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30 Mai  au  5 Juin  2001
Actualité politique


Que veut l'OEA?

Le dimanche 27 mai, est arrivé pour une huitième visite au moins en une année le secrétaire général adjoint de l'OEA, le Nord-Américain Luigi Einaudi. Ses précédents voyages avaient, du moins officiellement, pour but de lui permettre de servir de médiateur dans la crise post-électorale haïtienne. Cette fois-ci, ce n'est point tout à fait différent, sauf qu'il a précédé de deux jours l'arrivée à Port-au-Prince du secrétaire général lui-même, l'ex-président colombien César Gaviria accompagné de l'ex-Premier ministre de la Dominique, Dame Eugénia Charles qui avait été «instrumentale» pour fournir une sanction régionale à l'ex-président Ronald Reagan pour l'invasion de la Grenade en 1980. Gaviria lui-même, comme on le sait, doit son poste actuel à l'influence et aux pressions de Washington.

Gaviria s'est montré assez bref en débarquant ce mardi matin 29 mai dans la capitale, déclarant en anglais, pas en espagnol ni en français: «Je viens en Haïti avec l'ex-Premier ministre de la Dominique, Eugenia Charles, avec un mandat très clair du Caricom et de l'OEA dans mon cas. Nous espérons pouvoir mettre sur pied une solution pour la crise politique... Et nous serons en contact avec le gouvernement, l'opposition et la société civile...»

Si Gaviria est sincère, il va devoir se mettre réellement à la tâche durant ces deux journées qu'il compte passer en Haïti, d'autant plus qu'en une année, les «négociations» ont beaucoup plus reculé, car elles n'ont point avancé. Les positions de l'opposition se sont même durcies alors que le gouvernement entamait concessions après concessions depuis les fameux huit points convenus avec l'ex-président Bill Clinton. À tel point que le régime Lavalas n'a plus rien à offrir, étant même obligé d'essayer de reprendre un peu du terrain abandonné à ses concurrents de la Convergence démocratique. Telle la question des élus à qui le président Aristide disait il y a une dizaine de jours qu'il n'était pas question qu'ils soient dépouillés de leurs fonctions.

Pour sa part, l'un des leaders de la Convergence, le coordonnateur de l'OPL le 8 mai dernier affichait encore son inflexibilité après un an de tractations: «...Nous n'avons rien à donner, tonnait Gérard Pierre-Charles, c'est la position que nous avons toujours eue... et nous abordons ces négociations dans la meilleure bonne foi du monde...» Inflexibilité et bonne foi, Pierre-Charles ne manque pas de toupet! Mais il serait erroné de croire qu'il ne sait pas où il veut en venir, ce qu'il attend véritablement de l'OEA.

Arrivé en Haïti le 27 mai, Luigi Einaudi a aussitôt, sans mettre de gants blancs, estimé que le chef de l'Etat Jean-Bertrand Aristide devrait trouver les moyens d'une entente avec l'opposition. Laquelle passerait selon lui par l'annulation pure et simple des élections du 21 mai 2000 et l'organisation de nouvelles élections législatives crédibles sous contrôle étranger.

L'OEA en fin de compte met bas les masques en faisant évoluer sa position vers celle de la Convergence, car avant son avant-dernière mission en Haïti, Einaudi, cité par le Miami Herald parlait seulement de deuxième tour de scrutin pour 8 ou 9 sénateurs déclarés élus dès le premier tour le 21 mai 2000. C'est ce qu'avait toujours réclamé l'OEA suite au rapport de sa mission d'observation électorale conduite par l'ambassadeur Orlando Marville. Il est vrai que le ministre des Affaires étrangères Joseph Antonio avait déjà concédé devant le Conseil permanent de l'OEA des législatives anticipées. Mais Antonio a déclaré au Sénat le 28 mai s'en remettre au Parlement pour toute décision relative à une réduction de mandat. «Nous n'avons pas discuté des questions principales, nous avons fait un travail général sur tous les efforts du gouvernement haïtien pour une sortie de crise. Nous avons essayé de leur présenter (aux sénateurs) la vision actuelle de l'OEA sur la situation et des propositions éventuelles que peuvent faire les délégués de l'OEA pour trouver un accord. L'OEA peut mettre en question les 'sénateurs contestés'; l'OEA peut faire aussi des propositions pour qu'il y ait très prochainement des élections pour les sénateurs contestés; l'OEA peut également faire des propositions concernant des députés et des sénateurs qui ont été élus en mai 2000 et...» On voit bien qu'Antonio quand il n'est pas en avance dans ses concessions, il est en retard par rapport à la position de ses interlocuteurs internationaux, car un jour auparavant il avait déjà présenté la position de l'OEA mentionnée précédemment. Encore qu'il soit entré en contradiction avec le président du Sénat Yvon Neptune qui croit que la décision relative aux concessions à faire doit venir de l'Exécutif. «Nous précisons que les objections de l'OEA concernaient les postes de sénateurs ayant eu un problème au niveau de la méthode de calcul. L'ordre c'est de voir dans quelle mesure, ce n'est pas nous, là encore c'est du domaine du gouvernement, du chef de l'Etat en particulier, des organisations politiques en général. Nous devons voir comment avancer avec le processus des élections, d'une part, pour leur correction, d'autre part pour améliorer le processus dans toutes ses dimensions, dans tous ses niveaux», a déclaré Neptune. Il va sans dire donc que Lavalas est acculé à considérer beaucoup de choses, malgré une apparente machine arrière sur ses concessions. On se rappelle que le 16 mai au palais national, le président Aristide avait dit aux élus locaux: «Le vote populaire n'est pas négociable», sans convaincre grand monde. Finalement le président Aristide s'est piégé lui-même en faisant de la surenchère avec la Convergence pour lui disputer les faveurs de la communauté internationale.

Malheureusement, la communauté internationale tisse sa toile, profitant de ses concessions successives, et élabore au fur et à mesure des «textes» ou des «accords» à travers l'OEA pour donner un cadre international «légal» pour parvenir à son but.

Et ce n'est nul autre que l'un des principaux représentants de la «société civile», porte-parole du CLED, Philippe Rouzier qui n'a pas hésité à avouer: «... Puisque nous ne sommes même pas encore d'accord sur le protocole,... qu'il y aura des pas déterminants. Ce que je veux dire, c'est que nous doutons que l'OEA, à moins d'un miracle, que nous appelons de tous nos voeux, je ne crois pas qu'ils repartiront avec un accord politique ficelé entre les parties, parce que d'après moi nous sommes extrêmement loin de cette échéance.»

D'ailleurs juste l'avant-veille de son voyage en Haïti, Luigi Einaudi vendait la mèche quant au projet de l'OEA dans le dossier haïtien alors qu'il prenait la parole devant ses pairs de l'IRI à Washington, déclarant: «Personnellement je dois accepter un échec... J'ai fait tout l'effort possible pour obtenir un accord sur les conditions pour des élections présidentielles (sic) et nous n'avons abouti nulle part» (El Siglo, RD 26-05-01). En fait Einaudi, si on comprend bien, en serait rendu à l'option zéro de la Convergence alors qu'il prétend servir de médiateur. Concernant la présidence d'Aristide, il s'est même aventuré à proclamer: «Une chose est de reconnaître, une autre d'appuyer un gouvernement.» Il faisait déjà ses projections pour la décision qui serait prise le 4 juin à l'Assemblée générale de l'OEA au Costa Rica, expliquant que le secrétaire général Gaviria y présentera un rapport final de sa mission de dernière minute à Port-au-Prince, invoquant la résolution 1080 datant de 1991 qui «recommande des sanctions contre un pays membre où la démocratie a été interrompue, pas nécessairement par un coup d'État militaire». S'il ne s'agit pas d'une menace contre Haïti, tant de précision ne serait point de mise.

Aristide semble donc pris entre le marteau et l'enclume: l'intransigeance de la Convergence et l'hypocrisie de la «communauté internationale». Car tout compte fait, l'OEA/Caricom ne vient point, comme on le voit, en tant que médiateur faciliter des pourparlers. Nous l'avons dit plus haut, la communauté internationale tisse sa toile. Méthodiquement, en glissant des paragraphes ou des phrases en apparence inoffensives dans les «accords». La Déclaration du Sommet des Amériques à Québec en avril dernier comporte ce passage qui dit bien ce qu'il veut dire: «Nous demandons à nos ministres des Affaires étrangères de préparer, dans le cadre de la prochaine Assemblée générale de l'OEA, une Charte démocratique interaméricaine, laquelle renforcera les instruments de l'OEA pour la défense active d'une démocratie représentative.» Ce n'est pas pour rien que le Venezuela a tenu à faire noter qu'il exprimait une «réserve» officielle sur ce passage.

Mais qu'on ne se trompe pas sur ces pouvoirs régaliens offerts à l'OEA. L'ex-ambassadeur de la République dominicaine à l'OEA, Espinal Jacobo, cité par le quotidien Listin Diario, disait clairement que «dans le cas d'Haïti, les Etats-Unis ont délégué à l'OEA la recherche de solutions, car il semble que comme le Canada ils veuillent jouer un rôle 'derrière les rideaux'...»(29-05-01).

On fait miroiter entre-temps les avantages de la soumission, à croire que de ce fait l'aide internationale coulerait à flots. «Personne n'est en faveur de sanctions mais nul ne veut non plus passer tout son temps dans de sempiternels essais», a dit Einaudi. Déjà en Haïti la presse bourgeoisie évoque les sanctions liées à la «résolution 1080» de l'OEA contre tout pays membre de l'OEA qui violerait les principes de la démocratie représentative. Parlant de Eugenia Charles, Enaudi n'a t-il pas dit qu'elle était «un personnage redoutable de la Dominique». Rappelant ainsi le promptitude avec laquelle la «dame de fer» avait participé à l'invasion de la Grenade sous la dictée de Ronald Reagan. Est-ce un hasard si c'est à ce moment que Georges Saati de MOUN (le parti d'Olivier Nadal) a été vu bras dessus dans dessous avec le président dominicain Hipolito Mejia, posant même pour une «photo-souvenir», ou qu'une nouvelle affaire Prosper Avril défraie en même temps la chronique. Finalement ce va-et-vient incessant n'aurait pour but final que de faire perdurer la crise ainsi rendue insoluble afin de justifier une mise sous tutelle directe d'Haïti par une autre intervention, l'armée dominicaine, État dans l'État, servant cette fois de principale force d'appoint avec des petits Etats de la Caricom que Washington pressurerait pour cautionner cette nouvelle forfaiture, comme ce fut le cas en 1982 pour la Grenade. C'est, à tout le moins, ce que prépare du côté haïtien la Convergence démocratique, qui n'aurait d'autres moyens pour imposer son option zéro, tel que prôné par le renégat Gérard Pierre-Charles.

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