MIRAGOÂNE
Succès de la mobilisation
contre les déchets toxiquesUne autre affaire de déchets toxiques est venue jeter la consternation, cette fois dans la ville côtière de Miragoâne au début du mois d'avril. Il avait fallu plus de treize années (1987-2000) pour finalement «résoudre» le problème des déchets toxiques entreposés sur le wharf de la Sedren aux Gonaïves, sans oublier le grand prix payé par la population au point de vue sanitaire et qu'elle paie encore avec les pertes de bestiaux, les terrains et leurs environs désormais contaminés par les cendres toxiques dans la région avant leur rembarquement. Ce précédent n'a pas échappé à la population de Miragoâne qui, dès qu'elle a eu vent du contenu du bateau Suzanne à quai dans le port depuis le mois de janvier, s'est mobilisée et a gagné les rues le mardi 10 avril pour demander aux autorités son départ immédiat.
Le manège durait donc depuis un certain temps et le propriétaire du navire faisait débarquer tranquillement dans des sacs sa saloperie par des travailleurs, en laissant entendre que c'était du sable destiné à lester le navire qui ne transportait pas de cargaison. La supercherie aurait pu passer comme dans du beurre, n'étaient-ce l'odeur nauséabonde qui commençait à se dégager et tous les préposés au déchargement qui sont tombés malades, souffrant de fièvres, toux, migraine et autres maux...
Aussitôt l'alerte a été donnée, mais les autorités portuaires et d'autres se sont montrés curieusement les plus surpris. Le directeur de l'Autorité portuaire de Miragoâne, Pierre Antoine Desruisseaux expliquait ainsi le 17 avril:«Ce que je sais pour ma part, c'est que les douanes avaient donné l'autorisation pour le débarquement de quatre véhicules... Après cela j'ai entendu que le navire transportait un produit suspect. Quand j'ai appelé le capitaine du Port, il m'a dit que c'est un bateau qui contient quelque chose pour lui servir de lest, je ne sais pas exactement ce que c'est.» Desruisseaux ignorait même les noms des propriétaires du navire. Et sans doute pour donner plus de crédibilité à son ignorance... de ce qui se déroulait en sa présence, il s'est mis «à l'abri» de la Constitution en concluant solennellement: «Dès que la Constitution ne permet pas une chose, si vous le faites, vous violez cet article de la Constitution!» Heureusement pour Desruisseaux que le bateau a dû finalement partir le lundi 16 avril dans la soirée, autrement c'est la Constitution qui lui serait tombée toute seule dessus sans l'intervention des représentants de l'État chargés de faire appliquer ses articles!
Mais cette affaire semble avoir pris tout ce monde de court. Le maire Serge Gaspard indiquait à son tour que c'était lui et ses «services d'intelligence» qui sont intervenus: «Quand nous sommes arrivés sur le bateau, ces gens m'ont dit qu'ils allaient débarquer la terre à Miragoâne. J'ai dit: Jamais!, cela ne se fera pas, nous avons dut bloquer toute tentative de mettre du sable sur le territoire national. Je me suis saisi du dossier, et je me suis rendu immédiatement au laboratoire national où j'ai trouvé le directeur général Harry Clenton qui m'a conseillé quoi faire. Il m'a dit d'écrire au ministère de l'Environnement, aux services des Mines»...
La patate commençait à devenir vraiment chaude, puisqu'il avait fallu près de quatre mois, grâce à la mobilisation de la population, pour voir se manifester les autorités dans le dossier, quoi que prétende Serge Gaspard.
C'est le 10 avril seulement que le ministre de l'Environnement Webster Pierre en parlait de cette affaire, dans une version plutôt maladroite sur les ondes de Radio Kiskeya: «Le directeur général de la mairie de Miragoâne était venu me voir, on avait dialogué là-dessus. Et comment le bateau s'est-il trouvé là. C'est un bateau qui aurait eu quelque chose comme un problème de moteur, comme une sorte de panne. Je lui ai dit que le 15 avril, que les réparations soient terminées ou pas, ce bateau doit se trouver dans les eaux internationales et non dans les eaux haïtiennes. Donc le 15 avril c'est la date-limite, et d'ailleurs j'ai pris une première mesure conservatoire: j'ai fait souder la cale où se trouvent les déchets dont on parle.»
Toujours d'après le ministre, le bateau viendrait d'Allemagne et il serait tombé en panne «par hasard devant Miragoâne», expliquait-il le plus sérieusement du monde pour ajouter: «...Donc quand on lit Le Monde diplomatique, ces affaires de déchets, ... donc le bateau vient d'Allemagne, on a fait la relation. Je n'ai donc pas pris de chance. Même si je n'ai pas encore les analyses, il faut que ce bateau laisse les côtes haïtiennes avec tout son chargement...» Quant aux résultats de ces analyses, on n'en entendra plus parler, à croire que les intéressés savaient bien qu'elles n'étaient pas nécessaires puisqu'ils seraient, eux, bien au fait du contenu réel des cales du Suzanne?
Le dimanche 15 avril, le bateau était encore à quai, son propriétaire prétextant qu'il attendait toujours des pièces de rechange d'Allemagne où il avait fait l'acquisition de son navire. Mais finalement la pression s'intensifiait, et sans attendre l'arrivée des pièces, le Suzanne prenait le large le 16 avril vers 18 heures 30, prétendument à destination du Nicaragua. Ce qui donnait au ministre Webster Pierre l'occasion de se farcir le lendemain d'un beau communiqué et profiter pour «féliciter la population de Miragoâne pour sa vigilance et surtout pour le patriotisme dont elle a fait montre tout au long de cette opération».
Telle semble être la conclusion pour le ministre: Tout est bien qui finit bien. Il n'a point à s'interroger sur les mystères entourant toute cette affaire, aucune enquête à mener sur les responsabilités, sur des complicités, sur l'indifférence apparente à leurs tâches manifestée par des fonctionnaires. Il est vrai que l'impunité est de règle. Mais tant qu'il en sera ainsi, la population haïtienne restera à la merci des aventuriers et de leurs complices. Il n'a fallu qu'une année après le rembarquement des déchets toxiques des Gonaïves pour qu'une autre ville du pays se trouvât confrontée à la même situation. La population devra se montrer d'autant plus vigilante que les trafiquants et leurs «clients» vont se montrer plus discrets pour ne pas éveiller l'attention. Et qui dit que le Suzanne s'est réellement rendu au Nicaragua? Pourquoi faire d'ailleurs puisque le navire, à part son «lest de sable» ne transporterait aucune autre marchandise. A remarquer que le ministre dans son communiqué du 17 avril s'est bien abstenu, comme tous les autres, de mentionner le ou les noms du ou des propriétaires du navire. Cependant une grande leçon est à tirer de cette affaire: seule la mobilisation populaire peut faire avancer les revendications populaires.