Où conduit ce «mariage»
avec les macoutes?Qui l'aurait cru? Paradoxalement, c'est sous la présidence de Jean-Bertrand Arsitide, arrivé au pouvoir en 1990 sur la base de l'anti-duvaliérisme («makout pa ladan l»), que les duvaliéristes font leur réapparition au sein du pouvoir après une dizaine d'années d'absence quasi constante.
Après les avoir intégrés au CEP et au gouvernement, le chef de l'Etat a cru bon de faire rentrer l'un de leurs principaux idéologues, Serge Beaulieu, un fugitif qui s'était replié aux Etats-Unis. Sur les ondes de sa station Radio Liberté, Beaulieu s'est pavané en donnant sa version de sa rencontre du 9 mars au Palais national avec le président Aristide, à l'invitation de ce dernier. La réunion a eu lieu en présence du duvaliériste Volvick Rémy Joseph, le nouveau vice-président du CEP. Le secrétaire général du Parti authentique national (PAN) et leader autoproclamé de la «majorité nationale» a prétendu que le chef de l'Etat l'avait interrogé sur la vie et la politique du défunt dictateur sanguinaire François Duvalier. Il en aurait profité pour remettre à Aristide le manifeste issu du congrès duvaliériste tenu à Vertaillis Night Club en 1990. Congrès que présidait Roger Lafontant à la veille de sa tentative de coup d'État de janvier 1991, tentative avortée qui conduisit à son incarcération et à celle de Beaulieu lui-même. Mieux encore, Beaulieu a dit avoir demandé et obtenu du président Aristide un véhicule et des agents de sécurité pour se rendre aux funérailles du professeur Doudou Ménélas, décédé aux Cayes.
Ce serviteur zélé du duvaliérisme père et fils s'est même octroyé un «grand rôle» dans la conjoncture en offrant sa médiation entre Lavalas et la Convergence démocratique. À vrai dire, s'il ne fallait tenir compte que des apparences, il serait bien placé pour servir d'intermédiaire, car désormais les deux groupes ont leur lot de macoutes. La stratégie adoptée par Beaulieu consisterait donc à se comporter dorénavant en supporter d'Aristide dans ses émissions radiophoniques, animées désormais à Port-au-Prince et non plus de l'étranger. En toute impudence, il prétend même offrir des leçons de «morale» politique en annonçant: «Il y a toujours des leaders raisonnables et quand vous trouvez ces leaders raisonnables et parce que mieux vaut faire un mauvais partage que de faire de la confrontation car la confrontation peut amener une effusion dont personne n'a besoin.» Même pas lui qui lançait il y a tout juste une quinzaine de mois des appels au meurtre contre Jean Dominique (assassiné trois mois plus tard) et sa compagne Michèle Montas?
Certains macoutes, qui n'en espéraient et n'en demandaient pas tant, n'en applaudissent que plus la sollicitude du président Aristide à leur endroit. Ainsi, le député de Marigot/Cayes-Jamel Sainvoyis Pascal a appelé tous ses coreligionnaires duvaliéristes à soutenir le régime Lavalas qui leur a fait des ouvertures. Selon lui, Lavalas a besoin de l'expérience des duvaliéristes pour avancer. «Le président m'avait déjà fait cette ouverture quand il m'a parlé. Il m'a dit qu'il n'avait pas de problèmes car le gâteau est tellement gros qu'il n'allait pas partager le gâteau seulement avec Lavalas mais avec tous les partis politiques, toute l'opposition. Voilà pourquoi moi je suis disposé avec tous les duvaliéristes... de marcher main dans la main. Car ces gens que le président a appelés, il les a appelés en tant que professionnels», a dit Pascal estimant que, 11 ans après 1990, Aristide a acquis de l'expérience pour comprendre qu'il ne peut diriger le pays tout seul. Il s'agirait donc bien d'un «gâteau», à en croire cet individu.
Il apparaît cependant étrange que les macoutes, peu portés au partage, voudraient simplement partager ce «gâteau» et non s'en accaparer totalement comme ils en ont la coutume. L'un d'entre eux, l'ancien ministre de l'Éducation nationale sous Baby Doc (Duvalier fils), Gérard Dorcély ne l'entend pas de cette oreille. Ce dernier croit que cette stratégie de pénétration et de Lavalas et de la Convergence n'est pas la plus profitable. Il pense que les duvaliéristes feraient mieux d'observer les frères ennemis de Lavalas et de la Convergence s'entredéchirer, eux qui disaient autrefois: «makout pa ladann l». Il semble vouloir ignorer qu'un des barons duvaliéristes, Hubert De Ronceray -et d'autres- siègent déjà en bonne place au sein de la Convergence. A la faveur des événements récents, Dorcély voudrait plutôt regrouper tous les macoutes sous un même toit, estimant que certains duvaliéristes se retrouvent avec Lavalas et d'autres sont proches de la Convergence, «tout simplement parce qu'il n'y a pas vraiment une organisation duvaliériste... Voilà pourquoi je vous ai dit que ces messieurs qui sont allésvers Lavalas on ne peut pas dire, qu'ils sont allés en tant que duvaliéristes. Ils sont allés peut-être en tant qu'individus... Qui peut dire que un tel est duvaliériste et tel autre n'est pas duvaliériste?» En fait, ce qu'il voulait exprimer par là, c'est que les macoutes sont au sein du gouvernement pour avoir un job et n'ont point désarmé pour autant. S'il en est ainsi, on ne peut point nier sa franchise en l'occurrence.
Cette intégration des macoutes au gouvernement et au CEP, ce mariage contre-nature de Lavalas a plutôt enhardi les acolytes des premiers. Ainsi des dizaines d'anciens militaires et autres suppôts du macoutisme sont descendus dans les rues la semaine dernière sous prétexte de réclamer le retour en fonction de l'armée répressive. Et c'est sans surprise qu'on les a vu aller remettre deux lettres aux ambassades des Etats-Unis et de France - qui les ont reçus - pour rappeler qu'à la lumière des articles 263, 263-1 et 263-2, l'armée existait encore. Ils ont même déclaré «l'armée en condition D» (alerte maximum) jusqu'à leur retour dans les casernes. L'incorrigible ancien major Gérard Dalvius, leur porte-parole du jour, a précisé sa démarche: «Ce mouvement est un mouvement visant à déchouquer Lavalas qui empêche aux gens de vivre, qui fait tout ce qui n'est pas bon dans le pays, qui établit un paquet de faux dirigeants dans le pays, qui crée l'anarchie dans le pays. Et donc il faut qu'il y ait un parti de l'opposition pour s'élever et dire non!», s'est écrié cet ancien secrétaire d'Etat du gouvernement Aristide en 1991, qui a quitté le Konakom pour fonder le parti Alternative pour le développement en Haïti (PADH). Comme on peut le constater, le moment venu, il a rejoint publiquement les siens. À son tour, le secrétaire général du PNDPH, Turneb Delpé, s'est aussi prononcé en faveur du retour de l'armée; moyennant une certaine orientation dans sa mission et son rôle dans la société, a-t-il cru devoir ajouter, comme pour s'excuser de manifester son désir de ne point rater le train. Ce qui manquait à l'armée, a dit Delpé, c'était une vision nationale lui servant de guide dans sa participation à la construction d'une nation... Il ne lui resterait plus qu'à s'enrôler.
Quel résultat peut-on attendre de toutes ces attentions du président Aristide à l'adresse du secteur macoute? En fait, certains responsables d'organisations populaires telles que JPP, TKL de St-Jean-Bosco paraissent soudainement n'avoir aucune objection. Lovinsky Pierre-Antoine, dirigeant de la Fondation 30 septembre tente même de couper les cheveux en quatre pour justifier ce choix de Lavalas, proclamant le 10 mars sur les ondes de Radio Kiskeya: «Nous disons que c'est une ouverture démocratique dans le sens que cela va nous aider à débloquer la crise, et par rapport à l'intransigeance des gens de la Convergence... Donc nous qualifions cette ouverture de percée louverturienne, en ce sens que c'est une ouverture même quand elle est faite à des citoyens ayant appartenu à l'ancien régime; mais ils n'ont pas de dossier en justice contre eux, et la limitation prévue dans l'article 291 que la Constitution avait prise contre eux est caduque»... La «percée louverturienne» de Pierre-Antoine est fort peu originale, et il ne devrait pas avoir à fouiller trop loin dans sa mémoire pour se rappeler que le dernier à l'invoquer n'avait pas «percé» plus de six mois. De plus, ce dirigeant d'un organisme qui se donne pour mission de réclamer justice pour les victimes du coup d'État devrait s'informer davantage - s'il ne l'est déjà - avant de clamer que les macoutes accueillis dans le gouvernement n'ont pas de dossier contre eux.
Mais la véritable base du mouvement Lavalas, ceux qui ont porté Aristide au pouvoir, qui ont souffert dans leur chair et payé de leur sang un lourd tribut dans leur lutte pour l'émergence d'une société juste et équitable, ne voient pas du même oeil l'irruption des macoutes ou de leurs alliés dans l'appareil d'État. A Cité Soleil, un début de manifestation contre leur présence au sein du pouvoir Lavalas a même eu lieu. Michèle Montas, veuve de Jean Dominique de radio Haïti Inter a de son côté rappelé que Serge Beaulieu fait actuellement l'objet d'une plainte en justice pour des menaces proférées sur les ondes contre son mari et elle-même, trois mois avant l'assassinat de celui-ci, le 3 avril 2000. L'émission du 9 février 2000 de radio Liberté avait même été remise aux autorités judiciaires qui avaient déjà entendu les avocats Gérard Georges et Jean-Claude Nord, qui avaient pris la parole dans cette émission.
Nous parlions de résultat plus haut, nous pouvons dire que toutes ces manigances de la direction Lavalas soulèvent des interrogations au sein du peuple qui se rend bien compte qu'Aristide commence encore une fois à aller trop loin dans ces «mariages» qui n'ont jamais été au bénéfice du peuple lui-même et pour lesquels on n'a jamais réclamé son avis. En la circonstance, Aristide semble faire peu de cas de l'essence de la lutte qui se mène en Haïti, avec d'un côté les possédants au service de l'impérialisme et de leurs intermédiaires qui voient le moment venu de reprendre le dessus et d'infliger une dure défaite aux revendications du 16 décembre 1990 pour lesquelles Aristide représente un symbole aux yeux du peuple.