Négociations ou partage du «gâteau»Le va-et-vient des représentants de la communauté internationale en Haïti a repris avec une certaine intensité, à l'heure où l'on parle de réactivation du processus de dialogue autour de la crise politique. La communauté internationale s'évertue à trouver une entente, plutôt à arrondir les angles entre Fanmi Lavalas et la Convergence, deux secteurs représentant politiquement les classes dominantes aux prises pour le contrôle du pouvoir politique. Les 2 avril 2001, le secrétaire général adjoint de l'OEA Luigi Enaudi est arrivé en Haïti pour la sixième fois dans le cadre de sa mission dite de bons offices. Comme d'habitude il a rencontré les dirigeants des deux groupes, du secteur des affaires, et de celui auto-désigné comme représentant de la société civile. Présumément invité par les autorités gouvernementales, Einaudi n'a rien laissé filtré officiellement des entretiens qu'il a eus avec les protagonistes, notamment de sa rencontre avec le président Aristide au Palais national dans la matinée du mercredi 2 avril.
«J'ai trouvé une situation de fait très polarisée comme toujours derrière les rideaux. Quand on commence à parler sérieusement on entrevoit des possibilités. Je crois que c'est une série de problèmes profonds qui ne sont nés ni aujourd'hui ni hier ni avant-hier et qu'il faudra du temps pour les résoudre... Il est très important maintenant de terminer avec ces crises politiques qui ont aussi des conséquences économiques contraires aux intérêts du peuple haïtien», a dit le secrétaire adjoint de l'OEA, qui voudrait faire accroire qu'il n'aurait qu'un rôle de médiateur dans la mêlée. Il a ainsi jugé nécessaire de rencontrer les ambassadeurs des «pays amis» d'Haïti «avant de pouvoir se former une idée». Une façon élégante, pourrait-on dire, de faire savoir qu'il s'en allait consulter ses complices au sujet de la décision à prendre pour départager les rivaux?
L'initiative de la société civile, dont la commission de facilitation avait déjà appelé à la reprise des négociations, s'est sentie renforcée par ces démarches. «Pour nous, ce n'est pas incompatible avec le dialogue entre Haïtiens que nous voulons prôner, puisque la communauté internationale en général et l'OEA en particulier semblent donc très intéressées par le processus de modernisation et de démocratisation de notre pays», a déclaré le porte-parole de la commission Pierre Emile Rouzier, qui joue bien le jeu.
«La garantie que je puis vous donner dépend de ce que je fais, ce que je dois faire, ce que le gouvernement a comme responsabilité. C'est la garantie de continuer à dialoguer, négocier, discuter, respecter les droits de chaque acteur politique, chaque parti politique pour qu'ils puissent dire leur mot et voir comment cela nous amènerait à nous entendre. Comme je l'ai dit le 7 février: antann pou n antann nou!» (Il nous faudra nous entendre), a pour sa part dit le président Aristide. D'autant que Edouard Paultre de la Fédération protestante d'Haïti (membre de l'Initiative de la société civile) a eu à déclarer de son côté: «Nous pensons que le chemin de la reprise des négociations s'avère très très difficile.» Qu'est-ce qui le rend donc si cahoteux, ce chemin, puisque aucune question de principe ne sépare les adversaires?
Un des leaders de la Convergence, Serge Gilles du Panpra a continué: «Nous, on a pris tout cela sans état d'âme, on a discuté de choses sérieuses avec monsieur Einaudi, on a vu les causes de cette affaire, alors les causes de cette crise, on a vue la crise dans toutes ses dimensions. On n'a pas limité la crise à simplement aux 21 mai et 26 novembre; on va au-delà parce que nous sommes conscients d'une chose: nous avons un peuple qui a besoin d'une sortie de crise durable. C'était ça notre préoccupation...» Et rien d'autre? Son complice de l'OPL/Convergence Sauveur Pierre Etienne a déclaré: «Nous autres de la Convergence nous voulons des négociations, en fait de vraies, car nous voulons trouver une solution négociée, nous voulons trouver un accord politique.» En quoi doit consister cet «accord politique», puisque la veille encore la Convergence en était toujours à l'option zéro?
Dans la foulée de Einaudi, les congressmen John Conyers (Démocrate-Michigan) et James Sensenbrenner (Républicain-Wisconsin) ont été reçus le dimanche 9 avril au Palais national par le président Aristide. «Les congressmen étaient intéressés à savoir l'Etat de la situation en Haïti sur le plan politique, les questions de sécurité et de justice. Egalement sur les avancées du gouvernement par rapport aux engagements pris par le président Aristide en vue de résoudre la crise politique, les questions de drogue et de justice. C'est en gros ces points qui ont été abordés entre le président Jean-Bertrand Aristide et les deux congressmen, en présence de l'ambassadeur des Etats-Unis et d'autres personnalités haïtiennes à un niveau ou à un autre» a expliqué le président du Sénat Yvon Neptune qui avait pris part à la rencontre. Le président Aristide et le sénateur Yvon Neptune à sa suite ont fait valoir leur bonne volonté, eux qui ont fait des ouvertures au gouvernement et au CEP, et la mauvaise foi de la Convergence qui les a refusées.
Comme on le voit bien, les grands problèmes du pays n'ont pas été abordés ni par Fanmi Lavalas seulement préoccupé à se maintenir en selle, ni par la Convergence qui veut tirer le drap de son côté. Cela l'ancien député de la 46e législature Joseph Jasmin l'a montré en ces termes: «Nous devons être très précis, quand nous parlons de solutions pour une sortie de crise. Il nous remarquer que la crise dans laquelle on se trouve est une crise à plusieurs étages. Et la crise structurelle, on n'est pas encore prêt à en sortir. C'est une lutte qui s'étendra sur des années d'efforts et des années de lucidité, des années de volonté politique. Et dès lors ce sont des populations organisées qui peuvent obtenir cette sortie de la crise structurelle, dans le cadre d'une lutte décentralisée», a dit Jasmin Joseph qui a établi à sa façon une grande différence entre la crise structurelle et les crises conjoncturelles. Qu'importe. la Convergence et Fanmi Lavalas n'ont aucun intérêt à approfondir le débat sur les vrais problèmes du pays: l'avenir de ce plan économique néolibéral qu'ils qualifiaient autrefois de «plan de la mort». Ils n'ont plus aucun intérêt à soulever ces questions, qu'ils cherchent au contraire à occulter, pour s'aménager une entente, un partage de gâteau sur le dos du peuple. Le dialogue doit certainement buter à cause des grands appétits de la Convergence qui réclamerait une part au-delà de son véritable poids politique, somme toute négligeable autrement que pour servir les desseins de la communauté internationale.