19 SEPTEMBRE 1994 - 19 SEPTEMBRE 2001
Les conséquences des inconséquences
du régime LavalasLe 19 septembre 2001 a failli passer inaperçu en tant que septième anniversaire du deuxième débarquement de troupes militaires des Etats-Unis en Haïti, et du début de leur deuxième occupation du pays. Du côté de l'Exécutif haïtien c'est le mutisme le plus total là-dessus. On dirait un jour comme les autres. Pourtant le mercredi 19 septembre, le président Jean-Bertrand Aristide a fait deux sorties publiques: l'une pour ramener le Premier ministre Jean-Marie Chérestal à son poste après une semaine d'absence de celui-ci pour manifester sa grogne, l'autre pour rencontrer au commissariat de police de Pétion-Ville les directeurs départementaux de la Police nationale. Le chef de l'Etat s'est même trompé de date quand il a pris la parole à cette rencontre. «Aujourd'hui jour pour jour j'étais censé me retrouver au siège des Nations unies à l'occasion du sommet mondial sur les enfants», a-t-il dit, avant de poursuivre longuement sur les rapports police/enfants. Aucune allusion donc à cet événement qui a marqué un tournant dans sa carrière d'homme politique, et une déviation dans ses engagements pris à l'égard des revendications légitimes des masses populaires.
Considérant comme positive cette intervention militaire étrangère en prélude à son retour au pouvoir après trois ans d'exil, le président ne doit pas moins observer ses tristes conséquences pour le peuple haïtien. En effet, sept ans après le 19 septembre 1994 on a le constat irréfutable d'un véritable désastre. Sur le plan économique le pays s'avère de plus en plus dépendant de l'assistance internationale qui compte pour environ 70% du budget national. Avec toutes les misères que cette «aide» qui ne vient jamais entraîne pour la population. Et dire que dans leur manque de principe, les autorités lavalassiennes ont consenti de grandes concessions qui ont fini de défigurer le mouvement Lavalas original de 1990. Sur le plan politique, le gâchis et l'anarchie actuels en disent long sur le pitoyable héritage de l'opération «Restore Hope - Uphold democracy» (Restaurez l'espoir - Soutenir la démocratie).
Ces résultats d'aujourd'hui ne sont nullement étonnants pour ceux qui au contraire avaient mis les autorités lavalassiennes en exil en garde contre toute quête des solutions faciles, tels Haïti-Progrès et l'APN (Assemblée populaire nationale, aujourd'hui Parti populaire national, PPN) dont le secrétaire général Ben Dupuy avait démissionné de son poste d'ambassadeur itinérant en signe de protestation contre l'éventuelle intervention militaire des Etats-Unis en Haïti. A l'époque certains avaient voulu faire passer cette prise de position pour de l'«extrémisme» et certains opportunistes faisaient montre d'une ironie cynique. De nos jours, ces derniers, pour ne point se couvrir le visage de honte ou faire leur mea culpa, préfèrent ignorer tout bonnement un événement dont on n'a pas fini de voir les néfastes retombées pour le pays. Forts de l'expérience des autres pays et de la première occupation états-unienne d'Haïti, les responsables de l'APN et les analyses de Haïti Progrès n'ont cessé de tirer la sonnette d'alarme sur la possible aggravation de la situation nationale par une telle occupation yankee.
Dans un article intitulé «Les vrais objectifs de l'occupation» (volume 12, Nº 26/21 au 27 septembre 1994) consacré à cette intervention militaire, nous écrivions: «En conséquence, on prête un soutien populaire à ce qui est en réalité dirigé précisément contre le peuple haïtien, vraie cible des Etats-Unis. Et ce d'autant que - comme nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises - c'est moins d'intervention qu'il faut parler que d'occupation militaire prolongée des Etats-Unis pour briser définitivement le mouvement populaire». Ce qui s'est révélé vrai puisque ceux qui devraient justement ramener au pouvoir un président déchu ne partiront que cinq ans plus tard en 1999, encore que leur présence est toujours là sous une forme ou sous une autre. Faisant une analyse de la volonté du gouvernement des Etats-Unis de casser le mouvement populaire et de faire passer le «plan américain», Allan Nairn de l'hebdomadaire nord-américain The Nation a écrit dans un article intitulé «The Eagle is Landing» (l'Aigle se pose): «Selon les documents et de longues conversations avec des militaires nord-américains et des stratèges dans le domaine des renseignements, quelle que soit la façon dont le général Cédras est retiré - que ce soit à travers une invasion, un coup d'Etat ou une entente - les Etats-Unis entendent contenir le mouvement populaire d'Haïti, par la force si nécessaire. L'objectif, selon les termes d'un officiel nord-américain des opérations psychologiques, est de faire en sorte que les Haïtiens "ne pensent pas qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent"». Suivant toute logique les Etats-Unis voulaient reprendre le contrôle du peuple haïtien qu'ils avaient complètement perdu avec l'essor du mouvement populaire depuis les années 1985, 1986 et 1987.
Loin d'entendre raison, le gouvernement constitutionnel établi à Washington s'était entêté à réclamer l'invasion et à appliquer la politique de l'autruche. Pourtant les manières cavalières des messieurs du Pentagone et de la Maison-Blanche laissaient déjà voir clairement qu'ils réglaient leurs propres affaires. Aussi, concernant l'accord de dernière minute intervenue entre le général putschiste Raoul Cédras et le «médiateur» l'ancien président des Etats-Unis James Carter, l'ambassadeur d'Haïti au Canada le regretté Emmanuel Ambroise avait dit dans un communiqué en date du même 19 septembre 1994: «Le gouvernement constitutionnel a été informé de la "mission de dernière heure" en Haïti. Il n'a pas été consulté. Il ne peut donc en aucun cas être considéré partie prenante de l'accord signé et refuse de donner son aval à des manoeuvres qui ne reflètent ni la vision ni la volonté du peuple haïtien.» Et la revue Z Magazine notait tout autant dans son éditorial du mois d'octobre 1994: «L'accord marquant la chute de Cédras a été négocié entre Cédras et Carter en l'absence de tout représentant du peuple haïtien, un affront significatif au principe démocratique au sujet duquel la presse des Etats-Unis n'a eu aucun commentaire.» Et dans le même ordre d'idées, ce même article rappelait: «L'éviction de Cédras à court terme peut réduire la douleur et la souffrance du peuple haïtien ... À long terme cependant nous pouvons nous attendre à ce que les conditions de «régime modéré» («moderate rule») ajoutées à la destruction des organisations populaires ... signifieront des profits accrus pour les compagnies nord-américaines et l'accroissement de la pauvreté et de la faim pour les Haïtiens. Il n'existe rien dans les registres historiques de la politique étrangère des Etats-Unis en général, dans les institutions états-uniennes en place actuellement, dans la politique des Etats-Unis envers Haïti ou dans le propre dossier de Clinton, pour suggérer un autre but ... Quant aux effets plus étendus de l'occupation des Etats-Unis, ... à moins qu'elle se heurte à un soulèvement populaire, elle légitimera davantage les dépenses militaires aux Etats-Unis tout en renforçant l'idée que les États-Unis devraient intervenir n'importe où et n'importe quand cela leur dit» (Z Magazine, id.). Tout compte fait, dès le départ le gouvernement constitutionnel en exil était bien avisé des conséquences que nous subissons aujourd'hui. Mais curieusement jusqu'ici ces hommes encore au pouvoir continuent de jouer le jeu à n'en plus finir, pour ne point sauver ce qui peut l'être encore pour sauvegarder les intérêts des masses populaires qu'ils prétendent défendre.
Dans l'amnésie générale ou mieux l'hypocrisie ambiante, le Regroupement des organisations populaires Granmoun et l'UNNOH (Union nationale des normaliens haïtiens) ont fait la différence. Ils ont commémoré le 19 septembre par des débats et une exposition de photos de militants tombés pour la cause démocratique et populaire en Haïti, ainsi que ceux qui, d'après eux, ont trahi cette cause. «Etaient placardés dans une salle à l'Ecole normale supérieure, les portraits de Charlemagne Péralte, Jacques Stephen Alexis, Antrol Benoît, les frères Lescouflair: Frantz et Rony, Gasner Raymond, Richard Brisson, les frères Izméry: Georges et Antoine, Jean Marie Vincent, père Jean Pierre Louis et Jean Dominique, pour ne citer que ceux-là. Les photos des paysans massacrés à travers différentes région du pays ont été également exposées. Des caricatures de l'ancien chef d'Etat Lavalas René Préval et l'actuel Jean-Bertrand Aristide sont présentés à l'intérieur des bottes yankees, symboles de l'impérialisme américain», a dit le reporter de radio Haïti Inter Daffus Richard. «Nous avons aussi des militants révolutionnaires au niveau international, comme Che Guevara, Thomas Sankara; nous avons là également des militants sandinistes», a déclaré l'un des organisateurs de la commémoration Guy Numa.
Ces petites commémorations devenues excentriques par la force des choses sont loin des grands mobilisations populaires d'autrefois autour de tout ce qui avait un sens pour la lutte pour le changement en Haïti. Une preuve, s'il en est que l'objectif que s'étaient fixé les ennemis internationaux d'Haïti a été en majeure partie atteint. Qu'est-ce qui sera fait pour renverser la vapeur?