Actualité politique
Kofi Annan donne le ton
aux «négociations»?Un an déjà que dure la crise post-électorale haïtienne bâtie après les élections du 21 mai 2000. Peu de jours avant cet anniversaire, le secrétaire général adjoint de l'OEA Luigi Einaudi avait effectué une autre mission en Haïti, dont on disait qu'elle était «exploratoire» et préparatoire à la venue du secrétaire général de l'OEA César Gaviria. Depuis lors point de nouvelles. Sur le terrain Fanmi Lavalas et la Convergence démocratique ont continué à mener leur guerre en attendant que la communauté internationale fasse pencher finalement d'un côté ou de l'autre.
Le président Aristide se serait-il rendu compte qu'il perdait du terrain pour vouloir essayer de rassurer et conserver ses appuis? En effet, le 16 mai il réunissait au Palais national les membres élus des collectivités territoriales pour faire marche arrière sur ses nombreuses concessions antérieures et dire que les résultats des élections du 21 mai ne sont pas contestables. «Vous et moi, nous sommes élus; il faut qu'on s'en souvienne pour que personne n'ose changer ce que la masse populaire a décidé avec son bulletin de vote», a dit Aristide qui essaie de souffler le chaud après avoir soufflé pendant longtemps le froid.
Malgré cette bravade, il n'a pourtant point dénoncé l'accord en huit points conclu avec Clinton et approuvé avec des réserves par son successeur George W. Bush. «Il n'est pas question que les résultats de l'ensemble des élections soient annulés... Nous acceptons de considérer les remarques de l'OEA concernant le mode de comptage utilisé pour les sénatoriales. Mais l'OEA et toutes les missions d'observation électorale nationales et internationales avaient reconnu la validité du vote du 21 mai qui était libre, honnête, crédible et transparent», a rappelé un peu tard le sénateur de la Grand'Anse Lans Clones. La communauté internationale avait en effet au prime abord loué la bonne tenue des élections du 21 mai, avant qu'Orlando Marville de la mission d'observation de l'OEA se soit repris en soulevant ce problème de pourcentage. Pourtant toutes les élections antérieures (juin 1995, octobre 1995, décembre 1995, avril 1997, décembre 1990 et janvier 1991) avaient utilisé sans aucune contestation quelconque ce même procédé de calcul. On voit qu'en fait cette crise avait été encouragée par la communauté internationale, et financée même par certains secteurs étrangers comme l'IRI, dont nous savons que cet organisme avait fourni au moins trois millions de dollars pour mettre sur pied la Convergence.
Il est certain que jusqu'à présent c'est cette même communauté internationale qui maintient cette crise en vie. Aurait-elle décidé qu'elle a assez duré et qu'elle a obtenu ce qu'elle voulait? Certains signaux tendraient à montrer qu'on en serait du moins à une nouvelle étape. Une autre période active de chantages aurait commencé. Comment interpréter autrement par exemple que le bureau de la Banque interaméricaine de développement (BID) en Haïti vienne sans crier gare de renvoyer ses employés locaux et étrangers?
Encore plus significatif est ce rapport à l'Assemblée générale que le secrétaire général de l'ONU vient de rendre public au début de cette semaine, le 21 mai, où il apporte un tacite soutien à la Convergence démocratique. Kofi Annan, dans ce langage de bois utilisé dans ce cercle, n'hésite pas à conférer implicitement légitimité et représentativité à la Convergence et à pousser à la roue pour des négociations entre ce groupe et le gouvernement Lavalas sous l'égide de la communauté internationale. Annan ne peut pourtant pas ignorer ce que même un observateur occasionnel constate assez facilement: que la Convergence n'est qu'un instrument aux mains de Washington pour déstabiliser politiquement Haïti et son gouvernement et réfréner toute velléité progressiste chez celui-ci.
En fait, ce rapport présenté par Annan est un véritable scandale fait pour alimenter le feu, contrairement au rôle que devrait assumer l'ONU. Il intervient impudemment, donnant délibérément des interprétations partiales des événements survenus en Haïti depuis le début de la crise électorale. Ainsi il désigne les timides réactions du gouvernement aux provocations de la Convergence comme de «l'intimidation» tandis qu'il ne qualifie la formation d'un «gouvernement parallèle» par la Convergence de simplement «questionnable». Il fait ensuite le tour du déroulement des différentes étapes des dernières élections, et celles du 26 novembre dernier lui paraîtraient avoir «suscité peu d'intérêt de la part du public». Il s'en prend ensuite à l'ex-président René Préval et au Premier ministre de celui-ci, Jacques-Édouard Alexis qui avaient fait, d'après lui, «implicitement des déclarations menaçantes».
Après avoir constamment et continuellement cédé et fait des concessions à non plus finir, y compris ces fameux «huit points» de Clinton, certains observateurs prétendraient voir un durcissement du côté d'Aristide à cause du petit discours qu'il faisait aux membres des collectivités territoriales dont nous parlons ci-dessus. À la rigueur le président voudrait reprendre des forces pour aborder la prochaine étape, car il n'a fait jusqu'à présent que vider son gouvernement de tout contenu populaire. Ainsi que le faisait remarquer le dirigeant du Parti populaire national (PPN) Ben Dupuy: «Aristide ferait face à une rébellion s'il devait laisser tomber ces milliers d'élus. Donc il n'avait pas le choix que de reprendre cette concession. Le problème, c'est qu'il n'aurait jamais dû accepter au prime abord le verdict de l'OEA mettant en question les élections. La Constitution dit bien que le CEP est l'arbitre final, non pas l'OEA.» Il n'y a aucun signe réel de changement dans l'orientation du gouvernement car duvaliéristes et putschistes y sont toujours confortablement installés.
Le rapport d'Annan à l'Assemblée générale aurait lancé par ailleurs un nouveau signal. En effet, en dernière heure, nous avons appris que la Convergence a accepté le siège de l'Université d'État d'Haïti comme «terrain neutre» pour les négociations entre elle et Fanmi Lavalas, suite à l'opportune proposition du recteur de l'UEH Jean-Marie Pasquiot. Fanmi Lavalas n'a pas encore réagi officiellement, mais son porte-parole Jonas Petit avait précédemment déclaré: «J'aimerais rappeler aussi que Fanmi Lavalas n'a jamais eu de problème d'endroit pour dialoguer avec l'opposition.» Le moment décisif pour partager le gâteau serait-il arrivé en prévision de la tenue de la prochaine assemblée générale de l'OEA le 3 juin prochain au Costa Rica?