Un nouveau tournant dans les négociations?L'OEA veut-elle exercer de plus fortes pressions sur le pouvoir Lavalas pour le porter à consentir encore de plus grandes concessions pour un éventuel règlement de la crise? C'est ce que pourrait porter à croire l'annonce faite par le secrétaire général de l'Organisation César Gaviria le 2 octobre 2001 concernant la création d'un «Groupe d'amis d'Haïti». Cette décision aurait été prise lors de la session ordinaire de l'assemblée générale tenue récemment à San José de Costa Rica. Cette «nouvelle» entité comprend les membres faisant déjà partie du groupe déjà existant des «Pays amis d'Haïti» formé à la suite du coup d'État de 1991: les Etats-Unis, la France, le Canada, l'Argentine et le Venezuela, auxquels s'ajoutent les Bahamas, Bélize, le Chili, le Guatemala, le Mexique, la République dominicaine ainsi que quatre autres à titre d'observateurs: l'Espagne, l'Allemagne, la Norvège et à nouveau la France. Le but de ce nouveau machin sera, dit-on, d'essayer d'aider à résoudre les problèmes politiques et sociaux que confronte Haïti. Ce ne serait en réalité, comme on peut le constater, qu'un élargissement du premier groupe avec d'autres membres dotés de beaucoup moins d'influence sinon aucune dans les affaires haïtiennes. Sans aller pour l'instant jusqu'à croire que cette multiplication d'«amis» serait plus apte à étouffer leur «protégé», on est bien forcé de penser que ce geste de Gaviria n'est point gratuit.
On voit que le nouveau groupe se compose des pays «tuteurs» d'Haïti (Etats-Unis, France, Canada), des membres de l'Union européenne, de membres du Caricom et de la République dominicaine qui joue à l'occasion un rôle d'appoint pour la déstabilisation. La mission du groupe, telle qu'elle a été définie dans le communiqué de presse du secrétaire général de l'OEA, va bien au-delà de la simple résolution de la crise politique haïtienne: «Le groupe d'amis d'Haïti agira en tant qu'un groupe de conseillers informels du secrétaire général. Il appuiera des activités diverses, recommandées spécifiquement par l'assemblée générale (résolution AG/Res.1831 (xxx1-0/01), telles que le renforcement de la démocratie, la promotion et la protection des droits de l'homme et le développement social et économique d'Haïti. De même, le groupe d'amis aidera à présenter des points de vue et des sujets à être traités aux autorités politiques d'Haïti et au peuple haïtien, et, dans ce sens, il participera à la préparation de résolutions ou de propositions devant être considérées par les organes politiques de l'OEA.» Cela a tout l'air d'un pas de plus vers la mise sous tutelle effective et complète du pays?
Comme on pouvait s'y attendre, l'ambassadeur des Etats-Unis en Haïti, Brian Dean Curran a salué la formation de ce nouveau Groupe d'amis d'Haïti, dont on se doute bien que son Washington en est l'inspirateur. «Un groupe d'amis, c'est-à-dire on est là pour conseiller, pour travailler avec le secrétaire général et son représentant ici, avec nos amis haïtiens dans la recherche d'une solution à la crise actuelle qui perdure depuis bien trop longtemps. Mais en temps qu'amis, ce n'est pas à nous, n'est-ce pas, de trouver des solutions, mais... à accompagner les protagonistes, les inciter, les assister dans leurs recherches d'un compromis à la crise actuelle. Et comme a dit l'ambassadeur Romero, nous avons tous des contacts avec les parties pour une reprise très prochaine des discussions qui nous paraît tout à fait urgent et à laquelle les Etats-Unis sont prêts à donner un coup de main», a dit Dean Curran. Dans la même veine, Sergio Romero Cuevas, représentant du secrétaire général de l'OEA, a aussitôt déclaré que toutes les conditions sont réunies pour la reprise des négociations. De même que le porte-parole du Département d'État Richard Boucher a indiqué que le dialogue et la réconciliation sont essentiels à la résolution de la crise causée par les élections du 21 mai 2000 et qu'on ne pouvait espérer maintenir des relations normales avec la communauté internationale et les institutions financières sans un accord politique. Richard Boucher ne s'embarrasse pas de Washington étant pour énumérer les conditions du Département d'État: la formation d'un Conseil électoral crédible pour tous; l'instauration d'un climat général favorable à un dialogue national; la mise en place d'un gouvernement vraiment national. Et pour montrer en outre à quel point il est concerné, il indique que les Etats-Unis encouragent le gouvernement haïtien, les partis politiques et la société civile à consentir les sacrifices nécessaires pour débloquer la situation dans le pays.
Évidemment, cela ne pourrait mieux correspondre aux exigences exprimées par la Convergence dont les dirigeants ont exulté de joie en entendant de tels propos. Elle a à nouveau tout le loisir pour faire à nouveau de la surenchère alors qu'elle se tenait en attente depuis quelques semaines. «Bon, pour nous autres c'est une réaction tout à fait normale. Ça a été toujours la position du Département d'Etat... Rappelons-nous bien que le Congrès des Etats-Unis avaient voté une loi sur les élections du 21 mai», a dit sans vergogne le «socialiste» Serge Gilles du Panpra/Convergence.
Les pays dits amis d'Haïti ont ainsi rencontré la Convergence autour de la reprise des négociations. A la suite de la rencontre Micha Gaillard du Konakom/Convergence a annoncé la possible arrivée en Haïti du secrétaire général adjoint de l'OEA, l'Américain Luigi Einaudi et rappelé les trois points sur lesquels les protagonistes ne s'étaient pas entendus lors de la dernière ronde de négociations: la date des élections; le calendrier de départ des élus du 21 mai allant des Asec au Sénat; la question de l'environnement propice aux élections. En fait comme s'il avait soufflé son texte à Richard Boucher! Ses alliés de l'Initiative de la société civile (ISC) ont également salué la formation du Groupe des pays amis d'Haïti et la déclaration du Département d'Etat. «Nous pensons que ceci va certainement aider à une résolution de la crise, car nous le savons que de la résolution de la crise dépend le déblocage aussi des fonds envers Haïti, de l'aide internationale, de la coopération internationale... Nous savons qu'aujourd'hui c'est pratiquement suicidaire de penser que l'ont peut vivre en vase clos sans la coopération internationale à un moment où au contraire les peuples cherchent à se mettre ensemble», a ponctué un sophiste de cette clique.
De son côté, Jonas Petit, porte-parole de Fanmi Lavalas, le parti au pouvoir, a indiqué que la position du Département d'Etat ne traduit pas une réalité nouvelle pour son secteur politique puisque le pays subissait déjà l'isolement sur le plan économique, et qu'elle n'exerce sur eux aucune pression puisque depuis un an Lavalas, d'après lui, a tout fait pour obtenir un compromis politique. «Nous avons entendu la déclaration du Département d'Etat, et nous l'avons prise en compte. Mais ce que j'aimerais ajouter, c'est que ce ne sont pas ces menaces qui nous feront faire ce qui est important pour nous, pour notre vie», a dit Petit. Au cours de la réunion avec les «pays amis d'Haïti», Fanmi Lavalas a réitéré qu'elle n'a jamais posé de conditions pour la reprise des négociations.
Des négociations dont les étapes successives ont été cependant marquées par autant de concessions de la part de Fanmi Lavalas et qui n'ont jamais satisfait ses interlocuteurs. Jonas Petit l'aura peut-être compris lorsqu'il a dit souhaiter que le peuple haïtien fasse comprendre à la Convergence qu'il en a marre de cette crise artificielle. Pour sa part soufflant le chaud, le représentant national de Fanmi Lavalas le sénateur Yvon Neptune a martelé que la priorité actuelle du parti n'est autre que l'alphabétisation des masses. «Notre priorité à nous c'est l'alphabétisation... Nous n'allons laisser la distraction de soi-disant négociations me faire oublier que nous avons une obligation vis-à-vis du pays, des responsabilités vis-à-vis du peuple haïtien», a déclaré Neptune. Ces propos tiennent lieu de bravade que presque personne ne prendra au sérieux, car c'est précisément à cause de l'oubli de ses responsabilités à l'égard du peuple que Lavalas s'est affaibli au point de rechercher aujourd'hui, comme ses ennemis, à plaire uniquement à la communauté internationale.