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9 au 15  Mai 2001
Actualité politique


Négociations: une
surenchère programmée

Le président haïtien croyait-il vraiment qu'en se soumettant à l'application des huit points que lui dictait l'ex-président Bill Clinton, il en serait quitte pour cuisiner tout seul la purée néolibérale? Un célèbre maître queux passé à l'histoire ne croyait pourtant pas si bien dire en écrivant au sujet du goût: «Une longue pratique m'avait appris qu'une complaisance en amène une autre, et quand on est une fois engagé dans cette voie on perd le pouvoir de refuser» (Brillat-Savarin, Physiologie du goût, Flammarion 1982, p.179). En effet, et il n'est point nécessaire de reprendre depuis lors, pour l'instant, les concessions et incessants reculs qu'a dû effectuer depuis décembre 2000 le président Aristide. La semaine dernière en a été fertile, et constitue à elle seule un morceau de choix dans le déroulement de ce «feuilleton», comme le secrétaire général du PPN qualifiait justement ces interminables et à dessein nébuleuses négociations au cours de la conférence de presse du mardi 8 mai.

Le chef de l'État, tout de suite après le Sommet des Amériques, n'annonçait-il pas que le 2 mai les carottes seraient presque cuites? Pourtant dix jours après son retour, c'est-à-dire le 3 mai 2001, il en était toujours à entreprendre au Palais national des pourparlers avec la «société civile», avec comme acteur principal le CLED, pour une solution à la crise. Mais la Convergence démocratique, son principal interlocuteur brillait par son absence. Mais, selon l'un des porte-parole de la Présidence, Mario Dupuy, ces démarches seraient conformes aux engagements pris par le chef de l'Etat de tout mettre en oeuvre pour une solution définitive à cette crise!

La Convergence démocratique - qui avait ouvert ses propres assises les 19 et 27 avril - n'avait pas répondu, comme nous venons de le dire, à l'invitation. On retrouvait au Palais des représentants d'autres partis et groupuscules non directement concernés, du secteur des affaires et de la société civile. Le ministre de la Planification et de la Coopération externe Marc Bazin (MIDH), Gérard Blot de l'Alternative pour le changement, Evans Nicolas (URN), le macoute Serge Beaulieu (PAN), Max Chauvet (CLED), Pierre Emile Rouzier (Initiative de la société civile), Edouard Paultre, Rosny Desroches (société civile), Jacques Kawly (Chambre de commerce du Sud-Est), etc. Au terme de trois heures de débat, les invités et leurs hôtes de Fanmi Lavalas se seraient entendus sur les points suivants: 1. la solution à la crise haïtienne doit aller au-delà de la simple question électorale pour poser les problèmes structurels comme l'économie et les institutions; 2. la crise a trop duré; 3. Aristide s'est engagé à participer personnellement aux négociations; 4. Ils ont tous déploré l'absence de la Convergence qu'ils se sont promis d'encourager à venir à la table des négociations, et 5, surtout la proposition du CLED parue le 7 mars 2001 qui devrait servir de base pour les discussions.

Cette proposition du CLED (Centre pour la libre-entreprise et la démocratie) est un chef-d'oeuvre de tartufferie, qui considère que les engagements pris par «M. Aristide lui-même envers deux administrations américaines dans des documents comportant huit (8) mesures... n'est pas suffisante» pour résoudre la crise électorale et relancer le processus démocratique. L'organisation patronale a donc suggéré entre autres: 1. qu'on reconnaisse la légitimité du président Aristide (l'unique «faveur»); 2. l'annulation des élections du 21 mai; 3. la nomination d'un nouveau gouvernement et d'un nouveau CEP comportant 3 représentants de Fanmi Lavalas, 3 de la Convergence et 3 de la société civile, avec pour mission d'organiser des «élections honnêtes» au cours des 12 prochaines mois. «La proposition du CLED n'est pas compliquée; elle reconnaît que le président Aristide est le président constitutionnel de la République d'Haïti. Elle demande qu'on reprenne les élections sénatoriales et celles des députés. En principe il y a eu d'autres propositions qui ont parlé des mairies et autres. Donc ce sont ces genres de choses qu'il faut discuter, mais c'est une proposition...», a dit le président du CLED Max Chauvet qui a indiqué que cette proposition n'a pas encore fait l'unanimité. En cela, il a été approuvé par son adjoint au CLED Pierre Emile Rouzier. En effet, après avoir promis d'encourager l'OPL à participer à ces assises, Edouard Paultre de la Fédération protestante et de l'Initiative de la société civile a annoncé qu'il allait soumettre à Jean-Bertrand Aristide les propositions de Gérard Gourgue, proclamé président provisoire par la Convergence, et qui le matin même de ce 3 mai faisait paraître des propositions moins copieuses que celles du CLED, mais leur ressemblant comme un petit frère.

Mis a part un brin de pessimisme affiché par le sénateur de Fanmi Lavalas dans le Sud, Yvon Feuillé, ce parti semble disposé sans mot dire à avaler toutes les couleuvres gobées par Aristide. Selon le représentant national par intérim de Fanmi Lavalas et président de l'Assemblée nationale Yvon Neptune, son parti allait analyser les propositions formulées par les différents secteurs. Du train où ça va, les négociations finiront par la capitulation totale de Lavalas ou tout au plus au maintien à la présidence d'Aristide qui se montre prêt à tout concéder juste pour l'acceptation verbale de son élection à la présidence. Et là encore, tout n'est pas dit, puisque dans le nouveau CEP prévu par le CLED et la Convergence, Fanmi Lavalas sera largement minoritaire, et il sera loisible à ce CEP de «considérer» le cas du président de la République.

«Et dans le sens où nous nous dirigeons, il y a des pas qui sont faits de plus en plus. Puisque auparavant les gens du 21 mai ne voulaient faire aucun pas. Ils parlaient simplement d'une question de 8 ou 9 sénateurs. Mais maintenant le pouvoir Lavalas ne pose plus ces problèmes. Donc maintenant ce sont toutes les élections du 21 mai qu'ils ont accepté de mettre en question. Il y a des progrès qui se font et nous pensons qu'au fur et à mesure qu'on avance, ceux qui se sont absentés peuvent venir», a déclaré l'opportuniste Gérard Blot de l'Alternative pour le changement. On comprend dès lors l'optimisme affiché par Evans Nicolas de l'URN (le parti macoute de feu Roger Lafontant), de Marc Bazin et de tant d'autres au sortir de la rencontre à la «maison du peuple», ainsi que Aristide désigne démagogiquement le Palais national où pourtant surtout les bourreaux du peuple ont actuellement leurs entrées.

Finalement, face au refus renouvelé de la Convergence de négocier au Palais national et aussi son exigence de la présence physique du président Aristide, celui-ci a fait un énième pas et s'est engagé à participer personnellement aux négociations avec l'opposition n'importe où. «Le président de la République a dit: Pas de problèmes, si cela doit se faire au Palais national... si cela doit se faire dans une chambre d'hôtel, si cela doit se faire au Cap-Haïtien, dans un bus, n'importe où pourvu que cela puisse aider à la résolution de la crise, lui personnellement il est tout à fait d'accord», a indiqué le plus sérieusement du monde le docteur Frantz Large. Cela n'allait point tomber dans l'oreille d'un sourd, car à l'invitation lancée pour le mercredi 9 mai au Mupanah à la Convergence, celle-ci l'a déclinée dès la veille, ce mardi 8. Et l'un des ténors de la Convergence, Evans Paul établissait toutes sortes de fausses raisons à ce refus, baragouinant sur les ondes de Radio Kiskeya en ces termes: «Il y a trois raisons (à notre refus): au niveau de la Convergence nous voulons aborder ces discussions avec vraiment un esprit d'ouverture, mais de façon sérieuse... Si la réunion avait été prévue pour vendredi, cela nous aurait donné un petit délai pour résoudre une série de problèmes d'intendance... Choisir un terrain neutre ne peut être l'affaire d'une seule des parties; Aristide a décidé de le faire au Mupanah, nous ne voudrions pas de notre côté décider de le faire au Cresfed (le quartier général de l'OPL/Convergence)... Il nous faut aussi savoir de quoi nous allons parler...» Comme on peut le voir, Paul alias K-Plim en a plein de prétextes, il ne lui manque que de la bonne foi dont il n'a point besoin. C'est au président Aristide qu'on en réclame constamment, et quoi qu'il fasse on lui redemande de refaire «le premier pas». Et il se conforme, «car une fois engagé dans cette voie», on ne peut plus s'arrêter, surtout si on n'a plus que les intérêts de sa petite personne à vouloir sauvegarder à tout prix.

Le président Aristide aurait à nouveau trouvé une nouvelle date limite, le 18 mai, qui serait assez «symbolique», puisque c'est le Jour du drapeau haïtien, mais tout de suite son Premier ministre Jean-Marie Chérestal modulait cette assertion un peu trop empressée de son président qui n'en finit pas de se faire échauder à chaque épisode de cet insipide feuilleton.

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