Prosper Avril restera-t-il
sous les verrous?Six agents vêtus de l'uniforme noir d'une unité spéciale de la Police, et portant cagoule, ont débarqué vers les 2 heures de l'après-midi du samedi 26 mai 2001 au Cassagne Restaurant, à Pétion-Ville, et ont passé les menottes à l'ex-général-président et ex-dictateur Prosper Avril renversé en 1990. Celui-ci procédait à ce moment-là à la vente-signature de son nouveau livre intitulé Le Livre noir de l'insécurité (1995-2000). Un titre qu'il aura sans doute choisi sans fausse ironie, car sur le sujet il doit en savoir lui-même pas mal de choses pour avoir été l'un des initiateurs du climat d'insécurité qui n'en finit plus dans le pays. Cette opération a été exécutée sur les ordres du commissaire du gouvernement Josué Pierre-Louis. Avril a été conduit d'abord au commissariat de Pétion-Ville.
Son avocat, Me Rigaud Duplan s'est aussitôt naturellement objecté à cette arrestation sans trop pouvoir trouver des arguments: «C'est sur l'ordre du commissaire qu'il a été arrêté. Ils ont dit que c'est pour 'complot contre la sûreté de l'État' 'Mais jusqu'à présent je n'ai pas pu trouver le commissaire pour savoir exactement pourquoi on l'a arrêté en plein samedi (!), parce que c'est un citoyen qui a un domicile connu, un citoyen connu. On aurait pu l'inviter par un mandat de comparution, parce qu'il n'y a pas de flagrant délit' A ma connaissance, il n'y a aucune chose de la sorte comme 'un complot contre la sûreté de l'État' On ne lui a pas remis le mandat d'après ce qu'il m'a dit 'On aurait pu envoyer un huissier'» (Kiskeya, 26-05-01). L'homme de loi fait en fait du gros bluff, à défaut de trouver autre chose. Puisque en 1996, alors que des policiers avaient été dépêchés chez Prosper Avril, il avait immédiatement pris asile à l'ambassade colombienne voisine de sa luxueuse résidence. Il n'y avait pas d'autre moyen de l'appréhender que la surprise.
Inévitablement, cependant, d'autres se mettaient de la partie, particulièrement ses nouveaux alliés de la Convergence qui d'ailleurs l'accueillaient à bras ouverts lors de la journée de réflexion organisée par ce regroupement le 19 avril dernier. Serge Gilles, Evans Paul se réjouissaient de la présence parmi eux de ce baron du duvaliérisme dur. Et Leslie Manigat était, comme on dit, aux anges, et le manifestait assez bruyamment en ces termes: «Écoutez, disait Manigat, pour nous c'est une rencontre fraternelle. En tant que membres de la Convergence, vous venez de voir la diversité du monde haïtien que nous avons pu réunir»... En fait il n'y avait pas vraiment de diversité dans cette faune d'opportunistes macouto-bourgeois: ils se retrouvaient en fonction des mêmes intérêts. Avril ne se faisait pas prier non plus pour répondre à cet accueil chaleureux: «Bon, il s'agit d'aider à arriver à cette négociation que le pays attend... Naturellement on a été invité pour cela...» Justement pour apporter la force de frappe militaire qui ferait défaut à la Convergence. L'ex-général garde encore bien des contacts au sein de ses ex-subalternes de l'armée dissoute, comme on devait le remarquer avec la manifestation de ces derniers qui avait lieu presque à la même époque.
Mais ce 26 mai, jour de l'arrestation, il fallait voir tous ceux qui avaient prétendu jusqu'à 1986 lutter contre le macoutisme, trouver moyen d'exprimer leur affection au criminel. Paul Denis de l'OPL/Convergence s'enflammait: ... «On peut envoyer un policier avec un mandat selon les formes... Ce n'est pas la peine de faire ce déploiement de forces avec comme seul objectif d'intimider la population... Donc c'est une mesure qui se place dans un cadre politique... Nous de la Convergence démocratique, nous condamnons l'enlèvement de Prosper Avril... Cela fait partie de la politique de répression, de persécutions contre les adversaires politiques du pouvoir de facto Lavalas» (Radio Haïti, 28-05-01). Dans un cas ou dans l'autre, il demeure qu'Avril avait contre lui un mandat de recherche depuis 1996. Et Jean-Claude Bajeux se plaignait aussi, disant: «J'ai beaucoup de questions sur la légitimité de ces arrestations. Je ne vois pas comment quelqu'un peut entamer des négociations quand on arrête deux personnes.» C'est tout ce Bajeux aurait à dire pour contester l'incarcération de ce criminel qui a semé la terreur dans le pays officiellement comme président de facto de 1988 à 1990? Et Micha Gaillard du Conacom/Convergence à son tour: «Je pense que l'arrestation de Fortuné et d'Avril est un signal pour dire: Écoutez, nous n'acceptons pas de menaces contre l'ordre Lavalas. C'est incroyable à quelques jours à peine avant l'arrivée de Gaviria.» Si on comprend bien le raisonnement de ce benêt de Gaillard, l'arrivée du secrétaire général de l'OEA devrait signifier l'amnistie totale de tous les bandits?
Peut-être que tout ce monde a la mémoire bien courte? D'ailleurs n'ont-ils pas déjà oublié tous les crimes commis par les Duvalier, père et fils, et leurs acolytes, des forfaits restés impunis dont ils se gardent même d'évoquer même le souvenir. Bajeux le premier. Comme on le voit d'ailleurs, personne parmi eux ne songe à réclamer tout l'argent du pillage du Trésor public perpétré durant la dictature.
Avons-nous le temps de faire un bref coup d'oeil sur la carrière chargée de cet ancien dictateur sur le sort duquel les «démocrates» de la Convergence versent des larmes. Contentons-nous de donner pour l'instant quelques indices pour les lecteurs qui l'ignoreraient. Avril a fait toute sa carrière à l'avant-garde dans l'armée macoute des Duvalier. Il était à un moment donné l'homme de confiance de Duvalier fils, après avoir servi comme officier sous le règne du père au Palais national dans le sous-sol duquel fonctionnait une salle de torture permanente contre les opposants au régime. Prosper Avril a été l'un des favoris des services de Washington au point de se voir octroyer régulièrement des bourses de stage pour aller parfaire ses connaissances répressives aux Etats-Unis. Après le départ de Duvalier en 1986, il a été dans les coulisses le maître d'oeuvre des différents régimes militaires et putschistes qui se sont succédés jusqu'à occuper lui-même le pouvoir de 1988 à 1990 en mettant de l'avant une pseudo-révolte des «petits soldats». C'est sous son régime qu'il allait faire atrocement torturer des opposants, un épisode mémorable qui est passé dans les annales sous le nom des «prisonniers de la Toussaint». D'ailleurs il en sera question plus loin dans cet article.
La justice a semblé vouloir faire les choses dans les règles. En effet, moins de 48 heures après son arrestation, Prosper Avril a comparu le lundi 28 mai au parquet du tribunal civil de Port-au-Prince. Mais non pas seulement sous l'accusation de complot contre la sûreté de l'État, puisque trois de ses victimes, Marino Étienne, Jean Auguste Mézyeux et Patrick Beauchard ont porté plainte, même si deux autres, Evans Paul et Serge Gilles, ses alliés dans la Convergence, préfèrent se faire discrets dans un sens ou dans l'autre pour l'instant. Quant à l'avocat de l'inculpé, Me Rigaud Duplan, il n'a eu que d'autres cris d'orfraie à apporter à la défense de son client, prétendant à la caducité du mandat parce qu'émis depuis 1996 par le juge Gérald Gilles «aujourd'hui décédé». «Donc, a déclaré Duplan, c'est quelque chose d'extraordinaire dans les annales judiciaires et dans les annales du parquet de ce pays», et ensuite d'invoquer la prescription contre les plaintes des victimes qui dateraient de 1989, «depuis plus de dix ans.» En conclusion, il se prononçait haut et fort et «faux»: «Donc son arrestation est un acte arbitraire, illégal, un acte non autorisé par la loi.»
Le commissaire Josué Pierre-Louis ne l'entendait point ainsi, et avançait que non seulement il avait les plaintes des victimes, plaintes pour lesquelles Avril avait déjà été condamné par un tribunal de Miami, mais aussi l'inculpation pour «complot contre la sûreté de l'État». «Donc, disait le commissaire, dans le cadre de la lutte que mène la justice haïtienne contre l'impunité.... Le juge d'instruction doit finaliser le dossier... Et du même cours, M. Avril doit répondre à des charges de complot... Dans les prochains jours le dossier sera transféré à qui de droit...»
Il revient donc aux tribunaux de décider de la culpabilité de Prosper Avril, si tel est l'objectif de cette arrestation. Car en fait est-ce qu'Avril a été véritablement interpellé à partir du mandat émis en 1996?, on ne se posera la question que pour essayer de savoir si un autre complot était en cours. Mais avec le régime Lavalas, ce n'est point le règne de la transparence et nous ne tenterons même pas de spéculer. Il est un fait que ce criminel mérite d'être jugé. Mais le sera-t-il dans cet éternel échange de bons procédés qu'utilisent les deux rivaux, Fanmi Lavalas et la Convergence? Une autre question peut être soulevée à juste titre: pourquoi les policiers devaient-ils porter une cagoule dans l'exercice légal de leur fonction? Pour ne pas se faire reconnaître dans le cas où Avril redeviendrait tout-puissant sur la scène? S'agit-il d'une mise en scène burlesque? Cependant dans le cadre d'un État de droit, il existe des principes qui stipulent que les autorités n'ont pas le droit d'agir comme des délinquants. Dès lors que le régime recourt à ces méthodes «exceptionnelles», il se piège lui-même et rentre dans la logique de ses adversaires. Et malheureusement ce n'est pas seulement sur ce terrain que le pouvoir Lavalas se laisse aller à une telle dérive...