Actualité politiqueHaïti Progrès
7 au 13 Mars 2001
Aristide otage de la «communauté internationale»?Le président Jean-Bertrand Aristide n'a point cessé de se démener et se démène toujours afin de mettre en oeuvre les huit points de l'accord trouvé le 27 décembre 2000 avec le président sortant des Etats-Unis Bill Clinton. De cet accord, comme nous le rapportions, le nouveau secrétaire d'Etat Colin Powell avait dit que c'était «un bon début», tout en laissant entendre que d'autres points restaient à la discrétion de l'administration Bush.
Ces huit points en question, auxquels acquiesçait Aristide dans une lettre à Clinton du 27 décembre dernier, résultant des conversations tenues antérieurement avec Anthony Lake, l'envoyé de Clinton, tournaient principalement autour des réformes économiques à accélérer sous la dictée des Institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI et BID), la résolution des «problèmes» liés aux résultats des sénatoriales du 21 mai 2000, la formation d'un nouveau Conseil électoral provisoire (CEP), et d'autres sujets annexes de caractère moins «contraignant» comme la professionnalisation de la police, la réforme judiciaire. un nouvel accord sur l'immigration, Il y a bien sûr la coopération dans la lutte contre le narcotrafic, mais bien avant l'investiture d'Aristide, la 47e Législature ratifiait rapidement cet accord conclu en 1997 entre le président René Préval et l'ex-secrétaire d'État Madeleine Albright, qui autorise les militaires des Etats-Unis à poursuivre dans l'espace aérien, maritime et terrestre d'Haïti des personnes, des bateaux ou des avions suspects de trafic de stupéfiants et même à intercepter des navires battant pavillon haïtien... (voir Haïti-Progrès Vol. 18 Nº 45 «Signaux troubles de la communauté internationale»). Quant à un prétendu «accord négocié pour le rapatriement d'immigrants illégaux» auquel la propagande de l'opposition voudrait faire croire, l'avocat conseiller du gouvernement haïtien Ira Kurzban l'a démenti catégoriquement dans une note de presse émise ce mardi 6 mars 2001.
Cependant, sur les deux premiers points cités plus haut, Aristide ne s'est pas fait prier et a confondu vitesse et précipitation, sans aucun signal montrant plus ou moins la bonne volonté du président Bush. Coup sur coup six sénateurs déclarés élus dès le premier tour aux élections du 21 mai ont fait un «retrait volontaire» des activités parlementaires, et le CEP, qui a réalisé toutes les élections, s'est vu contraint de démissionner pour céder la place (voir page couverture: «Démission de Mirville...»).
Et cette vague de concessions ne s'arrête point là, car la formation du cabinet et du nouveau CEP établi rapidement fait apparaître de drôles d'oiseaux. Le gouvernement du Premier ministre Chérestal comprend quatre représentants du secteur privé et du secteur politique duvaliéristes: Marc Bazin, ancien ministre des Finances de Jean-Claude Duvalier et Premier ministre de facto pendant le coup d'Etat - une «ouverture» qui pourrait être suffisante et de trop - comme ministre de la Planification et de la Coopération externe; Stanley Théard, ancien ministre du Commerce de Jean-Claude Duvalier et actuel membre de l'Association des industriels d'Haïti (ADIH), est redevenu ministre du Commerce; Garry Lissade, ancien jean-claudiste, a été choisi comme ministre de la Justice. La composition du nouveau CEP va encore plus loin incluant: Domingo Théronier, ancien préfet de François Duvalier aux Coteaux et ancien leader du parti macoute PRAN dissout en 1987 sous les pressions populaires; Yves Massillon, ancien chef macoute du Protocole sous Jean-Claude Duvalier, et Volvick Rémy Joseph, leader macoute du MKN et ancien ministre de la Santé publique de Jean-Claude Duvalier.
Étrangement, des organisations populaires proches de Fanmi Lavalas comme le JPP de René Civil et la Coordination des TKL de Saint-Jean-Bosco animée par Paul Raymond y ont seulement vu la preuve de la bonne volonté de Lavalas d'instaurer un climat de paix dans le pays, par l'intégration de tous les Haïtiens «sans exclusive» à la gestion de la chose publique. Si c'était aussi simple, et s'il ne s'agissait que d'une question individuelle, ou que les intérêts de toutes les classes seraient confondues, tout serait réglé. Mais tel n'est point le cas comme l'expérience le prouve et l'actualité le montre, comme nous le verrons plus loin. Des voix assez avisées s'élèvent déjà pour justement prévenir contre la pratique du «bourik travay, chwal galonnen» («L'âne qui travaille tandis que le cheval gambade). Elles se demandent en effet à quoi aboutira ce nouveau mariage?, gardant en mémoire que les récents mariages n'avaient pas eu pour effet d'amadouer les secteurs macouto-bourgeois et il s'en était suivi en dépit de toutes ces concessions le coup d'Etat sanglant du 30 septembre 1991. Quels en sont les nouveaux éléments qui devraient en permettre la réussite cette fois-ci?
Comme principaux ingrédients, cette nouvelle et grande ouverture entraînera en outre l'application sans fard ni lard du programme économique néolibéral dont on sait d'expérience qu'il ne sera point profitable aux classes laborieuses. Il n'est point étonnant d'ailleurs si le nouveau ministre de la Planification Marc L. Bazin ne se montre point discret et se pavane même au sein du nouveau gouvernement: «Je dis: ne faisons pas l'ajustement avec un pied dedans un pied dehors, un jour oui un jour non. Parce que le résultat final c'est le sacrifice sans bénéfices», a-t-il clamé sans délai. Bazin dit voir en l'application de l'ajustement structurel une raison essentielle de sa participation au nouveau cabinet ministériel; une garantie sans doute puisqu'il se comporterait déjà comme s'il était le chef du gouvernement. Le vers serait déjà dans le fruit? Est-ce à dire que le gouvernement Chérestal va entrer de plain-pied dans cette politique économique contre laquelle les secteurs démocratique et populaire avaient tant manifesté, en 1986-1987 notamment?
Afin de se faire accepter par la communauté internationale, le nouveau pouvoir se serait engagé dans une sorte de compétition avec la Convergence démocratique. Chaque partie chercherait ainsi à se faire passer pour un meilleur serviteur des intérêts étrangers! Qu'en est-il de ceux du peuple? Est-ce une bonne approche pour Lavalas qui bénéficie encore somme toute de la confiance des masses populaires qui représentent son véritable et déterminant appui?
D'autant plus que tout cela n'aura servi jusqu'à présent qu'à rendre les macoutes et la Convergence encore plus arrogants, qui se sentent soutenus par un fort secteur de la communauté internationale. Cette fois cette clique est encore allée plus loin, et à l'appel de Gérard Dalvius, ancien major de l'armée dissoute et secrétaire général d'un parti dénommé Parti alternatif pour le développement d'Haïti (PADH), des anciens militaires et paramilitaires ont gagné le 6 mars les rues de la capitale aux cris de «Vive l'Armée d'Haïti» Ce mouvement est un mouvement pour déchouquer Lavalas qui empêche les gens de vivre, qui fait tout ce qui est mal dans le pays, qui met un paquet de faux dirigeants à la tête du pays; qui crée l'anarchie dans le pays. Et donc, il faut qu'il y ait dans l'opposition un parti pour s'élever et dire non». Dalvius a bien sûr apporté son «appui» au «président provisoire» de la Convergence Gérard Gourgue. Une démonstration par laquelle la Convergence aura voulu prouver sans doute que, si elle ne peut compter sur un électorat, elle peut compter sur la force des anciens hommes de main de la dictature duvaliériste. La Convergence voudrait contrecarrer toute petite chance que la communauté internationale serait tentée de donner à Lavalas. L'un de ses meneurs, Gérard Pierre-Charles (OPL) s'est aussitôt manifesté: «Les manifestations qui ont eu lieu au Plateau central, à Petit-Goâve, aux Gonaïves doivent se multiplier par une mobilisation pacifique multiforme et croissante qui devra s'exprimer par tous les moyens démocratiques: réunions, manifestations, graffitis, marches, sit-in, bat tenèb, etc.» Pourtant ce n'est pas en faisant appel spécifiquement à d'ex-militaires qu'on peut prétendre organiser de manifestation pacifique.
Il est évident que cet entêtement de l'opposition est encouragé par le comportement de certains diplomates accrédités dans le pays, qui choisissent d'envoyer des signaux à des moments bien précis. On se rappelle que les ambassadeurs des États-Unis, de la France et du Canada se sont abstenus de prendre part le 2 mars à l'investiture du gouvernement Chérestal. Encore le 5 mars, l'ambassadeur de France Yves Gaudel a critiqué la précipitation mise par Aristide dans la formation du gouvernement et du nouveau CEP. Ce qui selon lui devrait suivre un compromis politique dans la crise post-électorale. Gaudel ne pourrait mieux montrer sa perfidie, puisqu'il sait aussi bien que tout le monde que la Convergence s'est montrée intransigeante sur toute la ligne. L'ambassadeur de «Napoléon Jospin» a-t-il déjà pris la peine de porter un jugement sur le choix par la Convergence d'un «président provisoire»? Le pays au complet pouvait-il se soumettre aux diktats de la Convergence?
Le gouvernement constitutionnel ne peut que constater que ses concessions et avances répétées ne font que durcir davantage l'adversaire qui remplit son rôle de levier de la communauté international pour faire renoncer Lavalas à toute velléité de respecter les revendications populaires. Cependant, dans cette surenchère pour plaire à cette communauté internationale, parallèlement Fanmi Lavalas doit faire face sur son aile gauche à une certaine contestation de ses décisions par certains de ses alliés et de sa base politique. C'est ainsi que le MODLIN (mouvement démocratique pour la libération nationale) a rejeté la nomination des duvaliéristes au cabinet ministériel et au CEP. «Tous les gens honnêtes, tous les amis de la justice dans le pays doivent commencer à se mobiliser pour crier justice, pour que ces gros barons duvaliéristes qui reparaissent au grand jour aujourd'hui puissent se retrouver derrière les barreaux», a déclaré son coordonnateur Odonel Paul. De même, le musicien du groupe progressiste Boukman Eksperyans, Théodore «Lòlò» Beaubrun Jr alias Barnabe s'était prononcé contre le plan néolibéral après la cérémonie d'investiture du gouvernement au Palais national: «Nous autres allons regarder quelles politiques ils vont appliquer. Nous-mêmes n'allons pas accepter la politique néo-libérale, telle qu'elle est appliquée dans les autres pays», avait-il indiqué. L'ancien député anti-néolibéral Joseph Jasmin, qui dirige aujourd'hui l'alliance Korega-Escanp, a clairement expliqué: «Fanmi Lavalas a besoin de rester au pouvoir. Il (l'impérialisme) dit: vous allez rester au pouvoir, voilà quel accord vous allez appliquer pour moi. Et cet accord à moyen terme apportera la mort politique de Fanmi Lavalas. Vu que les différents points de cet accord synthétisent les intérêts américains... Le gouvernement qu'il vient de former est un gouvernement totalement soumis aux intérêts de l'impérialisme, aux intérêts de la communauté internationale... Donc, par conséquent il ne pourra défendre aucunement la souveraineté du pays, il ne pourra défendre aucunement les intérêts des masses populaires qui attendent tant que leurs dirigeants tiennent compte de leurs revendications.» Fanmi Lavalas devra donc faire un choix. Le peuple avait déjà disqualifié les macoutes, les opportunistes et les putschistes de la Convergence, parce qu'il s'est rendu compte que ce sont les classes sociales représentées par cette alliance macouto-bourgeoise qui ont amené le pays dans cet abîme. Aujourd'hui il est prévisible qu'il accepte difficilement de leur laisser le champ libre, uniquement parce que Fanmi Lavalas et Aristide en qui il a mis sa confiance seraient acculés à renier vainement certains principes cardinaux.