La montagne accouche d'une souris!Les mesures énergiques annoncées par les autorités gouvernementales contre les factieux de la Convergence démocratique ne se sont point encore concrétisées.Suite aux manifestations populaires contre la Convergence du 17 au 22 mars 2001 qui ont secoué le pays, le Sénat a voté le 23 mars une résolution demandant aux ministres de la Justice et de l'Intérieur, respectivement Gary Lissade et Henri-Claude Ménard, de mettre l'action publique en mouvement contre, entre autres leaders de la Convergence, Gérard Gourgue nommé «président provisoire de la République» par ledit groupe. La résolution présentée par le sénateur du Sud, Yvon Feuillé a été votée à l'unanimité. «Nous avons convoqué les ministres de la Justice et de l'Intérieur. Nous n'avons besoin ni de complaintes ni de protestations. Nous allons agir parce qu'on nous a choisis pour agir dans le cadre de nos attributions par rapport au contrôle de l'Exécutif», avait dit Feuillé. Parmi les autres sénateurs à se manifester ouvertement dans le même sens on retrouve Lans Clonès, Louis Gérald Gilles, Yousseline Bell, Harry Désir, Michel Renard et Emmanuel Beauplan.
Du côté de l'Exécutif, les ministres de la Justice et de l'Intérieur ont émis deux communiqués conjoints les 20 et 21 mars 2001, laissant entendre qu'on allait appréhender Gérard Gourgue. «Considérant que la clameur publique dénonce le comportement du citoyen Gérard Gourgue qui s'est fait proclamer président provisoire de la République, réclamant ainsi son arrestation... Considérant que cette dénonciation s'appuie sur les articles 217 et 218 du code pénal»..., dit le premier communiqué, alors que le deuxième spécifiait «la réponse adéquate dictée par la loi». Et le communiqué du Premier ministre Jean-Marie Chérestal dénonçait le fait que «des individus assoiffés de pouvoir, pour la satisfaction de leurs ambitions personnelles, ont rallumé la torche de la discorde et de l'insécurité qu'ils promènent depuis ces derniers jours à travers le pays». Il pourrait même y avoir ainsi matière à des poursuites criminelles. Cependant Chérestal rajoutait aussitôt une dose d'ambiguïté: «La police, gardienne de la sécurité des vies et des biens, a été instruite de prendre toutes les mesures qui s'imposent pour garantir la paix des rues et la sécurité des familles. Le gouvernement est décidé à appréhender ces fauteurs de trouble et à les déférer par-devant la juridiction répressive.» Mais «la nuance» et les destinataires du verdict dans sa seconde proclamation n'échappaient point aux dirigeants de la Convergence qui ne lui ont pas ménagé leurs félicitations.
Quant au président Aristide, son message du 21 mars à la Nation débutait en ces termes: «Pour que le pays vive en paix, il doit se baser sur la loi. Ceux qui veulent la paix ne doivent pas violer les lois du pays. Et l'Etat ne tolère pas que personne foule aux pieds les lois du pays.» Il y ajoutait une complainte: «Comme toujours, dans le respect mutuel, mes deux bras sont ouverts pour recevoir tous les partis politiques qui souhaitent rencontrer le président du pays. Un bon dialogue conduira directement au déblocage politique et économique. L'article 4 de la Constitution nous rappelle que nous sommes frères et soeurs. Nous devons nous entendre.» Mais à quel prix?
D'abord la confusion, car pour prendre un exemple, le sénateur de l'Artibonite Jean-Claude Delicé n'aurait pour sa part pas compris le message, et il montrait une étonnante surprise quand il déclarait: «Le président a parlé. Je crois que 24 heures après que le président du pays a parlé il devait y avoir une réaction. Ces messieurs auraient dû être déjà appréhendés... S'ils ne nous donnent pas des raisons claires pourquoi ces gens-là continuent à courir encore les rues, créer l'anarchie, créer le désordre dans le pays, des ministres perdront leurs jobs.» Delicé devrait essayer de mieux suivre l'évolution de son gouvernement et de son parti Fanmi Lavalas.
Ensuite, la duplicité, car après avoir dans un premier temps rendu l'opposition responsable des actes de violence dans les rues, le président du Sénat Yvon Neptune a évoqué des arguments techniques pour nier qu'une quelconque résolution eût été votée à l'encontre des fauteurs de troubles de la Convergence: «Il n'y a eu aucune résolution, et comme je viens de l'expliquer tout à l'heure, quand le Sénat prend une résolution, ce n'est pas une simple proposition, c'est un texte avec des visas, des considérants qui vont dans les archives du Sénat. Et de cette résolution, une copie est envoyée à l'Exécutif. Ce qui n'a jamais été fait pour la séance en question», a-t-il raconté. Alors pourquoi lui et ses collègues avaient-ils enjoint les ministres de la Justice et de l'Intérieur à se présenter devant la Chambre haute?, certains allant même à inviter ces fonctionnaires à démissionner s'ils ne donnaient pas suite à la résolution. En d'autres termes, ce n'était qu'une blague «parlementaire» ou de simples pressions psychologiques sur la Convergence. Tout de suite après, Neptune trouvait une autre échappatoire pour annoncer que le Sénat allait rencontrer le Premier ministre Chérestal au sujet des troubles récents et des problèmes de sécurité dans le pays.
La Convergence a donc tout de suite compris qu'il ne fallait pas prendre au sérieux les projets d'interpellation par la justice contre certains individus de leur clique, notamment leur «président» Gérard Gourgue. «Nous nous protégeons, mais nous ne sommes pas dans le maquis, nous n'avons pas peur», a dit le porte-parole de l'OPL/Convergence Sauveur Pierre-Etienne qui en remettait avec ses provocations: «Il y a 5 véhicules sans plaques circulant dans les rues. Il y a des gens comme Ronald Cadavre là-dedans, lui qui savait rechercher les dirigeants de la Convergence pour voir comment les assassiner.» La Convergence n'a point raté une occasion pour manifester sa morgue. Dans un communiqué en date du 23 mars 2001, elle a protesté contre ce qu'elle appelle des menaces à peine voilées qu'aurait proférées Aristide lorsque celui-ci, faisant une escapade dans l'Antiquité, disait dans son message: «En l'an 63 avant notre ère, pour avoir déjoué la conjuration de Catilina, Cicéron a connu un succès politique notoire.» Il n'en fallait pas plus pour qu'on tombe presque en plein vaudeville; les clercs de la Convergence alertaient la communauté nationale et internationale pour leur «rappeler» que Cicéron avait fait assassiner Catilina et ses partisans qui ne reconnaissaient pas son autorité.
Voilà à quels jeux se livrent les deux camps tandis que le pays continue à s'enfoncer. Des discours et des querelles de représentants des classes dominantes défendant des intérêts qui n'ont rien à voir avec ceux du peuple haïtien. Il n'y a rien de fondamental dans cette lutte qu'ils se livrent et qui ressemble davantage à des règlements de comptes internes. Les deux parties font échange de bons procédés et attendent l'une et l'autre l'assentiment et la faveur de la communauté internationale. Aucune mention ni même une allusion aux questions essentielles qui concernent le pays et le peuple haïtien, comme le programme économique et l'ingérence étrangère. Les deux adversaires s'en gardent bien, d'un commun et tacite accord, pourrait-on dire.
Comme de fait la confrontation en est toujours au même point en attendant la décision de leur patron. Les grandes envolées et évocations de la Loi pour sévir contre la Convergence sont restées lettre morte. Et si on attendait du nouveau après la réunion à huis clos qu'a eue ce mardi 27 mars le Premier ministre Jean-Marie Chérestal avec les sénateurs, on devra se contenter des brumeuses redites de celui-ci qui a déclaré: «Je crois que le Sénat voulait savoir exactement, disait Chérestal, comment l'Exécutif comptait réagir par rapport aux événements... Et ma réaction en tant que chef de gouvernement, c'était de leur dire que la loi a été violée durant ces deux jours et que la loi va s'appliquer envers et contre tous. Il y a eu victime, il y a eu violation de la loi et nous sommes prêt avec l'extrême rigueur à faire appliquer la loi.» Le président du Sénat Yvon Neptune se montrait même moins rigoureux, à croire qu'il n'avait pas participé à la même rencontre, et sur les ondes de Radio Kiskeya, juste après le Premier ministre, il prenait tout à fait la tangente pour raconter ce qui suit: «Il (Chérestal) nous a mis au courant de toutes les démarches qui se font dans le cadre légal concernant les incidents; il y a eu des coups de feu, il y a eu des morts, nous pensons que les parents des victimes, nous croyons que la population s'attend à partir de l'enquête que la justice puisse prendre des décisions.» Pourtant la population et les victimes réclamaient l'interpellation de Gourgue, et il n'est maintenant question que d'une «enquête», qui n'aboutira par ailleurs jamais, comme d'habitude, et qui «se poursuivra» suivant la formule et non dans les faits.