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4 au 10  Avril 2001
Actualité politique


La Constitution en épouvantail

La célébration du 14e anniversaire de la Constitution haïtienne le 29 mars 2001 a surtout donné lieu à une relance de la guerre de mots que se font les deux partis, disons les deux clans, Fanmi Lavalas et l'alliance formée par la Convergence démocratique, sous le manteau de la communauté internationale. Chaque camp cherche par tous les moyens à couper l'herbe sous les pieds de l'autre, alors qu'en fait chacun a violé la Constitution à sa manière. A titre d'exemple, on peut citer l'installation du nouveau chef de la Police nationale d'Haïti (PNH) Jean Nesly Lucien sans sa ratification préalable de ce choix par le Sénat. De son côté, la Convergence démocratique a versé dans l'inconstitutionnalité en prétendant nommer le citoyen Gérard Gourgue président provisoire de la République. Cela ne les a pas empêchés de se dénoncer mutuellement au nom de cette même Constitution.

Jeudi dernier des centaines de militants d'organisations populaires ont investi les rues de la capitale vêtus de tee-shirts portant l'effigie du président Jean-Bertrand Aristide, appelant paradoxalement au respect de la Constitution, à son amendement, à la paix et à l'arrestation du leader de la Convergence, Gérard Gourgue. Partis notamment de Delmas 32, les manifestants pro-Lavalas ont tous convergé vers le stade Sylvio Cator où devaient se tenir la commémoration officielle. Pour l'amendement en question, les manifestants exigeaient que «définitivement nous ne devons plus entendre parler de l'armée d'Haïti, de cette armée putschiste, criminelle dans l'histoire d'Haïti». Ils portaient en outre un petit cercueil symbolisant les funérailles de ladite «présidence provisoire» de Gérard Gourgue. Parallèlement, d'autres membres se réclamant de l'Organisation des jeunes révolutionnaires haïtiens ont organisé ce jour-là un sit-in devant l'ambassade des Etats-Unis à Port-au-Prince pour dénoncer l'ingérence des représentants de ce pays dans les affaires internes d'Haïti. La France et le Canada ont fait également l'objet de telles dénonciations. Il en fut de même au Cap-Haïtien, aux Gonaïves et au Cayes où les militants pro-Lavalas ont interdit l'apposition de photos de Gourgue sur les murs de cette ville. A côté de ces conflits conjoncturels, certains manifestants n'avaient pas oublié les véritables revendications du mouvement populaire: emplois, sécurité et justice.

Quant à la Convergence, c'est par un prétendu débat réunissant environ 300 personnes au local de l'OPL à Pont-Morin qu'elle a célébré l'anniversaire de la Constitution. En réalité, ce n'était qu'une autre occasion de lancer des attaques contre Aristide et en même temps des appels à la paix et la réconciliation. Chacun des chefs de cette sinistre alliance s'était choisi un cheval de bataille. Victor Benoît (Conacom) a dénoncé un bilan négatif dans l'application de la Constitution, Evans Paul alias K-Plim a parlé d'une campagne de répression contre les partisans de la Convergence, tandis que Serge Gilles a insisté sur les négociations. «Toutes les organisations de la Convergence démocratique ont fait un choix. Ils ont fait un choix. 1. Ils sont pacifiques; 2. C'est la non-violence.(Daniel Massé tué il y a une dizaine de jours par une balle venant des lieux mêmes où pérorait Gilles, n'est plus de ce monde pour témoigner de cette «non-violence») ; 3. Il nous faut rendre le pays gouvernable. 4. Il faut qu'il y ait une vraie réconciliation nationale», a dit le leader du Panpra.

La stérilité des débats s'est encore vérifiée dans les discours ciconstanciels du président Jean-Bertrand Aristide et de Gérard Gourgue. De part et d'autre, il n'y a rien eu de substantiel ou qui s'adresserait véritablement aux intérêts du peuple haïtien. Rien n'a été dit, en ce jour annniversaire de la Constitution souveraine sur les orientations économiques néolibérales du régime ni d'un côté ni de l'autre, non plus sur les ingérences étrangères pourtant contraires à l'esprit et à la lettre de la charte fondamentale. L'un et l'autre se sont montrés intéressés par un accord fermé entre les élites au détriment du peuple.

«A l'écoute des différentes propositions formulées par vous tous, notre chère maman, Haïti, verra de ses yeux, l'accord politique que nous souhaitons tous. Le processus est en cours. Nous y parviendrons grâce à vous qui aimez sincèrement la première République nègre du monde», a dit Aristide dans son message. Gérard Gourgue s'est montré tout aussi lyrique, en déclarant: «Nous demandons à nos adversaires d'en face de comprendre l'opportunité de cette poursuite et, comme eux, nous ouvrons les bras non seulement nous ouvrons les bras mais, nous agissons; nous sommes des facteurs de paix, nous sommes des créateurs de paix...», et oubliant un instant le «symbolisme» don't il avait qualifié son rôle de «président», il annonçait à la troisième personnne: «Le président provisoire a formé une commission de négociation qui doit être partie prenante dans les nouvelles rencontres pour déboucher sur des négociations durables, des négociations durables.»

Il va sans dire donc que de tels propos font partie d'un code, d'un langage que ces politicards adoptent à chaque signal de la communauté internationale. En effet, le porte-parole de Fanmi Lavalas Jonas Petit a aussitôt réagi pour bien montré que le message avait bien été reçu et compris: «Les démarches qui vont dans le sens de trouver un compromis pour sortir de la crise, ce sont des démarches positives, et au niveau de l'organisation Fanmi Lavalas, nous avons toujours encouragé ces démarches. Donc nous voyons cette initiative, cette proposition comme une proposition qui va dans la bonne direction.» D'autant plus que l'arrivée du secrétaire général adjoint de l'OEA Luigi Einaudi était annoncée pour le lundi 2 avril. Tout ce monde se faisait donc assaut d'amabilités pour reprendre des «négociations», le dialogue interrompu sous l'oeil vigilant d'un tuteur étranger.

La Constitution haïtienne du 29 mars 1987, même si elle est avant tout un contrat social entre la bourgeoisie et le secteur macoute, elle est systématiquement violée par ses contractants eux-mêmes depuis son entrée en vigueur. Les réformes super-structurelles qu'elle a apportées a bien entendu dérangé les habitudes de certains groupes sociaux rétrogrades attachés à des privilèges indus et surannés. Six coups d'Etat et tentatives de coups d'Etat, des violations graves par les gouvernements représentant les classes sociales citées prouvent bien que les sentiments autoritaires ont la vie dure en Haïti. Sans un certain loyalisme vis-à-vis des principes établis, les amendements demandés aujourd'hui pour mettre la Constitution à jour par rapport à de nouvelles réalités sociales, on se dit déjà à quoi ils serviront? Certainement pas en faveur des masses qui doivent dépasser ces luttes intestines des classes dominantes et des clans à leur service.

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