Le sénateur Dany Toussaint
convoqué ou inculpé?Dans le cadre de son enquête sur l'assassinat du directeur de Radio Haïti Inter Jean L. Dominique, le juge d'instruction Claudy Gassant poursuivait avec les invitations à son cabinet. Parmi les derniers invités figurent des personnalités aussi diverses que le «journaliste» ivoirien kidnappé puis libéré récemment Abdoulaye Gyédéuengué - qui se serait fait dévaliser curieusement par ses ravisseurs de 450 mille dollars US en argent liquide qu'il avait avec lui!, - l'ancien cadre de la police Anthony Charlier, l'ex-militaire Richard Salomon et des leaders de la Convergence, Evans Paul et Sauveur Pierre-Etienne, et pour la huitième fois le sénateur Dany Toussaint.
Sauveur Pierre-Étienne avait préféré se rendre à New York, et son confrère de l'OPL Paul Denis le disculpait avec une courtoisie peu habituelle de sa part: «Etant à présent hors du territoire haïtien, il ne pourra pas se présenter. Alors j'ai présenté les excuses de Sauveur Pierre-Etienne au juge d'instruction, Me Claudy Gassant. Je dois le faire de façon formelle ce matin.» Quant à Evans Paul, il s'est présenté au cabinet du juge le 24 mai, après avoir déblatéré comme de coutume: «Maintenant il reste à savoir est-ce que cette personnalité a assez de sens de responsabilité pour ne pas abuser de son pouvoir», a dit Paul qui voit une machination politique dans cette convocation venue «plus d'un an après le meurtre». Pourquoi pas?
En ce qui concerne Abdoulaye Guédéouengué, ses propos autour de sa convocation sont tissés d'arrogance et d'une impertinence acceptable pour la seule justice haïtienne. «Seulement on a besoin de lumière. L'enquêteur qui m'a convoqué n'a pas vraiment de moyens pour retrouver certaines personnes. Donc, je suis un professionnel, je peux faire l'enquête mieux que lui. Bon il m'a convoqué ici», a dit Guédéoungué qui a révélé avoir déjà rencontré dans le cadre de l'enquête sur le meurtre de Dominique le sénateur Dany Toussaint, des employés du ministère de la Justice, de l'Intérieur, de l'APN, de l'Immigration, des services de cargo, etc. Au terme de ses investigations, il compterait publier un rapport international. A part l'affaire Dominique, il mène, prétend-il, des enquêtes sur la dilapidation des fonds de VOAM (Voye Ayiti Monte) recueillis dans la diaspora, au Canada et aux États-Unis, en 1990-1991, et sur le kidnapping dont il a été victime. Interrogé sur la valeur de 450 mille dollars US qu'il avait sur lui lors du kidnapping, Guédéouengue a voulu se montrer moqueur, mais il n'a point convaincu: «Les poches c'est fait pour l'argent et l'argent c'est fait pour les poches. C'est seulement ça que la loi haïtienne défend, interdit que l'on porte de l'argent. La loi haïtienne ne défend pas aussi les crimes dans le pays, les vols dans les bureaux publics», répondant ainsi au journaliste qui lui faisait remarquer l'illégalité de son action.
Évidemment c'est la nouvelle invitation adressée au sénateur Dany Toussaint qui a retenu l'attention. Après tant de comparutions on pensait que c'était fini, qu'il n'avait plus grand-chose à dire. Mais tel ne semble pas être le cas. Cette fois-ci, le 25 mai, il était accompagné de deux de ses avocats dont Jean-Renel Sanon se contentait de dire sans autres détails aux journalistes: «Pour moi, ça ne va pas beaucoup durer. Ça va prendre le temps qu'il fallait. Donc j'ai été sollicité à cet effet...» Quant au principal intéressé il s'est montré plutôt discret pour déclarer simplement: «Le dossier n'a pas évolué, ce sont les mêmes questions qui reviennent... Je ne vais pas contrôler combien de fois; tant que le juge a besoin de moi, il peut m'appeler. Une fois que c'est pour apporter ma contribution... Si le juge m'appelle je répondrai avec ou sans avocat.»
C'est justement ce qui a intrigué les observateurs, puisque quand il n'était qu'un «invité», le juge Gassant a toujours insisté que l'assistance juridique n'était point acceptable. Et le quotidien Le Nouvelliste n'hésitait pas à titrer dans son édition du 25-27 mai 2001: «Dany Toussaint serait-il inculpé?», pour poursuivre: «Le Premier sénateur de l'Ouest serait inculpé dans l'assassinat du journaliste Jean L. Dominique. L'information semble être confirmée...»
De notre côté nous avons bien essayé de rejoindre les défenseurs de Toussaint, mais nous n'avons pas pu obtenir de correspondant au bout de la ligne téléphonique. Cependant il est trop tôt pour tirer des conclusions. Attendons voir si le juge Gassant va demander la levée de l'immunité du sénateur, ce qui ne prouverait point sa culpabilité, mais indiquerait que «le dossier a effectivement évolué».
Entre-temps, l'animosité de certains personnages a redoublé comme par coïncidence contre le juge d'instruction Gassant qui a encore été soumis à l'arbitraire de l'inspecteur de la circulation Evans Saturné. C'est pour la quatrième fois que ce dernier s'en prend à Gassant. Cette fois il l'a intercepté très tôt le matin, alors que le juge venait de quitter son domicile et roulait dans le véhicule officiel qui lui a été fourni pour remplir sa tâche. Le policier Saturné l'a fait stopper pour confisquer ses clés sous le faux prétexte que le juge s'était engagé dans un sens unique. C'est cousu de fil blanc, car même si l'infraction avait été réelle, ce ne serait certainement point une raison de procéder ainsi. A moins que Saturné fabrique lui-même les règlements de la circulation, à défaut de pouvoir changer les règles de l'instruction judiciaire.