Attaques contre les commissariats
Que voulaient les assaillants?Des attaques armées simultanées contre les commissariats de Pétion-Ville, de Mirebalais, Hinche et le siège des forces spéciales de Police nationale (PNH) situé sur la route de Frères ont eu lieu à le samedi 28 juillet. Suivant le bilan officiel, 3 policiers ont été tués à Frères, 1 à Mirebalais, 1 à Hinche et au moins 14 blessés dont 13 sont des aspirants policiers. En outre tous les assaillants ont pu s'enfuir malgré l'intervention des renforts du Cimo, un corps d'élite de la PNH. C'est seulement ce mardi 31 juillet qu'on a appris qu'une quarantaine d'arrestations ont été opérées, dont près d'une vingtaine au Plateau central.
Tout a débuté dans les premières heures du samedi 28 juillet quand des hommes en tenue des anciennes Forces armées d'Haïti se sont attaqués au commissariat de police de Pétion-Ville et à l'Académie nationale de police située sur la route de Frères non loin de là. Ils s'y seraient introduits avec une incroyable facilité sans rencontrer la moindre résistance. Le directeur administratif, le commissaire de police Jean Eddy Cantave a été abattu ainsi que deux autres policiers. Vers 7 heures du matin à l'arrivée des unités spéciales de police, les assaillants se sont échappés vers les hauteurs de Kenscoff, puis, disent les autorités, en République dominicaine. Dans une conférence de presse subséquente aux événements, la directrice départementale de l'Ouest de la PNH, Hermione Léonard, a déclaré de façon plutôt présomptueuse: «C'est maintenant que l'opération "zéro tolérance" va commencer à travers le pays.» Le ministère de l'Intérieur a fait sortir une note de presse pour confirmer ce que tout le monde savait déjà sans apporter aucun éclaircissement. Dans ce communiqué, il n'est même pas fait mention des attaques ayant eu lieu à Mirebalais, à Hinche et à Belladères et des trois policiers présumément pris en otage à Mirebalais. «Des mesures policières ont été prises pour continuer à protéger les vies et les biens et permettre à la population de vaquer librement à ses occupations», a lu le ministre de l'Intérieur Henry Claude Ménard qui a voulu rassurer la population, alors que la police a montré son impuissance et son incapacité à se protéger elle-même. En apprenant tardivement la nouvelle la population ainsi que les policiers des commissariats de Carrefour, de Martissant et de la Croix-des-Bouquets ont érigé des barricades sur la voie publique. Néanmoins force a été de constater que ce ne fut pas les grands soulèvements populaires d'autrefois, à la moindre annonce vraie ou fausse de coup d'Etat et autres complots de ce genre. La population ne s'est donc pas «mobilisée pour faire échouer cette nouvelle tentative de putsch pour renverser le président Jean-Bertrand Aristide», comme l'avait demandé le responsable du service de presse de la Présidence Mario Dupuy.
Curieusement on apprenait que les chefs militaires dominicains avaient décidé de fermer la frontière dans l'après-midi du même jour. «Une mesure préventive», disait la Vice-présidente Milagros Ortiz Bosch citée par le quotidien El Siglo (29-07-01), et il semble que toute la hiérarchie militaire dominicaine se concentrait sur les événements survenus en Haïti. Le Listin Diario rapportait de son côté que cinq «policiers» avaient cherché refuge en République dominicaine et qu'ils rentraient ensuite en Haïti! A son tour le président Hipolito Mejia se mêlait de la partie et rentrait en trombe du Pérou où il prenait part à l'investiture du nouveau président Alejandro Toledo. Avant son retour il déclarait à la presse: «J'ai parlé à la vice-présidente, madame Milagros, et au secrétaire des Forces armées. Ils m'ont informé que tout est tranquille, sous contrôle et quand je rentrerait au pays, j'aurai de meilleures informations.» Des informations qui devraient être fournies plutôt, en toute transparence, à la population haïtienne par son gouvernement pour ne point laisser libre cours aux spéculations. Ce dont ne se sont guère privés les leaders de la Convergence. En effet, l'un d'eux, Serge Gilles ne perdait pas de temps pour lancer que c'était une manoeuvre «ourdie par le gouvernement pour trouver une excuse afin d'emprisonner les chefs de l'opposition». Chavannes Jean-Baptiste évidemment, Hubert de Ronceray, Evans Paul et Micha Gaillard lui emboîtaient le pas. Une explication assez simpliste, d'autant plus que Serge Gilles et de Ronceray comme anciens putschistes n'ont jamais été inquiétés. Les explications des représentants gouvernementaux ne valaient pas mieux non plus, n'apportant pas plus de précisions sur les tenants et aboutissants de cette affaire, si ce n'est de déclarer, comme le député Simpson Libérus que c'était un «complot» et le président du Sénat Yvon Neptune qui y voyait une phase d'un coup d'État.
A qui profite le crime?
La situation est redevenue normale, si l'on peut dire, au début de la semaine, mais les questions demeurent encore sans réponse. Coup d'Etat, déstabilisation ou pressions? Qui est à l'origine de ces coups de main somme toute assez bien organisés? Au bénéfice de qui? Y a-t-il eu des complicités au sein de la Police? Quel sens donner à ces événements, etc.? «Cela reste un mystère pour moi, parce que je ne peux pas comprendre qu'à deux heures du matin 2 ou 3 zenglendos investissent le local de l'Académie militaire, et dire qu'ils s'en sont allés avec autant de facilité qu'ils sont venus. Je crois qu'il faudrait une enquête sérieuse au sein de la police car cela reste un mystère pour moi», a dit le député de la 3e circonscription de Port-au-Prince Simpson Libérus. Pour sa part, le président de la Chambre des députés Pierre Paul Cotin veut des explications. A ce sujet, il a décidé de former une commission parlementaire d'enquête et d'inviter à la Chambre le ministre de la Justice Garry Lissade et le directeur de la PNH Jean Nesly Lucien.
Coup d'état ou pas, ces attaques simultanées ont montré en tout cas qu'il s'agissait d'un mouvement bien organisé. Des hommes revêtus de l'uniforme des ex-FAd'H ont opéré en plusieurs points du territoire national. Il ne fait pas de sens que ce soit un coup monté du pouvoir en place, comme aimerait le faire croire la Convergence. Dans quelles intentions? Ce serait comme porter un coup à soi-même, vu que cette action a montré la vulnérabilité et de la Police nationale et du régime Lavalas. Est-ce justement pour évaluer la capacité de réponse du gouvernement et l'appui sur lequel il puisse compter au sein de la population que ces actions auraient été montées?
Mais l'essentiel n'est point là. L'intérêt montré en la circonstance par les autorités dominicaines face à l'action de «quelques délinquants», suivant les mots mêmes du représentant de l'OEA Sergio Romero Cuevas (voir p. 6) tend à indiquer qu'elle, cette action, aurait son origine au-delà des frontières de l'île entière. (On n'est pas sans savoir que le président Mejìa est presque une marionnette aux mains des nombreux généraux de son armée qui marchent, eux, main dans la main avec le Pentagone. Le «laboratoire» (la CIA et le Pentagone) aura bien pu réactiver ses agents pour une cause bien déterminée: par exemple, porter Lavalas à faire toutes les concessions exigées pour ne garder que les oripeaux du pouvoir. Cette attaque a bien montré qu'ils auraient pu faire plus de dégâts, s'ils l'avaient voulu. Le représentant de l'OEA Romero Cuevas arrivé en Haïti le jour même des événements a déclaré qu'«on ne peut plus parler de coup d'État et qu'il faut se concentrer sur les négociations» et que ce sont d'autres comptes qui se règlent, et qu'on doit laisser à la police et à la justice le soin de faire leur travail. Il en sait donc beaucoup. En tout état de cause, comme nous l'avons souvent dit dans ces pages, a été mis à nu le lien étroit existant entre ces mouvements et la République dominicaine devenue une base arrière pour les putschistes, les macoutes, les anciens militaires et aujourd'hui les policiers dissidents. Dernièrement, sous la présidence de René Préval, des policiers s'étaient enfuis dans les mêmes conditions en République dominicaine avant de se rendre en Equateur. Il y a peu les journaux dominicains, comme nous le signalions à ce moment-là, faisaient état de leur présence en République dominicaine et même en Haïti. Leurs rapports avec l'ambassade et autres agents des Etats-Unis en Haïti avaient été établis. Il est clair que les événements du samedi 28 juillet ont profité à la Convergence pour accentuer la pression sur le gouvernement et l'amener à la reddition totale.
Dans la nuit du mardi 31 juillet, le Premier ministre Jean-Marie Chérestal a fait paraître un communiqué pour présenter un bilan provisoire officiel des événements survenus le samedi 28 juillet précédent, d'où nous tirons ce qui suit: «Les investigations policières ont produit les résultats suivants:
Port-au-Prince et Pétion-Ville:
1) Nombre des assaillants: environ 15;
2) Nombre de blessés: PNH: a) 13 aspirants policiers,
b) 1 officier de police;
Plusieurs (blessés) parmi les assaillants suivants les témoignages des médecins.
Nombre de morts:
PNH: a) un aspirant policier; 2 policiers
Parmi les assaillants: non déterminé.Arrestations: 10
Mirebalais/Hinche
Nombre de morts: PNH: 2 policiers
Arrestations: 5 à Hinche.Belladères
1)Nombre de morts: 1 assaillant
20 arrestations.»