Les policiers font la loiSeul le commissaire de police de Delmas, Camille Marcellus, a répondu à la deuxième invitation du parquet du tribunal civil de Port-au-Prince le lundi 22 octobre, dans le cadre de l'agression policière délibérée contre le journaliste de Radio Haïti Inter, Jean-Robert Delciné. L'inspecteur de police Yvens César affecté à Cité Soleil et lui devaient comparaître à nouveau pour s'expliquer là-dessus. La directrice de cette station, Michèle Montas Dominique, et le secrétaire général de l'Association des journalistes haïtiens (AJH), Guyler C. Delva ont formellement porté plainte contre ces policiers.
À la suite de manifestations tenues le 18 octobre devant le tribunal pour exiger justice, l'adresse de cette seconde séance a été tenue secrète par le commissaire du gouvernement Josué Pierre-Louis. En effet, la première comparution avait été assez mouvementée et avait été interrompue par les organisations populaires de Cité Soleil qui reprochent aux deux chefs policiers de procéder à des exécutions sommaires d'innocents dans ce bidonville placé sous leur juridiction. L'ambiance avait été franchement survoltée autour du parquet ce jour-là avec ces cris qui partaient de la foule: «A bas César, à bas Camille! Nous avions voté pour Aristide dans la perspective du changement. Aristide n'a pas opéré le changement. A bas César! Nous ne voulons pas de lui; nous crions au secours!». La troupe des policiers venus protéger leurs supérieurs ont dû tirer des rafales en l'air pour sortir du parquet avec les deux hommes.
Le fait pour ces deux chefs de comparaître devant la justice pourrait paraître comme un gage de bonne volonté, alors qu'en fait ce serait uniquement un moyen de faire baisser la pression. Avec les membres d'organisations populaires de Cité Soleil, passé pour un bastion de Lavalas, qui en arrivaient à crier «à bas Aristide» et à déchirer même ses affiches, les autorités ne pouvaient plus faire la sourde oreille.
«Le commissaire Camille et l'inspecteur César se sont présentés. Donc le juge de paix avait commencé l'audition du dossier. Bon, vu ce qui est arrivé, les difficultés... Comme nous l'avons toujours dit, la justice doit fonctionner dans la sérénité. Donc nous estimons que nous ne pouvons poursuivre l'audition de l'affaire. Dans le cadre des informations préliminaires, le juge de paix a dû reporter l'audition», avait expliqué le commissaire du gouvernement Josué Pierre-Louis. Le fait que le secrétaire général de l'AJH, Guyler C. Delva ait qualifié cette simple comparution des deux hommes comme étant une victoire pour la presse, en dit long sur l'impuissance de la justice haïtienne face à ses policiers. «Nous autres, pensons que c'est une victoire, victoire pour la presse aussi qui veut contraindre deux responsables policiers à venir là. Généralement cela ne se fait pas en Haïti. Et si je me rappelle c'est pour la deuxième fois dans l'histoire d'Haïti que cela s'est fait. Le premier cas c'était à Petit-Goâve où le commissaire de police Edwin Perdant et un autre policier Guy Jean Franckel s'étaient présentés devant la justice en uniforme», avait en effet déclaré Delva, qui ajoutait quand même: «...Bien que le cas n'ait pas encore abouti».
Ces protestations de militants de Cité Soleil ont sans conteste sinon inquété, du moins attiré l'attention du président Jean-Bertrand Aristide qui les a rencontrés au Palais national le 18 octobre, avec les parents de certaines victimes. Il leur aurait promis de remplacer les deux policiers et d'obtenir justice pour les parents des victimes d'exécutions sommaires. «Le président nous a promis qu'à Cité Soleil nous nous lèverons demain avec un autre inspecteur de police et un autre commissaire à Delmas. Et nous sommes persuadés qu'il nous faut trouver un commissaire et un inspecteur auxquels le peuple haïtien et nous de Cité Soleil faisons confiance», a dit leur porte-parole Jean Nixon qui aurait aussi discuté d'amélioration des conditions de vie des gens du bidonville. En échange ils ont promis au chef de l'Etat de mettre un terme à leur mouvement et d'oeuvrer à rétablir le calme dans ce quartier populaire et apparemment trop pauvre pour vivre en paix et en pleine sécurité.
Des associations de journalistes comme celle de Mirebalais et des organisations de droits humains telles que la NCHR ont continué à dénoncer les agissements abusifs de la police dans ces deux cas, comme dans d'autres. Dans la lettre de la NCHR adressée au Premier ministre Jean Marie Chérestal, dont copie conforme a été envoyée au reste du Conseil supérieur de la police nationale (CSPN), la liste de violations s'avère assez longue: politisation de la PNH, arrestations arbitraires, et interventions abusives, refus d'exécuter des mandats judiciaires, exécutions extrajudiciaires, réintégrations de policiers révoqués pour violations graves, vols et corruption. La NCHR dirigée par Pierre Espérance croit qu'il est de son devoir d'attirer l'attention de Chérestal sur ce qu'elle a appelé «la dérive dangereuse de cette institution, garante de l'ordre, de la tranquillité et de la stabilité de l'Etat».
Même l'ancien directeur général de la police intérimaire et président de la commission Justice et Sécurité du Sénat, le sénateur Dany Toussaint,- celui-là même qui s'oppose à la levée de son impunité parlementaire - a cru bon lui aussi de s'élever contre les scandales, assassinats, conflits dont se rendent coupables les policiers. C'est ainsi qu'il a pris la décision de convoquer, selon ses propres termes, à ce sujet les ministres de la Justice Gary Lissade, de l'Intérieur Henri-Claude Ménard et le directeur général de la Police Jean Neslie Lucien pour le lundi 29 octobre. On sait déjà qu'il s'agira de nouvelles palabres pour faire passer le temps et qui ne changeront rien à une situation qui est devenue la norme. habitudes.