Grève du zèle du Premier ministre
Scénario pour un remaniement?Le Premier ministre Jean-Marie Chérestal ne s'est pas présenté à son bureau, à la Primature, depuis plus de huit jours, donnant lieu à certaines rumeurs concernant une probable démission de sa fonction. Peut-être préfère-t-il tout simplement pour quelque temps rester à travailler dans «sa» nouvelle et vaste demeure où la place ne lui manquerait pas pour aménager un grand bureau? Mais toutes ces questions et rumeurs n'auraient aucun fondement s'il n'y avait pas eu cette séance du lundi 10 septembre au Sénat.
Ce jour-là, en effet, l'ex-colonel et actuel sénateur du Sud-Est, Fourel Célestin, au cours d'une sortie intempestive, l'a fortement pris à partie, lui reprochant notamment le manque de transparence dans l'achat d'une luxueuse maison, dont on ne sait si c'est une acquisition personnelle ou pour le compte de l'Etat haïtien. Dépassant la mesure, Célestin a mis le peuple haïtien en garde contre Chérestal qu'il a comparé à feu le colonel macoute Jean-Claude Paul, pour avoir fermé à la circulation une rue attenant à l'ancien quartier général de l'ancienne armée qui doit abriter bientôt la Primature. Malgré les protestations de ses collègues, sénateurs et députés, Fourel Célestin a maintenu ses propos, tout en essayant de les faire accepter comme un point de vue purement moral: «J'appartiens à un parti politique dont je dois respecter la discipline et le renom. Mon intervention du lundi doit être commentée dans le sens d'une auto-critique constructive, susceptible de convaincre nos mandants, nos militants et même les opposants de notre volonté et de notre capacité à oeuvrer au-delà des affinités personnelles et dans le respect des normes républicaines au bien-être moral et matériel de la population haïtienne.» Mais quand à l'idée de présenter des excuses publiques exigées par des collègues sénateurs et/ou le Premier ministre Chérestal, Célestin se montre un peu ferme en ces termes: «Mais pas question de présenter des excuses publiques. Excuses publiques, pourquoi? Comme si quelqu'un devrait présenter des excuses pour avoir fait son travail!»
Mais tant de virulence dans une accusation, semble-t-il sans appel, et sans un dossier approprié, donne à penser qu'il y a anguille sous roche. D'autant plus que le sénateur de l'Artibonite Médard Joseph, un ancien militaire, lui aussi, est venu mettre le clou sur la plaie en soutenant Célestin: «L'intervention du sénateur Célestin, clamait-il à son tour, c'était une position prise en tant que personne responsable. Moi j'estime qu'à partir de ce qu'il a avancé, je crois qu'éventuellement des informations ne sont pas des informations sans fondement... C'est vrai nous appartenons à la même famille politique, mais c'est aussi vrai que nous devons faire notre travail... l'attribution fixée par la Constitution... Quand on considère certains ministères, leur performance c'est pratiquement zéro.» En fait, il n'était donc pas seulement question du Premier ministre, mais de tout le gouvernement. Était-ce là une façon de pousser le Premier ministre plus vite vers la sortie, après avoir eu vent qu'un bouleversement se préparait? Le sénateur Jean-Claude Délice a pour sa part proposé la publication par le gouvernement d'un rapport sur sa gestion; la formation d'une commission parlementaire chargée de mener une enquête parallèle et s'il le faut inviter le Premier ministre à une séance de travail au Sénat autour de ce rapport. De fait, avant d'émettre des doutes sur l'intégrité du Premier ministre, surtout dans l'état actuel des choses, c'est certainement à l'intéressé qu'on aurait dû exiger des informations.
L'affaire a vite pris d'autres proportions. Le 11 septembre une rencontre au Palais national entre le président Aristide et le Premier ministre ne serait pas parvenu à obtenir la réconciliation entre Célestin et Chérestal.
Entre-temps le ministre de l'Information Guy Paul, le porte-parole de Fanmi Lavalas Jonas Petit et le sénateur de la Grand'Anse Gérald Gilles s'appliquent à démentir les rumeurs de démission du Premier ministre. Quant au président de l'Assemblée nationale, Yvon Neptune, il a tenté encore une fois de ménager la chèvre et le chou, expliquant de façon savante: «C'est tout à fait normal dans un Parlement qui est un espace de débat. Eh bien on ne peut pas entendre tout le temps des notes harmonisantes; le débat soutient qu'on doit entendre des notes qui ne soient pas harmonieuses; des fois même on a entendu une cacophonie. Ça fait partie de la vie parlementaire... Pourquoi le Parlement haïtien dans sa structure démocratique serait-il différent du Parlement anglais, du Parlement français, du Parlement américain et autres?» On ne lui en demandait pas tant.
Pourquoi donc cette nouvelle cabale, si tout était donc si normal? Le silence du Premier ministre Jean-Marie Chérestal laisse planer un certain doute et alimente la rumeur qui n'en est plus une puisqu'elle mobilise tant d'efforts pour la démentir. En fait, Fourel Célestin, en dehors de l'éventuel motif qui l'aurait porté à l'attaque, a bien raison quand il parle de manque de transparence. En effet, même si Chérestal a acheté cette maison, qui aurait coûté la somme de un million 500 mille dollars, au nom de l'État haïtien, les documents auraient dû être présentés à tout le moins pour approbation à la Cour des comptes avant l'acquisition. De même qu'après ces formalités, le Parlement aurait dû pouvoir émettre ne serait-ce qu'un avis là-dessus. Et le comportement d'enfant gâté du Premier ministre n'est point compréhensible. Il était de son devoir de fournir des explications, de reconnaître sa négligence, si tel est le cas, et non pas de rester à maugréer chez lui pour se faire prier de venir faire son travail. Il faudra bien qu'un jour ou l'autre il prenne une décision, car de toutes façons les événements se chargeront de nous dévoiler les mystères de ce nouvel épisode.