3 AVRIL 2000 - 3 AVRIL 2001
En mémoire de Jean Dominique:
Mobilisation contre l'impunitéLe 3 avril 2001, premier anniversaire de l'assassinat du directeur de radio Haïti Inter, le journaliste Jean Dominique et de son employé Jean-Claude Louissaint, a été marqué par de multiples activités commémoratives. Bien avant cette date, la mobilisation à cette fin était en cours. Messes du souvenir, sit-in, émissions spéciales, pétitions, spectacles artistiques, marches, conférences de presse, etc., partout dans la capitale et en province des manifestations ont été conduites pour non seulement pour réclamer justice pour Dominique et Louissaint mais comme un événement mobilisateur contre l'impunité.
En effet, le dossier Jean Dominique secoue de façon sans précédent la conscience de la population qui observe avec quelle lenteur la justice avance malgré les pistes qui ont été déblayées et les indices accumulés. A l'avant-garde de ce mouvement se trouve le Kozepèp, une organisation paysanne dont Jean Dominique était proche. Dans une conférence de presse le 2 avril, son porte-parole Charles Suffrat a indiqué que l'organisation faisait l'objet d'intimidations et de pressions venant de secteurs «jusque-là non identifiés». «Nos délégués à travers tout le pays font l'objet d'intimidation et de pressions dans le cadre de leur travail de sensibilisation des paysans et à veiller à ce que l'appareil de l'Etat fonctionne dans les intérêts des paysans et de voir comment la production nationale avance», a dit ffrat qui a indiqué que les paysans ne se laisseront pas décourager par ces intimidations.
L'Association des journalistes haïtiens (AJH), pour sa part, a organisé le 3 avril dans les rues de la capitale une marche pacifique pour exiger que justice soit faite dans le cas du confrère assassiné. La manifestation s'est arrêtée un moment devant le ministère de la Justice où le secrétaire général de l'AJH, Guyler Delva a pris la parole pour entre autres demander au ministre Garry Lissade de faire diligence dans ce dossier. «Justice oui! impunité, non!» criaient les manifestants sur tout le parcours jusque devant l'édifice de radio Haïti Inter.
La veille, au Palais national, une centaine de journalistes, des membres de l'AJH et des indépendants avaient eu une rencontre avec le président Aristide. Ce dernier aux demandes, en cette occasion a signé la déclaration de Chapultepec et a pris un décret faisant du 3 avril la «Journée nationale de la presse haïtienne». Un geste dont le symbolisme ne saura et ne devrait pas remplacer un engagement plus déterminé, constant et concret d'appui à la justice.
L'ancien secrétaire exécutif de la Micivih, Rodolfo Matarollo, a, de son nouveau poste au Sierra Leone, appelé radio Haïti Inter pour rendre hommage à Jean Dominique: «Etant donné que Jean était une figure de premier plan,... un militant pour la cause des droits de l'homme, de la démocratie... J'espère qu'un jour cet assassinat va être vraiment éclairé, qu'une enquête va aboutir et que les coupables devront être traduits devant les tribunaux, ce que nous espérons. Il y a eu assez de journalistes qui sont tombés sous les balles assassines.» Le documentaire du cinéaste Jonathan Demme, L'Agronome, un hommage à Jean Léopold Dominique, a été présenté au ciné Impérial, le 2 avril et au Rex Théâtre le 3 avril.
Reporters sans frontières a en même temps présenté un rapport intitulé: «Haïti, qui a tué Jean Dominique?» C'est le résultat d'une enquête factuelle sur cet assassinat. RSF a rencontré à ce sujet nombre de protagonistes: la veuve de Dominique, Michèle Montas, le juge d'instruction Claudy Gassant, le sénateur Dany Toussaint, etc. «Jean a été tué parce qu'il était incontrôlable. Et il avait les moyens d'empêcher beaucoup de gens de faire beaucoup d'argent» a confié par exemple à RSF Michèle Montas. En effet, dans le rapport, Reporters sans frontières rappelle nombre de dossiers auxquels s'était attaqué la victime: le dossier CNO de Léopold Berlanger accusé de préparer un «coup d'État électoral», le dossier Pharval/médicaments empoissonné impliquant la famille Boulos, l'éditorial de Dominique contre les menaces de l'actuel sénateur Dany Toussaint, les émissions de la mal nommée radio Liberté du macoute Serge Beaulieu où des menaces ont été proférées ouvertement contre le journaliste assassiné et son épouse. «L'assassinat a été planifié au cours de plusieurs réunions», a établi RSF qui a révélé que parmi 70 à 80 personnes entendues, six personnes ont été inculpées parmi lesquelles deux policiers. Comme zone d'ombre, RSF se montre pour le moins intrigué par la mort au cours d'une opération chirurgicale de Jean Wilner Lalanne et ensuite la disparition de son cadavre à la morgue, alors que Lalanne était considéré comme un lien entre les tueurs et le ou les commanditaires du crime.
«La délégation de Reporters sans frontières a pu constater qu'à plusieurs reprises, l'instruction a été marquée par des blocages, des pressions et des épisodes troublants», indique le rapport qui conclut avec les recommandations suivantes: que le gouvernement haïtien garantisse la protection des personnes liées à l'enquête, et renforce les moyens financiers et autres attribués à l'instruction; que le pouvoir législatif respecte l'indépendance du pouvoir judiciaire; que le pouvoir exécutif applique les décisions de justice, quelles que soient les personnes mises en cause. RSF a demande également à la communauté internationale d'accorder une attention particulière à l'affaire Dominique. Dommage que la conclusion d'un rapport aussi méthodique et éclairant soit aussi succincte, pour ne pas dire évasive, car la communauté internationale n'a jamais montré d'intérêt dans la lutte contre l'impunité. Bien au contraire, c'est elle qui la première n'a cessé d'exiger l'amnistie pour les criminels du coup d'État et d'autres. Et ce n'est point un secret. Entre autres, tout récemment encore, dans un article paru dans le journal parisien Libération, Béatrice Pouligny rappelait une nouvelle fois: «La communauté internationale a également une responsabilité importante dans la violence actuelle... L'administration américaine comme les diplomaties européennes ou le secrétariat général de l'ONU se sont sciemment limités aux apparences d'un climat réputé 'sûr et stable'. Ces diplomaties, ... qui sont venues en aide à la formation de la nouvelle police... ont également des responsabilités dans les failles d'un dispositif en partie gangrené par la corruption...» («Haïti: deux ou trois raisons d'espérer», 13-02-2001). Ce n'est donc pas au loup qu'on demande de surveiller la bergerie. Il appartient donc en tout premier lieu au peuple haïtien à maintenir sa mobilisation pour exiger du pouvoir Lavalas le respect des idéaux de «justice, transparence, participation» auxquels Fanmi Lavalas paraît avoir résolument tourné le dos avec ses compromissions de toutes sortes.