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5 au 11  Septembre  2001


Incursion armée dominicaine
Les autorités haïtiennes rentrent la tête...

Les relations haïtiano-dominicaines viennent d'être marquées par un autre événement assez grave. Le mercredi 29 août des soldats dominicains qu'accompagnait le nouveau consul de la République dominicaine à Belladères ont investi le commissariat de police de Lascahobas, à environ 25 km à l'intérieur du territoire haïtien, pour exiger la libération de deux Dominicains qui avaient franchi la ligne frontalière à bord d'un véhicule immatriculé dans leur pays sans remplir les formalités légales. Fortement armés, l'un d'eux braquant même une mitraillette Uzi, d'autres des T-65, les Dominicains se sont montrés très menaçants et, aux dires mêmes du commissaire de police de Lascahobas, il s'en est fallu de peu que les policiers haïtiens n'aient pas eu à faire feu sur le consul Amable Nadal. «Il s'est introduit au commissariat de façon cavalière. Il a demandé au chef de poste de lui remettre les clefs de la voiture. Le chef de poste lui a rétorqué qu'on ne saurait lui remettre les clefs sans les papiers légaux établissant sa propriété. Devant l'insistance du consul nous lui avons fait comprendre dans nos discussions que c'était illégal. Une voiture dominicaine qui entre sur le sol haïtien sans aucune autorisation légale délivrée par les autorités haïtiennes compétentes. Immédiatement son garde du corps a exhibé une Uzi et le T-65, il a remis un revolver 9 mm au consul... Nous avons fait tout notre possible en tant que responsable pour éviter le pire. Les policiers me l'ont dit clairement: ils abattraient le consul... car c'est insultant d'après nous...», a rapporté le commissaire de police de Lascahobas Pierre Vilsaint. Ces agissements du consul Amable Nadal se comportant comme en pays conquis ont indigné au plus haut point les autorités locales qui s'en remettent, sans grand espoir, à leurs supérieurs hiérarchiques. «Nous ne pouvons rester seuls, car nous avons ce qu'on appelle un chef de tutelle...,c'est un problème diplomatique. Nous ne pouvons décider à la mairie quoi faire», a dit le maire de Lascahobas Annette Francisque outrée au possible, d'autant que les policiers haïtiens se rendant à Elias Piñas, en territoire dominicain, doivent se désarmer dès l'entrée.

Le lendemain une délégation gouvernementale haïtienne composée du ministre de l'Intérieur Henry-Claude Ménard, du secrétaire d'Etat à la Sécurité publique Jean-Gérard Dubreuil a entrepris une visite d'information à Lascahobas. Au lieu d'une attitude sérieuse et réfléchie pour s'informer, on a eu droit à la langue de bois usuelle de la part des membres de cette délégation. «Nous voyons tout simplement qu'il y a des actions à entreprendre, et ces actions n'exigent pas beaucoup d'argent; elles exigent beaucoup de volonté et de suivi. Là encore je crois que l'Etat trouve une occasion pour sortir de sa torpeur et avancer plus vite pour éviter la répétition de tels incidents», a fait valoir Henry-Claude Ménard.

Ces incursions armées de militaires ou civils dominicains en territoire haïtien sont monnaie courante, d'habitude dans la zone frontalière, mais cette fois ils ont pénétré assez profondément. Mais les autorités haïtiennes observent plutôt une attitude complaisante face à ces délits de caractère international. Ainsi parlant du consul Nadal, le ministre haïtien de l'Intérieur a déclaré de façon assez insouciante: «C'est dans son habitude de circuler avec ces mêmes hommes armés à Belladères.»

L'ambassade dominicaine en Haïti s'est empressé d'édulcorer les choses. Son porte-parole Pastor Vasquez a cru devoir donner une version sui generis, comme quoi ce serait une simple altercation entre un policer haïtien et le commerçant dominicain Rosendo Morio Encarnación marié à une haïtienne et vivant à Belladères depuis des années. «Nous n'avons pas de militaires dominicains à Belladères, nous avons des fonctionnaires de l'Etat à Belladères. Nous ne savons pas pourquoi les informations sont sorties comme ça. C'est possible qu'il y a un agent de sécurité, mais nous n'y avons pas de militaires... venus devant un commissariat pour exercer des pressions. Parce que c'est le territoire haïtien, nous sommes des gens qui respectent beaucoup les lois haïtiennes», a spéculé Pastor Vasquez qui a cependant commenté: «Ce serait une erreur diplomatique de notre part si un acte de cette nature se produirait.»

Pourtant à voir la réaction des dirigeants haïtiens, ceux-ci n'y trouveraient rien à redire. Si l'on n'y prend garde, ces incidents interminables à la frontière nous mettront un beau jour face à un drame aux conséquences incalculables. Dans sa mauvaise foi et sa politique de l'autruche, le gouvernement haïtien ne prend jamais au sérieux les cris d'alarme dénonçant les manigances qui se trament par le biais de l'armée dominicaine, un instrument aux mains de la réaction internationale. Même les événements du 28 juillet 2001, une date déjà symbolique de notre histoire de pays dominé et opprimé, n'a pas eu la vertu de dessiller les yeux de nos dirigeants. «Ça fait longtemps que le Parti populaire national (PPN) dénonce un complot qui se trame en république dominicaine contre le peuple haïtien. Depuis 1999, le PPN n'a jamais cessé d'élever la voix pour tenter d'ouvrir les yeux des autorités haïtiennes sur le rôle que l'armée dominicaine, en complicité avec la CIA et le Pentagone, joue dans la politique interne d'Haïti. Ce n'est pas la première fois que cela arrive et ce n'est sûrement pas la dernière fois. La République dominicaine est devenue une base arrière des tontons macoutes, des anciens militaires tortionnaires qui rêvent de revenir au pouvoir en Haïti», dit une note du PPN en date du 30 août 2001 qui poursuit en ces termes: «C'est la même politique que la CIA et le Pentagone avaient appliqué au Nicaragua quand ils voulaient revenir avec l'armée de Somoza. Ils avaient commencé par se servir du Honduras comme base arrière et entraîner les Contras pour aller déstabiliser le gouvernement sandiniste, alors qu'ils avaient formé une «Convergence» dénommée, elle, UNO». C'est cette même analyse qui ressort d'une interview accordée par le secrétaire général du PPN Ben Dupuy à Haïti Briefing. L'expérience a en effet prouvé que les Etats-Unis ont toujours utilisé les actions clandestines de la CIA pour déstabiliser voire renverser les gouvernements progressistes en Amérique latine: le Guatemala de Jacobo Arbenz (1954), la Cuba de Fidel Castro (1961) qui n'a point succombé en mobilisant le peuple, le Chili de Salvador Allende (1973), la Nicaragua sandiniste des années 198o, etc. Parallèlement en Haïti toute une série d'organisations des Etats-Unis oeuvrent sur le terrain plus ou moins ouvertement pour l'instauration d'une démocratie macouto-bourgeoise à leur image: NED (National Endowment for Democracy), IRI (Institut républicain international), NDI (National Democratic Institute). Tandis que l'ICITAP et la firme d'avocats Checci and Company se chargent de dresser à la manière de l'ancienne armée dissoute la nouvelle force de police haïtienne.

En gros, il est clair que le fait que les mercenaires se replient en République dominicaine après chaque opération de harcèlement en Haïti devrait faire réfléchir les autorités actuelles. Loin de là pourtant, certains responsables s'affairent uniquement à conduire avec les Dominicains de petits contrats susceptibles d'obtenir des pactoles de l'UE ou des Etats-Unis, comme le Protocole d'accord pour le Fonds européen de développement signé le lendemain même de l'incident par le Premier ministre Jean-Marie Chérestal et l'ordonnateur dominicain de Lomé Manuel Troncoso.

«Nous autres du PPN, disons que cette politique laxiste ne nous mènera nulle part. Mejia, l'armée dominicaine et la Convergence font partie de la même équipe. Les macoutes vont profiter de cette gifle de Lascahobas pour dire qu'Haïti a besoin d'une armée pour se défendre», dit la déclaration du PPN qui a rappelé qu'en 1937 lors du massacre de 37 mille compatriotes par Trujillo, l'armée haïtienne était bien restée les bras croisés. De ce qui précède, il est manifeste que le régime lavalas loin de faire la différence poursuit cette même politique de l'autruche et d'indignité face à la République dominicaine. Délaissant les plus grands principes, ce qu'il y a de plus sacré pour un peuple, abandonnant ses ressortissants à eux-mêmes, il cherche par tous les moyens à sauver la face sur fond d'une quête misérable de petits projets sans lendemain.

Le président haïtien espère-t-il, en fermant les yeux sur cette incursion des militaires dominicains, pouvoir établir une politique de bon voisinage lors de sa visite prévue pour le mois d'octobre chez son homologue dominicain? S'il en est ainsi, il se leurre, car il doit bien savoir que le président dominicain Hipolito Mejìa est une marionnette aux mains de ses généraux. Ceci dit sans aucune intention dépréciative pour la personne de Mejìa, mais ce sont les faits et ils sont têtus: Par exemple par deux fois le chef de la Police, le général Jesùs Candelier a été convoqué par la justice pour rendre compte des nombreuses victimes civiles que ses agents occasionnaient, et c'est le président dominicain en personne qui, avec un zèle inexplicable, s'interposait pour déclarer solennellement que Candelier n'avait pas à se présenter devant les magistrats! Tout récemment encore, une fonctionnaire nommée par Mejìa au service de répression des drogues a été révoquée par celui-ci, parce qu'elle avait osé critiquer les militaires qui s'accaparaient pour leur usage personnel du matériel saisi aux trafiquants. Par ailleurs, la semaine dernière, alors que son ministre de l'environnement lui montrait une photo-satellite indiquant la forte érosion dans la région frontalière, tout de go Mejìa s'en référait à ses militaires qui devraient avoir en outre un autre bon prétexte de faire la chasse aux Haïtiens comme étant les responsables de cette situation. Ce que l'évêque de Barahona a vivement démenti d'ailleurs au début de cette semaine, en expliquant que c'était des Dominicains propriétaires de terrains dans la région qui se livraient à la coupe intensive du bois. Jusqu'à présent, malgré les demandes répétées, du moins publiquement, du ministre haïtien des Affaires étrangères Joseph Philippe Antonio visant à l'extradition des six Haïtiens présumés auteurs des attaques contre les commissariats le 28 juillet dernier, son homologue dominicain Tolentino Dipp n'en a point fait véritablement cas. Alors qu'entre-temps, les autorités policières dominicaines ont pu se féliciter de la collaboration de la Police haïtienne pour obtenir rapidement la capture et l'extradition de quatre délinquants dominicains réfugiés en Haïti.

L'incident survenu à Lascahobas correspond sans aucun doute à une provocation. Et si en l'occurrence le gouvernement haïtien voudrait se vanter de n'être pas tombé dans ce piège, ce n'est ni le premier ni le dernier auxquels il devra un jour faire face. Laisser les choses s'envenimer n'est en aucune façon un moyen de les arranger. Il s'est agi cette fois d'une violation caractérisée des lois internationales. Les autorités haïtiennes pourraient s'en prévaloir pour porter le dossier devant les instances diplomatiques. Mais, elles préfèrent encore une fois s'enfoncer la tête dans le sable ou s'en remettre à Mejìa qui, de son côté, n'en peut mais...

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