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3 au 9   Octobre  2001


Opération «Ouragan»:
À qui et à quoi sert-elle?

La semaine dernière, de concert avec sinon sous la direction des agents de la DEA (Drug Enforcement Agency) des États-Unis, la Police nationale déclenchait l'«opération Ouragan», visant, en apparence, à faire la chasse aux trafiquants de drogue. La procédure était tout à fait surprenante d'un point de vue légal. En effet, les policiers entreprenaient sans coup férir des perquisitions et des arrestations. Au Cap Haïtien, il s'est agi d'un véritable branle-bas et plusieurs hommes d'affaires ont été arrêtés, dont entre autres Guy François, Emile Obas, propriétaire d'un magasin; Eddy Boulard, propriétaire d'une station d'essence, etc. Les quatre derniers commerçants encore emprisonnés ont pu être libérés le vendredi 28 septembre après des discussions entre le député de Grande-Rivière-du-Nord, Nahoum Marcellus et le directeur départemental de la police Gaël Ménélas et le délégué départemental le docteur Myrtho Julien. Le député Marcellus est allé lui-même chercher les prévenus au commissariat de police où ils ont été incarcérés pendant plusieurs jours pour les amener à la direction départementale de la police, et ensuite les ramener chez eux dans sa voiture. Le député leur a en outre demandé de ne faire aucune déclaration à la presse.

Cette affaire a d'ailleurs soulevé beaucoup d'indignation, de par les procédés utilisés pour interpeller ces citoyens. Les prévenus ont ainsi bénéficié du soutien de plusieurs secteurs, particulièrement leurs confrères hommes d'affaires qui avaient menacé d'entrer en grève s'ils n'étaient pas libérés. De plus des manifestants ont aussi parcouru les rues de la ville pour réclamer leur mise en liberté tout en dénonçant le gouvernement qui a livré le pays aux Américains sous prétexte de lutte contre la drogue. Des barricades enflammées ont été érigées, et c'est à coups de bâton et par des tirs en l'air que la police a dispersé les protestataires attroupés devant le tribunal. Plusieurs arrestations ont été opérées en cette occasion aussi.

L'opération Ouragan s'est déroulée dans d'autres départements du pays, notamment dans la Grand'Anse, le Sud où 15 personnes ont été arrêtées et le Nord-Ouest avec une vingtaine de commerçants appréhendés. Le directeur départemental dans le Sud Jude Perrin disait en cette occasion que seule la justice pourra dire son mot concernant le sort qui sera fait aux inculpés. On aurait bien voulu le croire, et ce serait l'exception qui confirmerait la règle où d'ordinaire ce sont des forces extra-judiciaires qui ordonnent l'impunité pour certains trafiquants patentés. 

Cette opération menée conjointement par la DEA et la Police n'a pas eu meilleure presse que son prédécesseur, l'opération «Columbus». Cela n'a pas empêché le porte-parole de la police nationale, Jean Dady Siméon, de réciter sa leçon. «C'est une opération régionale. Dans toute la zone Caraïbe, nous nous sommes mis ensemble pour traquer tous les narcotrafiquants», a-t-il déclaré.

Des parlementaires n'ont pas vu du même oeil cette opération anti-drogue qui a bouleversé plusieurs chefs-lieux de département du pays et leurs électeurs. Le sénateur de la Grand'Anse Louis Gérald Gilles s'est dit favorable à la lutte contre le trafic de drogue pourvu qu'elle soit menée dans le strict respect de la loi. «Nous avons entendu que dans la ville de Jérémie il y a des fouilles effectuées chez beaucoup de gros commerçants. J'espère que ce sont là des fouilles qui respectent la dignité de ces gens et qu'il y a des preuves à l'origine de ces fouilles», a dit Gérard Gilles. Pour sa part, le député du Cap-Haïtien James Desrosiers s'est montré catégoriquement opposé à l'opération Ouragan, et dans un entretien avec le directeur général de la Police nationale il a estimé le moment mal choisi pour cette croisade anti-stupéfiants en Haïti. «Nous pensons que le moment a été très mal choisi, un moment où la communauté internationale n'a pas investi un billet vert dans ce pays. Dans un moment où le Parlement constate, je dirais des mouvements à l'intérieur du pays, en termes économiques, donc nous pensons que le moment a été très mal choisi et c'est dans ce sens que nous autres entreprenons des démarches pour que ces citoyens recouvrent leur liberté et vaquent normalement à leurs occupations», a dit Desrosiers. De telles déclarations n'ont pas semblé plaire au président du Sénat, le sénateur Yvon Neptune qui a pris des accents de censeur pour lancer: «Ah, si un élu Lavalas n'a pas applaudi, c'est à lui de savoir pourquoi. Il devrait dire clairement sur quoi il se base pour ne pas applaudir une opération que la police mène correctement contre les trafiquants de drogue.» Pour sa part, le ministre de la Justice Gary Lissade s'est voulu rassurant et a promis d'établir pour la presse un bilan des actions entreprises. Il n'est donc que d'attendre... indéfiniment le ministre et ses explications!

À Miragoâne, pas d'arrestations officiellement, mais là aussi de nombreuses fouilles de domiciles d'hommes d'affaires.

On se demande encore quel est l'objectif de cette opération menée tambour battant? Est-ce pour aviser les véritables trafiquants de se tenir tranquilles par les temps qui courent? Ou est-ce un prétexte à l'ingérence des Etats-Unis en Haïti où ils ont déjà les coudées franches? La DEA s'est en outre associée à des policiers dominicains pour procéder à l'arrestation d'hommes d'affaires haïtiens? N'est-ce pas à la police nationale d'Haïti de prendre ses responsabilités dans la lutte anti-drogue locale? Par ailleurs les autorités haïtiennes ont le don de s'indigner du résultat de leurs propres bévues, car ce sont ces mêmes parlementaires qui se disent aujourd'hui scandalisés par les opérations Columbus et Ouragan qui n'avaient point dénoncé l'accord Préval/Albright qu'ils ont ratifié en novembre 2000. Cet accord autorise la DEA à mener à sa guise des opérations avec ou sans l'aide de la Police nationale sur le territoire haïtien. Ont-ils vraiment de quoi se montrer étonnés aujourd'hui? Il est évident que ces événements ont été créés à dessein et qu'il n'y avait aucune justification à passer outre à la légalité, d'autant plus qu'aucune accusation n'aura été retenue contre, disons en l'occurrence, des victimes de l'arbitraire et du voile opaque dont se revêtent continuellement les autorités dans leurs actions. Cet «ouragan» n'aura été somme toute qu'une tempête dans un verre d'eau, et il n'aura sans doute pas changé grand-chose quant à son objectif déclaré.

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