relief le gaspillage actuel. Il ne s'agit point d'une information secrète, sauf que les citoyens ou des firmes des Etats-Unis qui représentent un gouvernement étranger sont tenus de faire parvenir au Département de la Justice sous la rubrique «Foreign Agent Registration Act» les montants reçus de leurs clients. Il s'en suit que suivant la liste «dévoilée» par l'agent de l'International Republican Institute, soit Stanley Lucas, un total de 3 271 738,33 dollars (3 millions 271 mille 738 dollars et 33 cents) aurait été versé par le gouvernement haïtien de 1997 à 2000 à: Kurzban (2 millions 651 mille 259); Ross-Robinson (335 mille 966); Wides (131 mille); Arent Fox (127 mille 500); Mike Levy (21 mille 011); et Sandler & Travis (5 mille). En fait livrées tels quels, ces sommes sont impressionnantes et Stanley Lucas sait très bien ce qu'il fait en suggérant l'amalgame de lobbyists et firmes d'avocats. Soit dit en passant, Lucas ne divulguera jamais de son côté le montant des sommes qui lui viennent de l'IRI qui les reçoit du National Endowment for Democracy, qui, elle, les reçoit du gouvernement de Washington, et dont la provenance peut être ainsi plus facilement masquée de même que ses ressources pour la déstabilisation des pays tiers.
Il est un fait que cette affaire n'a pas été sans effets. Ainsi, alors que le Premier ministre Chérestal sortait du Parlement, une foule agressive criait sa déception face à un gouvernement qui dépense l'argent du peuple dans des choses sans importance, alors que la population crève de faim. «Aristide a envoyé 3 millions de dollars aux congressistes américains..., le pays n'a pas d'électricité, le peuple a faim et ne peut envoyer ses enfants à l'école. Nous autres des organisations populaires nous ne mandatons pas Yvon Neptune pour parler au nom du peuple. Yvon Neptune a amassé beaucoup d'argent, il est riche maintenant. Avec notre vote, il est au pouvoir maintenant, il n'a pas intérêt à parler au nom du peuple. Autre chose: nous leur lançons un ultimatum; s'ils vont au-delà de novembre nous bloquerons le pays de même que nous l'avions fait pour demander la publication des résultats des élections... C'est ainsi que nous bloquerons le pays pour trouver du travail, à manger. Nous avons un seul sort: nous avons voté, nous avons milité, nous sommes dehors», a lancé un manifestant. Dans la même veine, des tracts ont circulé au Cap-Haïtien le 23 octobre 2001 dénonçant l'incapacité du gouvernement à satisfaire les besoins du peuple rongé par la misère. Duval, un porte-parole de Oganizasyon popilè konsekan Nò (OPKN) a appelé tous les secteurs de la vie nationale à se mobiliser contre le pouvoir en place.
En fait Stanley Lucas en livrant ces données brutes aurait pu réussir son coup à moitié, mais la défense du gouvernement offerte par le ministre de l'Information Guy Paul a plutôt enfoncé le clou dans la plaie. Puisque le ministre embarrassé n'a pu offrir pour toute explication que de dire que tous les pays en font du lobbying «dans la mesure de leurs moyens» et a comparé l'action de son régime à celle que fait l'IRI et l'Initiative de la société civile pour l'opposition. Sauf qu'un peuple qui traîne dans la misère ne peut comprendre qu'on fasse du lobbying de luxe en son nom sans être au courant et sans surtout en voir les résultats. Puisque il n'y en a pas de résultats. Bien entendu Lucas a parié sur la désorganisation du gouvernement Lavalas où, voulu ou non, la main gauche ne sait pas ce que fait la main droite, et spécialement sur la non-transparence, l'opacité dont font preuve les régimes lavalas successifs. Évidemment le pouvoir doit des explications à la nation en cette matière, qu'il est seul à être en droit de fournir et à pouvoir le faire. Mais, avec l'abandon des idéaux de «Justice, Transparence, Participation», Lavalas s'enfonce de plus en plus dans l'inexplicable sinon dans la corruption.