À qui appartient la «société civile»?
Une nouvelle organisation auto-proclamée «Société civile majoritaire» a été lancée à Port-au-Prince le vendredi 1er juin 2001 lors d'une conférence de presse à l'hôtel Holliday Inn/Le Plaza au Champ-de-Mars. Ses fondateurs l'ont définie en principe par opposition à l'«Initiative de la société civile» (ISC) des Rosny Desroches et consorts, qu'ils ont qualifiée de «société civile minoritaire». Réclamant au passage le jugement du général Prosper Avril, ils ont dressé un véritable réquisitoire contre l'organisation de Desroches qui rechercherait «la conquête du pouvoir politique et le maintien du pouvoir économique pour la minorité possédante à travers des mécanismes viciés qui excluent la grande majorité de la population». L'un des porte-parole, le docteur Kalil Jean-Baptiste a déclaré: «Dans l'Initiative de la société civile de M. Desroches, trouvons-nous des chômeurs, des chauffeurs, des paysans, des étudiants, des membres du secteur socio-professionnel? Je crois que vous avez la réponse. A partir de toutes ces considérations, nous affirmons aujourd'hui: premièrement l'expression même d'Initiative de la société civile de M. Desroches traduit une véritable escroquerie intellectuelle... Deuxièmement cette organisation civile de la minorité ne saurait de quelque façon que ce soit parler au nom du peuple haïtien, parce qu'elle n'est pas représentative.» Cependant, il s'est dit disposé à dialoguer avec les représentants de ce qu'il appelle la société civile minoritaire. Ladite Société civile majoritaire a été lancée par les huit personnes suivantes: Rosnie Gustave (Organisation des femmes de Marigot), Jean Marie Cristallin, Albert Hudson, Jean-Baptiste Rubens, Kelly d'Haiti, Kalil Jean-Baptiste, Carline Sanon, Jean Daniel Pascal et un représentant du Collectif des médecins haïtiens. Ils disent être les représentants de plus de 130 organisations de la société civile.
Il va sans dire donc que cette société civile-ci est une organisation proche de Fanmi Lavalas. Elle a émergé juste au moment où le pouvoir a commencé à vouloir dénoncer les prétentions de l'ISC (Initiative de la société civile) au lendemain de la visite en Haïti du secrétaire général de l'OEA César Gaviria il y a de cela une dizaine de jours. «... Une petite minorité qui croit avoir le monopole de la société civile. On y trouve la majorité des putschistes qui avait financé le coup d'Etat du 30 septembre 1991. A côté des anciens putschistes on trouve les nouveaux putschistes qui se donnent l'air de démocrates, mais qui n'ont pas digéré le fait que la majorité du peuple ait voté Fanmi Lavalas au cours des élections...», avait dit peu de temps auparavant Yvon Neptune, président du Sénat et représentant national de Fanmi Lavalas. Dans le même ordre d'idées, le ministre de la Communication et de la Culture Guy Paul avait avec raison accusé l'ISC d'être juge et partie dans les négociations autour de la crise politique. N'empêche que Fanmi Lavalas lui avait donné une forme de légitimité en lui conférant presque officiellement un rôle de médiateur attitré.
L'expression même de «société civile majoritaire» est venue de la présidence qui considérait la visite de Gaviria comme une victoire de la «société civile majoritaire». On voit bien que cette affaire de société civile majoritaire versus société civile minoritaire est un nouvel épisode de la rivalité entre les deux camps rivaux qui font appel au même «lexique politique sans aucune définition préalable»,pour paraphraser le journaliste Bernard Cassen du Monde diplomatique («Le piège de la gouvernance», p. 28, juin 2001).
On comprend alors l'arrogante réaction de l'autre groupe face au lancement de la «Société civile majoritaire» qui n'a pas tari de critiques. «Qui sont ces mandataires ayant reçu un mandat valable par une majorité certifiée?», s'est écrié Rosny Desroches qui a poursuivi en ces termes: «Notre point de vue, c'est que pour que le problème économique puisse être résolu de façon durable, il faut que nous trouvions au plus vite une solution au problème politique, à la crise électorale». Son confrère Edouard Paultre de la Fédération protestante d'Haïti a pour sa part concédé avec une fausse modestie: «Nous ne croyons pas représenter la société civile haïtienne dans son ensemble», tout en jugeant les déclarations de l'autre groupe «exclusives» et inappropriées dans le contexte de la crise actuelle. Quant à l'ancien Premier ministre désigné et recalé Hervé Denis il s'est lancé dans des diatribes démagogiques: «Ces parties de la société civile, du secteur privé, du secteur des affaires, c'est à eux que Lavalas en veut terriblement aujourd'hui, parce qu'ils ont le courage de dire ce qu'ils pensent, ils ont le courage de faire des propositions, ils ont le courage de s'impliquer désormais dans la politique.» Un des porte-parole de la Convergence, le néo-duvaliériste Hubert de Ronceray est lui aussi venu à la rescousse de ses alliés de l'ISC: «La société civile dans son ensemble s'est rendu compte que définitivement Lavalas ne composera pas avec elle. Alors bon, les messieurs se sont énervés, se sont fâchés, ils pensaient pouvoir faire travailler l'OEA avec seulement la société civile afin de mettre à côté la Convergence. La société civile est finalement restée solidaire de la cause nationale. Et puis, Lavalas voit qu'en définitive il n'a plus personne avec lui, et fâché, il lance des injures, traite la société civile de ce qu'elle n'est pas, alors qu'elle était hier son chouchou; mais aujourd'hui ce sont des bêtes à abattre».
Cette guerre de mots pourrait continuer encore longtemps qu'on n'en verrait pas la fin. On pourrait se demander cependant pourquoi Fanmi Lavalas a-t-il tant attendu avant d'avoir cette réaction à l'égard de l'Initiative de la société civile (ISC), puisque dès les premiers moments il était clair qu'elle n'était point représentative, ou plutôt que c'était une addition d'intérêts très privés opposés à l'intérêt général. En un mot le secteur bourgeois de la société civile qui venait à la rescousse de la Convergence. Nous avions même rappelé dans nos pages la participation de ses leaders, tels Rosny Desroches, Edouard Paultre, etc. au mouvement d'opposition à Lavalas d'Olivier Nadal. Les positions antérieures prises par ces hommes les disqualifiaient de toute initiative de médiation censément neutre et impartiale. Comme toujours par opportunisme et manque de principe, Fanmi Lavalas s'était bouché les oreilles, et avait voulu croire que les loups pouvaient se convertir en agneaux. Maintenant que des torts quasi irréversibles ont été causés dans le processus de négociations par l'ISC guidée par ses intérêts et objectifs de classe, la direction lavalassienne tente désespérément de regagner le chemin perdu.