L'OEA tranchera-t-elle
bientôt le conflit?C'est au maintien du statu quo que s'est soldée la tentative de reprise des négociations inter-haïtiennes le vendredi 27 avril 2001 à l'hôtel Villa Créole. C'est à se demander quelle sera la formule susceptible de rapprocher les points de vue, selon toutes apparences inconciliables, des protagonistes pour les amener à une entente? Ce jour-là, pour répondre à l'invitation de la Convergence, Fanmi Lavalas a été représentée par le président du Sénat Yvon Neptune à titre de représentant national aide ce parti. Des «observateurs» de l'Initiative de la société civile étaient aussi présents. Après quatre heures de discussions la Convergence et Fanmi Lavalas ne sont cependant même pas parvenus à s'entendre sur un cadre physique et un programme pour les éventuels pourparlers.
Déjà le ton de la note de la Convergence, suite à cette rencontre, montre bien que le fer est toujours au feu. «La Convergence démocratique estime que les chances d'application des décisions à sortir de ces négociations dépendent de l'implication personnelle de monsieur Jean-Bertrand Aristide ou de personnes dûment mandatées par lui pour prendre des décisions à sa place», dit la note de presse de la Convergence qui a également dit «noter que le leader de Fanmi Lavalas, habile à faire des déclarations sur son désir de dialogue, se révèle incapable de poser des actes qui prouvent sa volonté d'engager des négociations sérieuses». Utilisant ostensiblement les termes de «monsieur» ou de «compatriote» au lieu de président de la République, comme le voudraient explicitement les circonstances, la Convergence dans ses correspondances veut constamment montrer qu'elle ne reconnaît pas Aristide comme président de la République. Elle a aussi exprimé aussi son refus de rencontrer ce dernier au Palais national, comme il les y invitait pour le jeudi 3 mai, mais sur «un terrain neutre». En fait, rien que ces symboles «techniques», des attributs auxquels ne saurait absolument renoncer Aristide, montrent que ces projets de négociations ne dépendent pas des protagonistes eux-mêmes. «Du côté de la Convergence, on ne reconnaît pas la légitimité ni la légalité de monsieur Aristide. Vous ne pouvez pas nous demander quand nous vous écrivons de vous appeler président puisque nous contestons votre légitimité comme président», a insisté Paul Denis de l'OPL/Convergence.
A ce compte, la Convergence a été désavoué par ses alliés du CLED/Initiative de la société civile qui jouent le rôle - littéralement - de médiateurs respectables et neutres. «Bon, moi je crois que le CLED a exprimé sa position de manière très claire. Pour nous autres, Jean-Bertrand Aristide est président de la République», a déclaré Philippe Rouzier, membre de l'Initiative de la société civile.Cet aveu n'arrive aussi nettement qu'après la reconnaissance formelle de cette qualité à Aristide par la communauté internationale au Sommet de Québec. Il poursuivait: «Du côté de la Convergence on ne voit pas les choses ainsi... Chacun a son opinion, chacun a sa position. Et justement le défi c'est d'essayer de faire que ces différentes positions se rencontrent quelque part à mi-chemin.» Bien entendu ces objections soulevées par la Convergence sont faites pour donner tout le loisir à Fanmi Lavalas de déclarer que la mauvaise foi est du côté de ses adversaires. «La Convergence se nourrit de la crise. Lui demander d'en sortir, c'est comme demander à un poisson de sortir de l'eau», a en effet déclaré Jonas Petit, porte-parole de Fanmi Lavalas.
Pour l'instant il semble qu'il n'existe des deux côtés qu'une volonté de prouver que c'est l'autre qui est de mauvaise foi. Mais la clé de la négociation n'appartiendrait ni à l'un ni à l'autre. Depuis son retour du Sommet des Amériques le 23 avril dernier, le président Aristide n'a cessé de multiplier les appels au dialogue. Dialogue, consensus, concertation, compromis, il a utilisé toute la terminologie conciliatrice. «Sans l'opposition, il n'y a pas d'avenir pour Lavalas», a même dit le président. Il répondrait ainsi positivement à la Déclaration du IIIe Sommet des Amériques lue par le Premier ministre canadien Jean Chrétien, qui lui demandait de prendre «des actions rapides sur tous les engagements pris en décembre» et à toutes les parties de travailler «dans un esprit d'ouverture et de conciliation» pour résoudre la crise politique. Pour la rencontre prochaine entre la Caricom et l'OEA, et du rapport que devra faire le secrétaire général de cette dernière Organisation, il avait même souhaité et à la limite promis de trouver «quelque chose de substantiel» à la date du 2 mai , soit la veille de ladite réunion autour de la crise haïtienne. S'agirait-il de vœux pieux ou le secrétaire général de l'OEA César Gaviria aurait-il reçu de Washington le pouvoir de trancher?
Dans ce contexte, le bureau de communication de la Présidence a annoncé que le président Aristide rencontrera le 3 mai au Palais national plusieurs secteurs de la vie nationale autour de la crise politique. «Je suis venu inviter la Convergence à rencontrer le président de la République au Palais national... J'étais porteur d'un message du président de la République - je suis le directeur du cabinet -, le message exprime: 1) la volonté politique du président de négocier; 2) invite la Convergence à venir à la maison du peuple, qui est le Palais national, pour qu'ils puissent quand même établir des échanges de façon à trouver une solution à cette crise qui a trop duré. Autre chose on a voulu montrer que les cinq ans du président Aristide, tout le monde veut que ce soit cinq années utiles», a dit le chef du cabinet particulier du président Aristide Jean-Claude Desgranges.
Néanmoins encore le 30 avril le coordonnateur général de l'OPL, membre de la Convergence, Gérard Pierre-Charles prétendait n'avoir pas encore reçu d'invitation officielle. «C'est par la presse que nous l'avons appris. Et naturellement ce matin nous aurons une réunion et s'il y a une invitation nous lui donnerons la réponse qu'elle mérite. Car nous estimons que ce type de dialogue, ce type de réunions, monsieur Aristide les a toujours faits depuis 1991, 1994. Il a réunion au Palais national, que ce soient les avocats, les enseignants, les handicapés, les enfants. La semaine dernière il vient de rencontrer les enfants au Palais, et des pauvres. Donc maintenant il réunit une sorte de brouillamini, toutes sortes de groupes... Pour nous, ça n'a rien à voir avec le processus de négociations pour faire sortir le pays de la crise», a dit Pierre-Charles qui manifestait ainsi une fin de non-recevoir, prônant un endroit «neutre» pour la tenue des négociations. «Nous sommes prêt à travailler avec la société civile haïtienne d'une part, et avec l'OEA de l'autre et les autres acteurs de la communauté internationale pour que nous arrivions à trouver une sortie de crise le plus rapidement possible», a-t-il poursuivi. Le pays en a marre pourtant de cette polémique interminable et insipide mettant aux prises Fanmi Lavalas et la Convergence démocratique qui jouent au chat et à la souris, en s'escrimant pour gagner à n'importe quel prix les faveurs de leurs tuteurs étrangers. Le peuple aurait pu fermer les yeux là-dessus, si dans leurs rivalités pour le pouvoir, ces concurrents ne mettaient l'avenir du pays aux enchères. Le président ne s'est-il pas même félicité, au cours de son entrevue à la télévision de Radio Canada le 21 avril dernier, de son esprit d'ouverture pour avoir recruté au sein de son gouvernement nommément «Marc Bazin, l'ex-Premier ministre de facto du coup d'État ainsi que l'ex-ministre de Duvalier, Stanley Théard»? Il ne pense même plus à dénoncer, et ne le peut plus -, le ramassis de macouto-bourgeois de la Convergence qui fait même de la surenchère en accueillant de son côté l'un des plus célèbres barons du duvaliérisme, l'ex-général-président Prosper Avril. En définitive c'est la communauté internationale qui viendra porter, au moment choisi par elle, les deux groupes rivaux à concocter une entente qui ne peut être qu'anti-populaire, conformément à ses plans auxquels Fanmi Lavalas a aussi souscrit pour damer le pion à la Convergence.